Ces Fran­çais qui passent au vote FN

ÉLEC­TO­RAT Le Front na­tio­nal a ar­ron­di son dis­cours et mul­ti­plie les suc­cès. Em­ployés et ou­vriers sont de plus en plus nom­breux à lui don­ner leur voix.

Alternatives Economiques - Hors-Série - - SOMMAIRE - XA­VIER MO­LÉ­NAT

Em­ployés et ou­vriers sont de plus en plus nom­breux à don­ner leur voix au Front na­tio­nal.

18 % des suf­frages ex­pri­més à l’élec­tion pré­si­den­tielle de 2012, 25 % aux élec­tions européennes en 2014, 27 % au se­cond tour des ré­gio­nales de 2015, soit un re­cord de près de 7 mil­lions de voix. Après une pé­riode 2005-2010 en de­mi-teinte, le Front na­tio­nal (FN) en­chaîne de­puis quatre ans les suc­cès élec­to­raux et se re­ven­dique dé­sor­mais « pre­mier par­ti de France ».

Une ap­pel­la­tion pré­somp­tueuse, puisque les scores im­pres­sion­nants du FN masquent le fait que ce­lui-ci n’a jus­qu’ici ja­mais réus­si à sé­duire plus de 15 % des per­sonnes ins­crites sur les listes élec­to­rales. S’il existe un pre­mier par­ti de France, ce se­rait sans doute à ce­lui de l’abs­ten­tion qu’il fau­drait at­tri­buer ce titre… Il est ce­pen­dant in­dé­niable que, dans un contexte de dé­fiance crois­sante vis-à-vis du monde po­li­tique, le FN a su ti­rer son épingle du jeu.

« Il n’y pas d’élec­teur type du Front na­tio­nal » , as­sure la spé­cia­liste Non­na Mayer, se­lon qui le FN a su di­ver­si­fier pro­gres­si- ve­ment ses bases so­ciales [ 1]. Il doit son pre­mier suc­cès élec­to­ral, lors des élec­tions européennes de 1984, à une « bour­geoi­sie

de droite, ca­tho­lique, ai­sée, exas­pé­rée par l’ar­ri­vée des «so­cia­lo-com­mu­nistes» au

pou­voir » . Il sé­duit en­suite les pe­tits com­mer­çants et les ar­ti­sans, élec­to­rat po­pu­laire de droite in­quiet pour son ave­nir. Au cours des an­nées 1990, il y ag­glo­mère no­tam­ment un élec­to­rat ou­vrier que la gauche a dé­çu. Vient s’ajou­ter du­rant les an­nées 2000 un élec­to­rat ru­ral qui ne veut pas connaître les pro­blèmes d’in­sé­cu­ri­té des zones pé­ri­ur­baines. Le 21 avril 2002, lors du pre­mier tour de l’élec­tion pré­si­den­tielle où il re­cueille près de 17 % des voix, JeanMa­rie Le Pen fait ain­si « jeu égal chez les agri­cul­teurs, les pe­tits pa­trons de l’in­dus­trie et du com­merce, les em­ployés et les ou­vriers ».

UN EF­FET MA­RINE ?

L’ar­ri­vée de Ma­rine Le Pen aux com­mandes du par­ti en 2011 a été ac­com­pa­gnée d’évo­lu­tions si­gni­fi­ca­tives. La prin­ci­pale est que l’élec­to­rat de la fille est moins ex­trême que ce­lui de son gé­ni­teur. Ain­si, se­lon Non­na Mayer, lors de l’élec­tion pré­si­den­tielle de 2012, « Ma­rine Le Pen dé­passe sa moyenne na­tio­nale chez les élec­teurs clas­sés au centre droit et à droite (…), et puise plus lar­ge­ment dans

le vi­vier élec­to­ral des “ni gauche ni droite” » , là où son père re­cru­tait qua­si ex­clu­si­ve­ment dans les franges les plus droi­tières de l’élec­to­rat [ 2]. D’ori­gines po­li­tiques di­verses, ces élec­teurs sont néan­moins unis, se­lon la po­li­tiste, par leur ap­pro­ba­tion qua­si una­nime de l’idée « qu’il y a trop d’im­mi­grés en France » et « qu’on ne se sent plus chez soi », qui les dis­tingue net­te­ment du reste des vo­tants.

Ma­rine Le Pen réus­sit par ailleurs une per­cée in­édite chez les femmes, tra­di­tion­nel­le­ment ré­ti­centes à vo­ter pour l’ex­trême droite. On peut y voir un vé­ri­table « ef­fet Ma­rine », les élec­trices FN ex­pri­mant une sym­pa­thie plus forte (et plus im­por­tante que celle des hommes) pour la can­di­date que pour son par­ti. Autre hy­po­thèse : l’ef­fet des trans­for­ma­tions

de la struc­ture so­cio­pro­fes­sion­nelle, avec l’émer­gence dans le sec­teur des ser­vices d’un pro­lé­ta­riat fé­mi­nin (cais­sières de su­per­mar­ché, ven­deuses) « peu re­pré­sen­té,

peu re­con­nu, mal payé » , et pour une bonne part ac­quis à l’ex­trême droite. En 2012, 40 % des em­ployées de com­merce ont ain­si vo­té pour la can­di­date fron­tiste.

LA DROI­TI­SA­TION DES OU­VRIERS

Les ou­vriers res­tent ce­pen­dant le prin­ci­pal socle élec­to­ral du Front na­tio­nal. Il s’est même ren­for­cé au cours des der­nières an­nées. Ce­la a été sou­vent in­ter­pré­té comme un dé­pit d’élec­teurs an­crés à gauche se met­tant à vo­ter à l’ex­trême droite suite aux dé­cep­tions en­gen­drées par la gauche au pou­voir (thèse dite du « gau­cho-le­pé­nisme »). Si un tel bas­cu- le­ment a pu se pro­duire, il semble pour­tant que le phé­no­mène s’ins­crive da­van­tage dans une dy­na­mique an­cienne de droi­ti­sa­tion du vote ou­vrier, ini­tiée dès les an­nées 1970 avec le dé­clin du Par­ti com­mu­niste. Le vote ou­vrier d’ex­trême droite ré­sul­te­rait alors moins d’un trans­fert de­puis la gauche que d’une ra­di­ca­li­sa­tion du vote ou­vrier de droite. « Ja­mais plus de 15 % des ou­vriers se si­tuant à gauche ne votent Le Pen au pre­mier tour de la pré­si­den­tielle » , si­gnale ain­si Florent Gou­gou [ 3], qui pointe par ailleurs la forte com­po­sante gé­né­ra­tion­nelle de ce vote. En 2012, les jeunes ou­vriers (18-34 ans) ont vo­té deux fois plus fré­quem­ment (40 %) pour le FN que les plus an­ciennes gé­né­ra­tions (plus de 67 ans).

Au sein de ce groupe social, outre la jeu­nesse, la sta­bi­li­té de la si­tua­tion so­ciale

et pro­fes­sion­nelle est un facteur fa­vo­ri­sant le vote d’ex­trême droite : en 2012, le score de Ma­rine Le Pen a dé­pas­sé 30 % « chez les ou­vriers qua­li­fiés, les ti­tu­laires d’un di­plôme pro­fes­sion­nel, ceux qui ont une voi­ture, sont pro­prié­taires de leur lo­ge­ment, bref, ceux qui ont ac­cu­mu­lé un pe­tit ca­pi­tal éco­no­mique et cultu­rel et qui craignent de le perdre, qui ont peur de des­cendre une échelle so­ciale

qu’ils ont eue du mal à grim­per », ex­plique Non­na Mayer. Contrai­re­ment à une idée re­çue, ce ne sont donc pas les plus pré­caires que le FN at­tire, ces der­niers res­tant dans une cer­taine me­sure fi­dèles à la gauche et sur­tout s’abs­te­nant dans de fortes pro­por­tions.

Le Front na­tio­nal conti­nue en re­vanche de se heur­ter à l’hos­ti­li­té mas­sive des classes moyennes et su­pé­rieures, ain­si que des di­plô­més, en par­ti­cu­lier les en­sei­gnants et les pro­fes­sions de l’in­for­ma­tion, de l’art et du spec­tacle. Toutes pro­fes­sions qui n’ont sou­vent guère conscience du fait qu’en 2012, seuls 25 % de la po­pu­la­tion avaient un ni­veau d’études su­pé­rieur ou égal à bac + 2… Une réa­li­té qui joue sans doute un rôle non né­gli­geable dans les « chocs » à ré­pé­ti­tion que consti­tuent les scores tou­jours plus éle­vés du FN.

[1] « Com­ment Ni­co­las Sar­ko­zy a ré­tré­ci l’élec­to­rat Le Pen », par Non­na Mayer, Re­vue fran­çaise de science po­li­tique vol. 57, n° 3-4, jui­naoût 2007.

[2] « Le pla­fond de verre élec­to­ral en­ta­mé, mais pas bri­sé », par Non­na Mayer, dans Les faux-sem­blants du Front na­tio­nal, par Syl­vain Cré­pon, Alexandre Dé­zé et Non­na Mayer (dir.), Presses de Sciences Po, 2015.

[3] « Les ou­vriers et le vote Front na­tio­nal », ibid.

Mi­li­tants du FN à Metz. Ma­rine Le Pen réus­sit une per­cée in­édite chez les femmes, tra­di­tion­nel­le­ment ré­ti­centes à vo­ter pour l’ex­trême droite.

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