L’Eu­rope à l’épreuve de la crise grecque

La des­cente aux en­fers de la Grèce ré­vèle les dé­fauts de concep­tion de l’eu­ro et le manque de dé­mo­cra­tie dans le fonc­tion­ne­ment eu­ro­péen.

Alternatives Economiques - Hors-Série - - SOMMAIRE - OLI­VIER LA­COSTE

La des­cente aux en­fers de la Grèce ré­vèle les dé­fauts de concep­tion de l’eu­ro et le manque de dé­mo­cra­tie du fonc­tion­ne­ment eu­ro­péen.

La Grèce a conti­nué à être l’ob­jet d’un bras de fer entre Eu­ro­péens tout au long de l’an­née 2015. Les uns condam­nant son laxisme bud­gé­taire et ses comptes fal­si­fiés, les autres stig­ma­ti­sant l’Al­le­magne, sa ri­gi­di­té et son dik­tat. En réa­li­té, les évé­ne­ments sont à re­pla­cer dans un double contexte : d’une part, la crise éco­no­mique dé­clen­chée en 2007-2008 et, d’autre part, l’in­com­plé­tude de l’eu­ro.

Tout d’abord, la crise de 2007- 2008. Ce pre­mier pa­ra­mètre de la crise grecque semble par­fois ou­blié. Les an­nées 2000 ont connu, au ni­veau in­ter­na­tio­nal, un dé­rè­gle­ment de la fi­nance et une en­vo­lée de l’en­det­te­ment pri­vé, qui ont me­né à une pa­nique gé­né­rale à la fin de la dé­cen­nie. Les gou­ver­ne­ments ont dû sou­te­nir fi­nan­ciè­re­ment les banques et l’éco­no­mie, donc sub­sti­tuer de la dette pu­blique à de la dette pri­vée. C’est dans ce contexte de dé­té­rio­ra­tion des comptes pu­blics que le nou­veau Pre­mier mi­nistre so­cia­liste grec, George Pa­pan­dreou, a eu la mau­vaise idée de ré­vé­ler fin 2009 que le dé­fi­cit pu­blic grec n’était pas de 3,7 % du pro­duit in­té­rieur brut (PIB), mais de 12,5 %.

Cette an­nonce, faite au pire mo­ment par un pays qui re­pré­sen­tait pour­tant moins de 2,5 % du PIB de l’eu­ro, a ébran­lé toute la zone en je­tant le doute sur la ca­pa­ci­té de plu­sieurs Etats à rem­bour­ser leurs dettes. Alors que les mar­chés fi­nan­ciers ne fai­saient plus de dif­fé­rence entre les pays de la zone eu­ro, ils se sont mis à les dis­cri­mi­ner, pro­vo­quant des écarts im­por­tants de taux d’in­té­rêt. Ce contexte a été dé­ter­mi­nant. Il faut rap­pe­ler qu’en 2004, la fal­si­fi­ca­tion des comptes grecs sur plu­sieurs an­nées – pour en­trer dans l’eu­ro – avait dé­jà été ren­due pu­blique après l’ar­ri­vée des conser­va­teurs au pou­voir. Mais ce­la n’avait pas in­quié­té les mar­chés fi­nan­ciers, l’am­biance étant alors eu­pho­rique.

UN CONTEXTE EX­PLO­SIF

Deuxième élé­ment de la toile de fond : l’in­com­plé­tude de la mon­naie unique. En créant l’eu­ro, les Eu­ro­péens n’avaient pas pré­vu de sou­tien fi­nan­cier au cas où l’un des pays de la zone mo­né­taire n’ar­ri­ve­rait pas à rem­bour­ser sa dette. Ils n’avaient pas « ou­blié » un tel mé­ca­nisme de so­li­da­ri­té : ils l’avaient ex­clu pour dis­sua­der tout laxisme bud­gé­taire, en in­ter­di­sant aux Etats (ar­ticle 125 du trai­té sur le fonc­tion­ne­ment de l’Union) et à la Banque cen­trale eu­ro­péenne (ar­ticle 123) d’in­ter­ve­nir. Face à la dif­fi­cul­té pour cer­tains Etats de se fi­nan­cer, les res­pon­sables de la zone eu­ro ont mis plu­sieurs mois à conce­voir, à chaud, avec le Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal (FMI), un mé­ca­nisme de sou­tien. Ce­lui-ci a été

En 2014, le PIB grec avait re­cu­lé de 27 % par rap­port à 2008 !

an­non­cé en mai 2010, mais la dé­fiance avait eu le temps de s’ins­tal­ler.

En outre, les Eu­ro­péens ont consi­dé­ré que le pro­blème grec était un pro­blème de li­qui­di­té, non de sol­va­bi­li­té. Ils ont com­men­cé par ex­clure un dé­faut de rem­bour­se­ment de la dette, même par­tiel. Pour­tant, es­time l’éco­no­miste Mi­chel

Agliet­ta [ 1], « la re­con­nais­sance franche et pré­coce d’un dé­faut au­rait al­lé­gé sub­stan­tiel­le­ment les contraintes fi­nan­cières de la Grèce et lui au­rait per­mis de re­trou­ver le che­min de la crois­sance, au lieu de quoi la Grèce a su­bi une dé­pres­sion du PIB de 19,5 % de la mi-2008 à la fin de 2013 » .

UN AR­SE­NAL DE ME­SURES

Les pre­miers se­cours ayant été por­tés tar­di­ve­ment, les convul­sions du ma­lade ont été nom­breuses. Après les me­sures du prin­temps 2010, il a fal­lu se ré­soudre mi-2011 à un se­cond plan de sou­tien, dont les exi­gences en termes de coupes bud­gé­taires ont fa­ci­li­té la vic­toire élec­to­rale du par­ti an­ti-aus­té­ri­té Sy­ri­za dé­but 2015. Vic­toire de courte du­rée, puisque le Pre­mier mi­nistre Alexis Tsi­pras a dû se sou­mettre au cours des mois qui ont sui­vi aux exi­gences européennes.

De­puis 2009, ces sou­bre­sauts ont conduit à plu­sieurs ac­cords fi­nan­ciers dont il est d’au­tant plus dif­fi­cile de suivre la chro­nique que les plans sont sau­cis­son­nés en di­verses tranches (consti­tuant au­tant de moyens de pres­sion) et que les sommes n’ont pas été toutes ver­sées. D’après une étude de mi-2015 de BNP Pa­ri­bas, seuls 73 mil­liards d’eu­ros ont été ver­sés sur les 110 an­non­cés lors du plan 1 de 2010. Et 143 mil­liards sur les 172,6 du plan 2 de 2011. Au to­tal, à la mi-2015, 216 Mds € au­raient été ver­sés par les Eu­ro­péens et le FMI, aux­quels vien­drait s’ajou­ter un plan 3, conclu le 13 juillet 2015, d’un mon­tant de 86 Mds € sur trois ans.

Dans les nou­veaux plans, les prêts sont consen­tis à des condi­tions plus fa­vo­rables que les pre­miers ac­cords (baisse des taux, al­lon­ge­ment de la du­rée, re­ver­se­ment des in­té­rêts à l’Etat grec par la BCE…). Par ailleurs, la Grèce a bé­né­fi­cié d’une ré­duc­tion de sa dette d’en­vi­ron 105 Mds €, les Eu­ro­péens ayant ac­cep­té une dé­cote de 50 % de la dette pri­vée, concré­ti­sée par l’ac­cord PSI ( Pri­vate Sec­tor In­vol­ve­ment) de fé­vrier 2012. Et sur­tout, il faut sou­li­gner un contexte d’ac­ti­visme de la BCE qui, d’abord ti­mi­de­ment (en 2010), puis de fa­çon ré­so­lue en­suite (en 2012 puis 2015) s’est mise à ra­che­ter de la dette pu­blique sur le mar­ché se­con­daire (*) (lire page 6). Un ef­fet no­table de tout cet ar­se­nal sur la dette grecque a été de sub­sti­tuer les créanciers pu­blics (Etats de la zone eu­ro, Fonds eu­ro­péens de sta­bi­li­té fi­nan­cière, FMI, BCE) aux créanciers pri­vés.

UN TER­RAIN EN­CORE MI­NÉ

Fin 2015, les taux d’in­té­rêt ré­cla­més par les mar­chés à l’Etat grec étaient re­des­cen­dus à des ni­veaux plus rai­son­nables (voir gra­phique). Pour au­tant, les pro­blèmes sub­sistent. En pre­mier lieu, l’éco­no­mie reste ex­sangue. De sai­gnées en plans d’aus­té­ri­té, les po­tions pour­raient tuer le ma­lade. D’après l’OCDE, après une ti­mide hausse du PIB en 2014 (+ 0,7 %), ce­lui-ci bais­se­rait de nou­veau de 1,4 % en 2015 et de 1,2 % en 2016. En va­leur, le PIB de 2014 est en re­cul de 26,7 % par rap­port à 2008 ! Dans ces condi­tions, la dette rap­por­tée au PIB gonfle mé­ca­ni­que­ment, aug­men­tant de 128,6 % en 2010 à 200 % en 2016, se­lon l’OCDE. Et le taux de chô­mage dé­passe 25 %. Pas fa­cile, avec une éco­no­mie aus­si étran­glée, de rem­bour­ser ses dettes !

Par ailleurs, les re­la­tions avec l’Union eu­ro­péenne res­tent ten­dues. Tout se passe comme si les re­pré­sen­tants grecs avaient dû né­go­cier des contre­par­ties à l’aide fi­nan­cière de l’Union (res­tric­tions bud­gé­taires, pri­va­ti­sa­tions, me­sures de li­bé­ra­li­sa­tion…) d’au­tant plus dures qu’ils ont été élus sur un pro­gramme an­ti-aus­té­ri­té et qu’ils ont sou­mis le plan d’ajus­te­ment à ré­fé­ren­dum dé­but juillet. Ce di­vorce entre prin­cipes dé­mo­cra­tiques et gou­ver­nance eu­ro­péenne, qui n’est pas propre à la Grèce (voir en­ca­dré), est une don­née in­quié­tante sur le long terme.

[1] Eu­rope : sor­tir de la crise et in­ven­ter l’ave­nir, par Mi­chel Agliet­ta, Mi­cha­lon, 2014.

Athènes, juillet 2015. Les contre­par­ties à l'aide fi­nan­cière de l'Union semblent d'au­tant plus dures que les Grecs ont élu des re­pré­sen­tants an­ti-aus­té­ri­té.

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