Le risque du Brexit

Les Bri­tan­niques vont être consul­tés sur une sor­tie de l’Union. Face à cette éven­tua­li­té, les Etats membres doivent-ils re­voir la construc­tion eu­ro­péenne ?

Alternatives Economiques - Hors-Série - - SOMMAIRE - CA­THE­RINE MA­THIEU*

Les Bri­tan­niques vont être consul­tés sur une sor­tie de l’Union.

Da­vid Ca­me­ron avait pro­mis en 2013, s’il ga­gnait les lé­gis­la­tives de mai 2015, d’or­ga­ni­ser un ré­fé­ren­dum d’ici à la fin 2017 sur le main­tien du Royaume-Uni dans l’Union eu­ro­péenne. Ce ré­fé­ren­dum, qui pour­rait se te­nir à l’été 2016, avait alors été an­non­cé par le Pre­mier Mi­nistre conser­va­teur pour ré­pondre à la mon­tée des eu­ros­cep­tiques au sein de son par­ti. De­puis, Da­vid Ca­me­ron, qui ne sou­haite pas un « Brexit » (la sor­tie du Royaume-Uni de l’Union), mais est pié­gé par la pro­messe d’un scru­tin à l’is­sue très in­cer­taine, cherche à re­né­go­cier avec les autres Etats membres les condi­tions du main­tien de son pays dans l’Union.

Le Con­seil eu­ro­péen des 17 et 18 dé­cembre 2015 a conve­nu que ses membres « col­la­borent étroi­te­ment afin de trou­ver des so­lu­tions mu­tuel­le­ment sa­tis

fai­santes » lors de leur réunion des 18 et 19 fé­vrier 2016. Par­mi les de­mandes bri­tan­niques ( voir en­ca­dré), la plus épi­neuse est celle de la res­tric­tion des droits so­ciaux des tra­vailleurs mi­grants res­sor­tis­sants d’un pays de l’Union, ce qui est contraire au prin­cipe de non-dis­cri­mi­na­tion entre ci­toyens eu­ro­péens. Sur 600 000 en­trées par an dans le royaume, en­vi­ron la moi­tié pro­vient de pays de l’Union, à peu près à parts égales entre an­ciens et nou­veaux Etats membres. Les Bri­tan­niques avaient pour­tant été l’un des seuls pays de l’Union à ou­vrir dès 2004 leurs fron­tières sans res­tric­tions aux tra­vailleurs de l’Est. Mais face à l’am­pleur des flux, la ré­duc­tion de l’im­mi­gra­tion en pro­ve­nance de l’Union, a fi­ni par de­ve­nir un thème de cam­pagne, aus­si bien du cô­té conser­va­teur que tra­vailliste. Et ce mal­gré un taux de chô­mage en baisse et qui vient de re­trou­ver son ni­veau d’avant-crise, avec 5,2 % des ac­tifs tou­chés. Ac­cu­ser les Po­lo­nais ou les Rou­mains de ve­nir faire du « tou­risme social » est pour le moins éton­nant dans un pays connu pour être peu gé­né­reux en ma­tière de pres­ta­tions so­ciales, mais la ques­tion de l’im­mi­gra­tion est mise en avant par les par­ti­sans du Brexit dans les deux grands par­tis tra­di­tion­nels (les conser­va­teurs et les tra­vaillistes), et plus en­core par l’Ukip [ 1].

LES IM­PACTS ÉCO­NO­MIQUES

Le Royaume-Uni a-t-il in­té­rêt à sor­tir de l’Union ? Le think tank proeu­ro­péen Bri­tish In­fluence a ré­cem­ment pu­blié un rap­port sur les consé­quences – ju­gées dé­sas­treuses – d’un Brexit en termes ins­ti­tu­tion­nels, so­ciaux, en­vi­ron­ne­men­taux ou d’in­fluence bri­tan­nique dans le monde [ 2]. Il re­cense éga­le­ment les études ayant ten­té d’en chiffrer l’im­pact éco­no­mique. Se­lon le think tank li­bé­ral Open Eu­rope, l’im­pact se­rait au mieux po­si­tif de 1,6 point de pro­duit in­té­rieur brut (PIB) et au pire né­ga­tif de 2,2 points de PIB à l’ho­ri­zon 2030. Se­lon le Cen­ter for Eco­no­mic Per­for­mance, l’im­pact se­rait né­ga­tif et com­pris entre 2,2 et 9,5 points de PIB, du fait no­tam­ment de la baisse des échanges com­mer­ciaux avec l’Union (en­vi­ron la moi­tié des exportations bri­tan­niques) et des in­ves­tis­se­ments di­rects. Mais ces hy­po­thèses sont fra­giles et dis­cu­tables. Ain­si, s’il sor­tait, le Royaume-Uni pour­rait si­gner un ac­cord de libre-échange, comme ceux qui lient au­jourd’hui la Nor­vège ou la Suisse à l’Union, et au fi­nal les consé­quences éco­no­miques di­rectes se­raient faibles.

Un Brexit si­gne­rait avant tout le re­jet du pro­jet po­li­tique eu­ro­péen par l’un de ses membres les plus puis­sants. Ce pro­jet est dé­jà mis à mal de­puis la crise fi­nan­cière de 2007 et l’in­ca­pa­ci­té de la zone

Un Brexit si­gne­rait le re­jet du pro­jet po­li­tique eu­ro­péen par l’un de ses membres les plus puis­sants

eu­ro à en sor­tir. De­puis 2012, les pays de la zone eu­ro se sont ef­for­cés d’évi­ter que la Grèce ne sorte de la mon­naie unique, ce qui au­rait été un grave échec pour l’Union. Mais le Royaume-Uni n’est pas un pe­tit pays sous tu­telle fi­nan­cière et n’a pas à craindre, s’il dé­ci­dait de quit­ter l’Union, de se re­trou­ver dans une si­tua­tion en­core plus fra­gi­li­sée sur le plan éco­no­mique.

Le Royaume-Uni est au contraire une éco­no­mie so­lide, la deuxième de l’Union der­rière l’Al­le­magne, et le fait de res­ter maître de sa po­li­tique mo­né­taire et de sa po­li­tique bud­gé­taire l’a ai­dé à tra­ver­ser la crise. De fait, le Royaume-Uni a une in­fluence po­li­tique im­por­tante en Eu­rope et sa sor­tie fe­rait perdre un al­lié de poids aux pays fa­vo­rables à une plus grande li­bé­ra­li­sa­tion de l’éco­no­mie eu­ro­péenne, en par­ti­cu­lier l’Al­le­magne.

DIS­CRI­MI­NA­TION ?

Les Bri­tan­niques sont prag­ma­tiques et l’in­té­rêt éco­no­mique qu’ils ont à res­ter dans le mar­ché unique se­ra l’un des ar­gu­ments forts pour res­ter dans l’Union, mis en avant par les chefs d’en­tre­prise. L’autre grande rai­son qui pour­rait dis­sua­der une ma­jo­ri­té de Bri­tan­niques, plus pré­ci­sé­ment d’An­glais, de vo­ter la sor­tie de l’Union est po­li­tique : un tel choix rou­vri­rait la ques­tion de l’in­dé­pen­dance de l’Ecosse. Les Ecos­sais sou­haitent en ef­fet ma­jo­ri­tai­re­ment res­ter dans l’Union et le SNP (le par­ti na­tio­na­liste écos­sais) agite la me­nace d’un nou­veau ré­fé­ren­dum sur l’in­dé­pen­dance en cas de Brexit.

Du cô­té de l’Union, une sor­tie se­rait un désa­veu du pro­jet po­li­tique eu­ro­péen et les Etats membres fe­ront tout pour l’évi­ter. Les pro­po­si­tions faites par Do­nald Tusk le 1er fé­vrier, base des dis­cus­sions du Con­seil eu­ro­péen des 18-19 fé­vrier, en­té­rinent les de­mandes bri­tan­niques en ma­tière de gou­ver­nance, de com­pé­ti­ti­vi­té et de sou­ve­rai­ne­té. Sur la ques­tion de l’im­mi­gra­tion, un Etat membre pour­rait fixer les al­lo­ca­tions fa­mi­liales se­lon le ni­veau de vie du pays où l’en­fant ré­side. Un « mé­ca­nisme de sau­ve­garde » per­met­trait à un pays de li­mi­ter pour une du­rée de quatre ans maxi­mum les droits so­ciaux des tra­vailleurs en pro­ve­nance de l’Union. Le prin­cipe de non­dis­cri­mi­na­tion entre ci­toyens eu­ro­péens se­rait donc bat­tu en brèche. Un ac­cord pour­ra-t-il se faire sur ces bases ? Ca­me­ron s’en sa­tis­fe­rait, mais pas les eu­ros­cep­tiques bri­tan­niques, et en­core moins les pays de l’Union dont le Royaume-Uni sou­haite au­jourd’hui li­mi­ter l’ar­ri­vée des tra­vailleurs sur son sol. L’Union se­rait main­te­nue, mais af­fai­blie.

* Eco­no­miste se­nior au dé­par­te­ment ana­lyse et pré­vi­sion de l’OFCE.

[1] Par­ti pour l’in­dé­pen­dance du Royaume-Uni : sou­ve­rai­niste, il mi­lite pour une sor­tie du Royaume-Uni de l’Union eu­ro­péenne et le ré­ta­blis­se­ment des fron­tières afin de li­mi­ter l’im­mi­gra­tion en pro­ve­nance de l’Union.

[2] « Brexit : What Would Hap­pen if the UK Vo­ted to Leave ? », dé­cembre 2015, dis­po­nible sur http://bit.ly/1N6CysY

Lan­ce­ment d’une cam­pagne proeu­ro­péenne à Londres, en oc­tobre der­nier. L’avan­tage éco­no­mique et le risque d’un nou­veau ré­fé­ren­dum sur l’in­dé­pen­dance de l’Ecosse sont deux ar­gu­ments en fa­veur du main­tien dans l’Union eu­ro­péenne.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.