Pour­quoi l’Eu­rope peine à dé­fendre son mar­ché in­té­rieur

Jus­qu’à pré­sent, l’Eu­rope a été beau­coup plus ou­verte com­mer­cia­le­ment que la Chine et les Etats-Unis. Du fait, sur­tout, d’un manque d’union po­li­tique.

Alternatives Economiques - Hors-Série - - Sommaire - GUILLAUME DU­VAL

Au mo­ment où Do­nald Trump, le nou­veau pré­sident amé­ri­cain, com­mence à mettre en oeuvre son pro­gramme éco­no­mique pro­tec­tion­niste, que peut faire l’Eu­rope ? Vat-elle ser­rer les rangs et sor­tir de son an­gé­lisme en ma­tière com­mer­ciale ? De toutes les zones éco­no­miques, l’Union eu­ro­péenne est en ef­fet jus­qu’ici celle qui a le moins ac­ti­ve­ment pro­té­gé son mar­ché in­té­rieur. Elle ne dis­pose tou­jours pas d’un équi­valent du Buy Ame

ri­can Act* ni de règles uni­fiées per­met­tant de contrô­ler les in­ves­tis­se­ments étran­gers. Mal­gré le pro­fond mou­ve­ment de dés­in­dus­tria­li­sa­tion qu’a connu l’Eu­rope de­puis vingt- cinq ans et les dé­gâts so­ciaux qu’il a cau­sé, ses di­ri­geants sont res­tés jus­qu’ici de fer­vents dé­fen­seurs du libre-échange. Leur libre-échan­gisme a ré­sis­té aus­si à la pa­ra­ly­sie que connaît l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du com­merce ( OMC) de­puis main­te­nant une di­zaine d’an­nées. Et c’est pour­quoi les ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes se sont lan­cées dans la né­go­cia­tion de nom­breux trai­tés bi­la­té­raux, comme les ac­cords de par­te­na­riat éco­no­mique (APE) avec les pays d’Afrique ou les trai­tés de libre-échange avec le Ca­na­da et les Etats-Unis. Pour­quoi un tel achar­ne­ment à ne pas vou­loir mieux dé­fendre le mar­ché in­té­rieur eu­ro­péen ? C’est le fruit d’un double mou­ve­ment.

His­to­ri­que­ment, tous les Etats, y com­pris le Royaume-Uni et les EtatsU­nis, ont été plu­tôt pro­tec­tion­nistes tant qu’ils n’étaient pas do­mi­nants. S’il en était ain­si, ce n’était pas seule­ment parce que les sa­la­riés le de­man­daient pour pro­té­ger leur em­ploi, c’était aus­si, et sur­tout, parce que les en­tre­prises elles-mêmes l’exi­geaient. Mais en Eu­rope ce n’est plus le cas : les grandes en­tre­prises sont les ad­ver­saires les plus achar­nés de toute forme de protectionnisme. Ce­la ré­sulte du fait qu’il n’existe pas à pro­pre­ment par­ler de « firmes eu­ro­péennes » parce que les ex-cham­pions na­tio­naux des pays eu­ro­péens n’ont pas fu­sion­né entre eux.

LA CONCUR­RENCE AVANT TOUT

Le mar­ché com­mun, puis unique, a en ef­fet été construit au­tour de la pri­mau­té de la concur­rence en son sein. C’est en par­ti­cu­lier dans ce do­maine que la Com­mis­sion eu­ro­péenne a été, dès le dé­part, do­tée de pou­voirs éten­dus. Elle a été char­gée no­tam­ment de contrô­ler et d’au­to­ri­ser les fu­sions entre firmes. Jus­qu’à ré­cem­ment, sa po­si­tion a consis­té à désap­prou­ver de telles fu­sions dès lors que le poids du nou­vel en­semble lui sem­blait sus­cep­tible de se tra­duire par une « po­si­tion do­mi­nante ». Même si, au fi­nal, la Com­mis­sion s’est ra­re­ment mise en tra­vers d’opé­ra­tions de ce type, cette doc­trine a suf­fi à dis­sua­der les « cham­pions na­tio­naux » des dif­fé­rents Etats eu­ro­péens de se rap­pro­cher.

Au- de­là même des règles de concur­rence, les ri­va­li­tés na­tio­nales per­sis­tantes ren­daient de toute fa­çon com­pli­quées des opé­ra­tions de fu­sion. On a bien ob­ser­vé quelques ex­cep­tions, comme le re­grou­pe­ment en 1999 du fran­çais Rhône- Pou­lenc et de l’al­le­mand Hoechst, spé­cia­listes de la chi­mie et de la phar­ma­cie, pour for­mer Aven-

tis. Mais ces fu­sions ont été très rares.

Li­mi­tés sur leur propre mar­ché, les ex- cham­pions na­tio­naux des pays membres ont pro­fi­té du contexte de la mon­dia­li­sa­tion li­bé­rale pour se dé­ployer dans un pre­mier temps vers l’Amé­rique puis, plus ré­cem­ment, vers l’Asie en ac­qué­rant le plus sou­vent des firmes dans ces zones. En ré­su­mé, plu­tôt qu’à des fu­sions de type Re­nault-Fiat on a as­sis­té sur­tout à des opé­ra­tions comme Fiat-Ch­rys­ler et Re­nault-Nis­san.

Mais du coup, pour toutes les grandes firmes qui comptent sur le Vieux Conti­nent, l’es­sen­tiel de leur crois­sance (et de leurs pro­fits) pro­vient au­jourd’hui de l’ex­té­rieur de l’Eu­rope. C’est pour cette rai­son qu’elles sont op­po­sées à toute forme de pro­tec­tion du mar­ché eu­ro­péen, de peur de me­sures de ré­tor­sion sur les mar­chés qui re­pré­sentent pour elles l’ave­nir. Or, les liens entre les di­ri­geants de ces firmes et les di­ri­geants po­li­tiques na­tio­naux et eu­ro­péens sont très étroits et leurs lob­bies, à Bruxelles comme dans les ca­pi­tales na­tio­nales, sont puis­sants.

L’EU­ROPE, POIDS PLUME FACE À LA CHINE

L’autre dy­na­mique qui a em­pê­ché jus­qu’ici l’Union eu­ro­péenne de se do­ter d’une po­li­tique com­mer­ciale plus ac­tive pour pro­té­ger son mar­ché in­té­rieur tient au jeu des Etats na­tio­naux. La po­li­tique com­mer­ciale est en ef­fet en théo­rie l’apa­nage de Bruxelles : avec le cli­mat, c’est un des rares do­maines où les ins­tances eu­ro­péennes sont ha­bi­li­tées à né­go­cier et à conclure des ac­cords in­ter­na­tio­naux au nom de leurs membres. Mais ce pou­voir reste très théo­rique.

Le prin­ci­pal pro­blème qui se pose à l’Eu­rope ac­tuel­le­ment en termes de dés­équi­libres com­mer­ciaux ré­sulte de ses re­la­tions avec la Chine. La zone eu­ro ac­cuse à son égard un dé­fi­cit com­mer­cial de l’ordre de 100 mil­liards d’eu­ros par an de­puis dix ans. Et ce dé­fi­cit ne se ré­duit pas. Au contraire, il s’est de nou­veau ag­gra­vé en 2015. Mais l’Union reste in­ca­pable de né­go­cier de puis­sance à puis­sance avec l’em­pire du Mi­lieu. Non seule­ment parce que les mul­ti­na­tio­nales eu­ro­péennes ont de tels in­té­rêts sur le mar­ché chi­nois qu’elles font pres­sion sur Bruxelles pour évi­ter toute me­sure un peu ferme à l’égard de ce pays, mais aus­si parce que les di­ri­geants des Etats eu­ro­péens veulent cha­cun pou­voir conti­nuer à trai­ter pour leur compte avec les di­ri­geants chi­nois. Afin d’es­sayer de leur vendre qui des cen­trales nu­cléaires, qui des trains à grande vi­tesse, qui des usines au­to­mo­biles, pour rem­plir l’es­car­celle de leurs cham­pions na­tio­naux.

La Chine a d’ailleurs pro­fi­té ces der­nières an­nées des pro­fondes di­vi­sions in­tra- eu­ro­péennes sus­ci­tées par la crise de la zone eu­ro pour ve­nir « au se­cours » des pays en crise, obli­gés de vendre des ac­tifs pu­blics. Des en­tre­prises chi­noises ont ain­si ra­che­té à bon compte, entre autres, la com­pa­gnie d’élec­tri­ci­té por­tu­gaise EDP ou le port du Pi­rée en Grèce.

MOINS DE NAÏ­VE­TÉ

L’Eu­rope est-elle condam­née à l’im­puis­sance ? Pas for­cé­ment. Elle vient de ré­agir – certes tar­di­ve­ment – vis-àvis des im­por­ta­tions d’acier chi­nois à des prix de dum­ping qui ré­sul­taient des sur­ca­pa­ci­tés mas­sives ac­cu­mu­lées en Chine dans ce sec­teur. Les Eu­ro­péens se sont aus­si en­ten­dus le 13 dé­cembre der­nier pour ren­for­cer leur ar­se­nal an­ti­dum­ping en s’au­to­ri­sant à im­po­ser des droits de douane net­te­ment plus éle­vés qu’au­pa­ra­vant. Par ailleurs, le ra­chat ré­cent de fleu­rons tech­no­lo­giques al­le­mands par des firmes chi­noises, comme le fa­bri­cant de ro­bots Ku­ka ou le spé­cia­liste des se­mi-conduc­teurs Aix­tron (une opé­ra­tion blo­quée entre-temps par les Etats-Unis) a sus­ci­té outre-Rhin une sen­si­bi­li­té nou­velle aux ques­tions de contrôle des in­ves­tis­se­ments étran­gers en Eu­rope.

Dans un autre do­maine, l’af­faire NSA-Snow­den avait illus­tré les graves consé­quences, y com­pris en termes de li­ber­tés in­di­vi­duelles, que pou­vait avoir la naï­ve­té eu­ro­péenne dans ses rap­ports avec les Etats-Unis et avec les mul­ti­na­tio­nales amé­ri­caines de l’In­ter­net. Ebran­lant, là aus­si, en par­ti­cu­lier les convic­tions très libre- échan­gistes de nos voi­sins al­le­mands. L’at­ti­tude agres­sive de Do­nald Trump à l’égard de l’Eu­rope de­vrait ache­ver de convaincre l’Al­le­magne de l’ur­gence d’une po­li­tique nu­mé­rique eu­ro­péenne plus in­dé­pen­dante.

Par ailleurs, la mon­tée des votes pro­tes­ta­taires a fi­ni par ame­ner les di­ri­geants eu­ro­péens à ré­sis­ter da­van­tage à la pres­sion des mul­ti­na­tio­nales, comme on vient (en­fin) de le voir en ma­tière fis­cale dans l’af­faire Apple. En­fin, les en­jeux en­vi­ron­ne­men­taux poussent éga­le­ment dans ce sens : l’Eu­rope ne pour­ra pas conser­ver une po­li­tique ac­tive en ma­tière de lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique si elle n’est pas prête à pro­té­ger ses fron­tières contre les im­por­ta­tions en pro­ve­nance de pays qui s’exo­né­re­raient de telles contraintes.

Les grandes en­tre­prises eu­ro­péennes sont les ad­ver­saires les plus achar­nés de toute forme de protectionnisme

Sa­lon de la ro­bo­tique à Shan­ghai. Les Al­le­mands sont de plus en plus sen­sibles à la ques­tion du contrôle des in­ves­tis­se­ments étran­gers en Eu­rope.

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