« Nous sommes en­trés dans la post-mon­dia­li­sa­tion »

L’ar­ri­vée à la tête des Etats-Unis d’un pré­sident prô­nant un u protectionnisme dur est bien dans l’air du temps : ce­lui d’un tas­se­ment ta des échanges mon­diaux.

Alternatives Economiques - Hors-Série - - Sommaire - Xa­vier Ra­got, pré­sident de l’OFCE et cher­cheur au CNRS

Face à Trump, les pays eu­ro­péens vont avoir in­té­rêt à conso­li­der leurs points d’ac­cord, no­tam­ment sur les en­jeux cli­ma­tiques

L’ar­ri­vée au pou­voir de Do­nald Trump sus­cite bien des in­quié­tudes. Peut-il te­nir son pa­ri « li­bé­ral-pro­tec­tion­niste » et quelles en se­raient les consé­quences ?

Xa­vier Ra­got : Do­nald Trump en­tend me­ner une po­li­tique pro­tec­tion­niste dou­blée d’une re­lance key­né­sienne qui re­pose sur un plan de 1 000 mil­liards de dol­lars d’in­ves­tis­se­ments dans les in­fra­struc­tures et sur des baisses d’im­pôts mas­sives. Pour ces rai­sons, je le qua­li­fie­rai da­van­tage de « na­tio­nal-key­né­sien ». Bien que l’ef­fet re­lance de la con­som­ma­tion soit amoin­dri par la concen­tra­tion des baisses d’im­pôts sur les plus riches, il est ain­si pos­sible d’an­ti­ci­per une re­prise de l’ac­ti­vi­té dans les an­nées à ve­nir, une ré­duc­tion du sous-em­ploi et une hausse de l’in­fla­tion. Se­lon la ma­nière dont elle se­ra mise en oeuvre, la po­li­tique éco­no­mique de Do­nald Trump pour­rait donc avoir des ef­fets bé­né­fiques à court terme. Sur le moyen et long terme, c’est une autre af­faire.

En ef­fet, de nom­breuses in­cer­ti­tudes sub­sistent. Outre la ques­tion de sa­voir jus­qu’où le Con­grès va­li­de­ra les me­sures an­non­cées par le nou­veau Pré­sident, sa po­li­tique de re­lance pose la ques­tion de l’ag­gra­va­tion de la dette pu­blique. De fa­çon as­sez pa­ra­doxale, le protectionnisme com­mer­cial vou­lu par Trump a be­soin d’une ou­ver­ture aux ca­pi­taux in­ter­na­tio­naux pour fi­nan­cer la dette amé­ri­caine au meilleur coût. Et il est im­pos­sible de pré­voir quelle se­ra la ré­ac­tion de la Ré­serve fé­dé­rale amé­ri­caine à une hausse de l’in­fla­tion, lais­sant pla­ner une me­nace de dés­équi­libre du sys­tème mo­né­taire in­ter­na­tio­nal.

Quels im­pacts de ce vi­rage ailleurs dans le monde ?

Pour ce qui est des consé­quences de la po­li­tique de Trump sur le reste du monde, il me semble qu’il ne faut pas les sur­es­ti­mer. Nous sommes dé­jà ob­jec­ti­ve­ment en­trés dans une phase post-mon­dia­li­sa­tion, avec un ra­len­tis­se­ment net du com­merce mon­dial, dû en grande par­tie au fait que la Chine pro­duit moins pour l’étran­ger et da­van­tage pour elle-même. Il y a donc fort à pen­ser que les ré­centes re­lo­ca­li­sa­tions d’em­plois sur le sol amé­ri­cain (Ford, Ge­ne­ral Mo­tors) ne sont pas le pur ef­fet des an­nonces de Do­nald Trump, mais qu’elles sont for­te­ment liées à un phé­no­mène sous-ja­cent de dé­mon­dia­li­sa­tion.

Ce­pen­dant, l’ac­com­pa­gne­ment de ces re­lo­ca­li­sa­tions par la nou­velle pré­si­dence pour­rait en­traî­ner leur mé­dia­ti­sa­tion crois­sante, avec une mon­tée des ten­sions di­plo­ma­tiques et des pres­sions sur les mul­ti­na­tio­nales. A mon sens, Do­nald Trump ne se­ra un ac­teur ma­jeur de la dé­mon­dia­li­sa­tion que s’il par­vient à mettre en oeuvre sa ré­forme fis­cale, d’une am­pleur sans pré­cé­dent : elle pré­voit de ra­me­ner de 35 % à 15 % le taux de l’im­pôt sur les so­cié­tés. Dans le cas contraire, son protectionnisme au­ra un ef­fet très li­mi­té sur le reste du monde.

Y com­pris pour la Chine et l’Eu­rope ?

Je crois aux ca­pa­ci­tés d’adap­ta­tion de la Chine. Elle a en ef­fet gé­ré la crise de 2008 et ses dés­équi­libres in­ternes par une re­lance key­né­sienne sous forme de pro­jets d’in­ves­tis­se­ment mas­sifs. Certes, il existe en Chine beau­coup d’en­tre­prises « zom­bies », tech­ni­que­ment en faillite mais sou­te­nues par le sys­tème ban­caire, lui- même sou­te­nu par l’Etat. Mais pour contrer cette ac­cu­mu­la­tion mas­sive de ca­pi­tal, source de dé­fla­tion, Pé­kin cherche dé­sor­mais à re­don­ner du pou­voir d’achat aux mé­nages, afin de ré­équi­li­brer le sec­teur des biens de con­som­ma­tion par rap­port aux biens d’in­ves­tis­se­ment. Je ne crois pas à l’im­plo­sion an­non­cée du sys­tème ban­caire chi­nois, no­tam­ment parce que la dette du pays reste rai­son­nable et qu’elle peut être so­cia­li­sée si né­ces­saire.

Du cô­té eu­ro­péen, il est peu pro­bable que l’in­fla­tion et un res­ser­re­ment de la po­li­tique mo­né­taire aux EtatsU­nis changent mé­ca­ni­que­ment l’orien­ta­tion ac­com­mo­dante de la po­li­tique mo­né­taire de la Banque cen­trale eu­ro­péenne (BCE). L’an­ti­ci­pa­tion d’une hausse des taux d’in­té­rêt dans la zone eu­ro ne me semble pas jus­ti­fiée car il existe un cer­tain dé­cou­plage entre l’ac­ti­vi­té des deux zones. La hausse éven­tuelle des taux d’in­té­rêt en Eu­rope se­rait bien da­van­tage liée à des ten­sions in­ternes dans la zone eu­ro, no­tam­ment aux pres­sions al­le­mandes sur la BCE pour les re­le­ver.

Concer­nant l’Eu­rope jus­te­ment, le choc du Brexit peut-il re­lan­cer sa construc­tion po­li­tique ?

Rien n’est moins sûr. Les dé­bats entre Eu­ro­péens n’ont abou­ti à ce jour à au­cun pro­jet concret. Tant qu’il exis­te­ra des di­ver­gences de vues entre An­ge­la Mer­kel et son mi-

nistre des Fi­nances, Wolf­gang Schaüble, sur la pé­ren­ni­té des fron­tières de la zone eu­ro – et la par­ti­ci­pa­tion de la Grèce –, il se­ra im­pos­sible d’al­ler vers plus d’in­té­gra­tion po­li­tique. En par­ti­cu­lier de concré­ti­ser les pro­jets d’Union ban­caire et de ga­ran­tie des dé­pôts. L’idée d’un grand bond en avant de la zone eu­ro n’a pas de réa­li­té po­li­tique.

Ce qui ne si­gni­fie pas que l’on ne puisse rien faire. Dans cer­tains do­maines, on peut en­vi­sa­ger des avan­cées qui vont dans le sens d’une po­li­ti­sa­tion sou­hai­table du pro­jet eu­ro­péen. Les né­go­cia­tions au­tour d’une as­su­rance chô­mage eu­ro­péenne ou d’une conver­gence des taux d’im­pôt sur les so­cié­tés sont des si­gnaux po­si­tifs. Face à Trump, les pays eu­ro­péens vont avoir in­té­rêt à conso­li­der leurs points d’ac­cord, no­tam­ment sur les en­jeux cli­ma­tiques. Alors que le pré­sident amé­ri­cain fait de l’obs­truc­tion dans ce do­maine, on peut en­vi­sa­ger la mise en place d’ini­tia­tives eu­ro­péennes, no­tam­ment un ren­for­ce­ment du plan Jun­cker pour fi­nan­cer la tran­si­tion éner­gé­tique.

En France, la po­li­tique de l’offre me­née par Fran­çois Hol­lande a été lar­ge­ment cri­ti­quée. Pour­rait-elle por­ter ses fruits à long terme ?

La ré­ponse est pro­ba­ble­ment oui. Il y avait en France un pro­blème ma­jeur de com­pé­ti­ti­vi­té du sec­teur ex­po­sé à la concur­rence in­ter­na­tio­nale dans l’in­dus­trie. En quelques an­nées, le taux de marge de l’in­dus­trie est pas­sé d’un ni­veau bas à un ni­veau très éle­vé, certes en rai­son de la baisse du prix du pé­trole et de la dé­pré­cia­tion de l’eu­ro, mais éga­le­ment grâce au cré­dit d’im­pôt com­pé­ti­ti­vi­té em­ploi (Cice) et au pacte de res­pon­sa­bi­li­té. Le re­proche que l’on peut adres­ser à Fran­çois Hol­lande, c’est d’avoir me­né cette po­li­tique de l’offre conjoin­te­ment à une po­li­tique d’aus­té­ri­té bud­gé­taire alors que les en­tre­prises avaient be­soin d’une re­lance de la de­mande pour dy­na­mi­ser leurs car­nets de com­mandes. Mais il est vrai que vis-à-vis de ses par­te­naires eu­ro­péens, la par­tie au­rait été com­pli­quée.

Au­jourd’hui, la crois­sance reste faible (en­vi­ron 1,1 % en 2016 se­lon la der­nière es­ti­ma­tion de l’In­see), mais elle est néan­moins su­pé­rieure à ce que l’on pou­vait es­pé­rer il y a un an. Nous en­trons dans une phase de sta­bi­li­sa­tion et une dy­na­mique bien réelle de re­prise de l’in­ves­tis­se­ment. Les ef­fets des me­sures ra­di­cales dé­ci­dées par Fran­çois Hol­lande se font donc sen­tir, mais tar­di­ve­ment du fait des choix de po­li­tique bud­gé­taire, même si ceux-ci ont été ré­ajus­tés en fin de man­dat. Ce re­gain de crois­sance est fra­gile et il pour­rait être mis à mal par un retour de l’aus­té­ri­té.

L’idée d’un re­ve­nu uni­ver­sel, por­tée par Be­noît Hamon, a ré­cem­ment émer­gé dans le dé­bat pu­blic. Est-ce la bonne me­sure pour contrer la pau­vre­té ?

Le re­ve­nu uni­ver­sel a le mé­rite de mettre de nom­breuses ques­tions en dé­bat, mais il faut se mé­fier de cet en­goue­ment. Cer­tains y voient un re­mède à tous les maux de notre so­cié­té. C’est illu­soire. Tout comme est contes­table l’idée que c’est la ré­ponse à la ra­ré­fac­tion du tra­vail in­duite par le nu­mé­rique et les ro­bots. Les nou­velles tech­no­lo­gies bou­le­versent, il est vrai, notre fa­çon de tra­vailler, mais il me semble court de les ac­cu­ser de dé­truire l’em­ploi. Le pro­blème du chô­mage en France est bien da­van­tage lié au manque de coor­di­na­tion des po­li­tiques éco­no­miques dans la zone eu­ro.

Le re­ve­nu uni­ver­sel me semble en fin de compte être un moyen dé­tour­né de par­ler de deux ques­tions es­sen­tielles : d’une part, la sim­pli­fi­ca­tion de notre sys­tème fis­cal – d’ores et dé­jà po­sée par le pro­jet de fu­sion entre la CSG et l’im­pôt sur le re­ve­nu ou la mise en place du pré­lè­ve­ment à la source – et, d’autre part, l’amé­lio­ra­tion du sys­tème d’aides aux plus dé­mu­nis, qui reste trop com­plexe et mal ci­blé.

Le com­merce mon­dial ra­len­tit, en par­tie parce que la Chine se re­centre sur son mar­ché in­té­rieur.

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