La fi­nance fi mon­diale est-elle moins dan­ge­reuse ?

L’en­ca­dre­ment des ac­teurs fi­nan­ciers conti­nue de pro­gres­ser. Mais la mé­ca­nique qui a en­traî­né la crise de 2008 est loin d’être maî­tri­sée.

Alternatives Economiques - Hors-Série - - Sommaire - OLI­VIER LA­COSTE

Après une longue pé­riode de dé­ré­gle­men­ta­tion fi­nan­cière, la crise de 20072008, dite des sub­prime, a failli dé­gé­né­rer en pa­nique ban­caire. Elle a at­ti­ré l’at­ten­tion sur les dan­gers d’une sphère fi­nan­cière li­vrée à elle-même. D’im­por­tants chan­tiers de ré­gu­la­tion ont été ou­verts, au ni­veau in­ter­na­tio­nal no­tam­ment, sous l’im­pul­sion du G20*. Mais tous n’ont pas avan­cé au même rythme.

DES PRO­GRÈS DE­PUIS LA CRISE

Pre­mière avan­cée no­table : la ré­gle­men­ta­tion pru­den­tielle a été af­fi­née et dur­cie. Il s’agit du ni­veau mi­ni­mum de fonds propres que les banques doivent dé­te­nir pour faire face à un éven­tuel dé­faut sur les cré­dits qu’elles dis­tri­buent. Si­gnés en 2010, les ac­cords dits « Bâle 3 » de­mandent ain­si aux banques de mettre da­van­tage d’ac­tions et de bé­né­fices en ré­serve. Les nou­velles règles pré­cisent et dur- cissent la no­tion de fonds propres et leur plan­cher. Au­pa­ra­vant, ce­lui- ci était fixé à 8 % des en­ga­ge­ments des banques, pon­dé­rés par leurs risques res­pec­tifs (une mé­thode qui don­nait aux ac­teurs une cer­taine li­ber­té dans le cal­cul de leurs fonds propres). Dé­sor­mais, un se­cond cri­tère à res­pec­ter s’ajoute : le « ra­tio de le­vier » . Ce ra­tio, dé­li­bé­ré­ment simple, exige que le ca­pi­tal et les bé­né­fices en ré­serve vaillent au mi­ni­mum 3 % du to­tal des ac­tifs, cal­cu­lé sans pon­dé­ra­tion. Certes, la pro­fes­sion ban­caire s’est em­ployée à vi­der cer­taines règles d’une par­tie de leur sub­stance, mais des pro­grès mé­tho­do­lo­giques ont été ac­com­plis. Et les mar­chés fi­nan­ciers sur­veillent ces di­vers ra­tios da­van­tage que par le pas­sé.

En zone eu­ro, la construc­tion des trois pi­liers du pro­jet d’Union ban­caire avance, mais à des rythmes in­égaux. La su­per­vi­sion des banques, pre­mier pi­lier, a été re­struc­tu­rée. Dé­sor­mais, la Banque cen­trale eu­ro­péenne (BCE) sur­veille di­rec­te­ment les quelque 600 banques qui ont une taille as­sez im­por­tante pour que leurs dif­fi­cul­tés éven­tuelles dé­gé­nèrent en une crise de tout le sys­tème éco­no­mique. Deuxième pi­lier : les mé­ca­nismes de ré­so­lu­tion (c’est-à-dire les pro­cé­dures pour évi­ter ou ac­com­pa­gner une faillite ban­caire). Ils im­pliquent à pré­sent da­van­tage les ac­tion­naires et les prê­teurs, afin que les contri­buables ne soient pas les seuls à être sol­li­ci­tés pour ren­flouer les banques. En re­vanche, le troi­sième pi­lier – le mé­ca­nisme eu­ro­péen de ga­ran­tie des dé­pôts ban­caires – n’a guère avan­cé.

Aux Etats-Unis, la loi Dodd-Frank (2010) a ren­ver­sé le mou­ve­ment de dé­ré­gle­men­ta­tion fi­nan­cière des an­nées d’avant-crise : par­mi ses nom­breuses me­sures, elle a réin­tro­duit une

Pa­ra­doxa­le­ment, cer­tains risques ont presque été am­pli­fiés par les me­sures prises pour ju­gu­ler la crise

sorte de sé­pa­ra­tion entre la banque de dé­pôt et la banque d’in­ves­tis­se­ment.

DES ME­NACES EN SUS­PENS

Comme des épées de Da­mo­clès, plu­sieurs risques conti­nuent ce­pen­dant de sur­plom­ber l’ac­ti­vi­té éco­no­mique. Cer­tains n’ont pas été éli­mi­nés par les me­sures prises pour ju­gu­ler la crise fi­nan­cière. D’autres, pa­ra­doxa­le­ment, ont presque été am­pli­fiés par ces me­sures. Par­mi les pro­blèmes non ré­glés fi­gure le sha­dow ban­king, en d’autres termes la « banque de l’ombre ». Cette ap­pel­la­tion dé­signe les struc­tures (fonds spé­cu­la­tifs tels les hedge

funds…) ou les opé­ra­tions (par exemple la ti­tri­sa­tion*) qui jouent un rôle de cré­dit pa­ral­lè­le­ment au sys­tème ban­caire, échap­pant ain­si lar­ge­ment à la ré­gle­men­ta­tion en­ca­drant ce sys­tème. Or, ces non­banques sont très proches des banques. Les liens étroits entre les unes et les autres (par exemple, des ga­ran­ties de prêts) sont des vec­teurs de conta­gion des chocs. Lors du dé­clen­che­ment de la crise en 2007-2008, une crise im­mo­bi­lière s’est ain­si trans­mu­tée en une crise ban­caire gé­né­ra­li­sée.

Le sha­dow ban­king est non seule­ment peu sur­veillé, mais aus­si ap­pré­hen­dé avec dif­fi­cul­té. Dans une dé­fi­ni­tion as­sez large, le Conseil de sta­bi­li­té fi­nan­cière (une éma­na­tion du G20) l’es­ti­mait à en­vi­ron 80 000 mil­liards de dol­lars en 2014 (contre 27 000 mil­liards en 2002), soit un quart des ac­tifs fi­nan­ciers mon­diaux et plus de la moi­tié des ac­tifs ban­caires. Certes, cer­taines me­sures plus étroites four­nissent des chiffres moins énormes, mais tou­jours est-il qu’il ne s’agit pas d’un risque mi­neur dans la fi­nance mon­diale.

DES RISQUES ACCRUS

D’autres sources po­ten­tielles d’in­sta­bi­li­té semblent avoir aug­men­té de­puis la crise. Re­te­nant les le­çons du pas­sé (no­tam­ment le choc de 1929), les au­to­ri­tés éco­no­miques ont ré­agi avec vi­gueur. Pour sou­te­nir l’ac­ti­vi­té et sau­ver le sys­tème ban­caire, les gou­ver­ne­ments ont uti­li­sé l’arme bud­gé­taire. Ils ont re­layé la dette pri­vée – qui avait consti­tué le mo­teur de la crois­sance des an­nées 2000 – par de la dette pu­blique. Les banques cen­trales se sont mo­bi­li­sées pour mettre les éco­no­mies sous per­fu­sion mo­né­taire : non seule­ment les taux di­rec­teurs ont été abais­sés aux alen­tours de 0 %, mais aus­si di­verses me­sures « non conven­tion­nelles » ont été adop­tées : ra­chats mas­sifs de

titres pu­blics au­près des banques, prêts ac­cor­dés par les banques cen­trales à des ac­teurs non ban­caires, etc.

Ces in­ter­ven­tions ont em­pê­ché le sys­tème éco­no­mique de vo­ler en éclats. Mais elles ont créé des risques col­la­té­raux. D’abord, du fait de ce sou­tien, les agents pri­vés non fi­nan­ciers (mé­nages et en­tre­prises) ne se sont pas si­gni­fi­ca­ti­ve­ment désen­det­tés dans un grand nombre de pays (voir en­ca­dré). En­suite, comme l’es­time l’OCDE, « le re­cours mas­sif et pro­lon­gé qui a été fait de la po­li­tique mo­né­taire ces der­nières an­nées (…) a en­traî­né des dis­tor­sions et des

risques qui se sont ac­cen­tués » . Les banques cen­trales ont, ain­si, fait gon­fler leur bi­lan : dans cer­tains pays, elles sont de­ve­nues des dé­ten­teurs très im­por­tants de titres de dette pu­blique. L’af­flux de li­qui­di­tés a été mas­sif : ain­si la Fed (banque cen­trale amé­ri­caine) a dé­ver­sé 4 000 mil­liards de dol­lars dans les cinq ans qui ont sui­vi la crise de 2007. Les taux d’in­té­rêt sont de­ve­nus bas, voire né­ga­tifs.

Dans ces condi­tions, les mar­chés fi­nan­ciers – no­tam­ment ac­tions et changes – sont ex­trê­me­ment sen­sibles non seule­ment aux an­nonces, mais aus­si aux hy­po­thèses d’in­flexion des po­li­tiques mo­né­taires. Des masses im­por­tantes de ca­pi­taux se dé­placent au gré des chan­ge­ments d’an­ti­ci­pa­tion. Par exemple, au prin­temps 2013, l’an­nonce par la Fed d’une ré­duc­tion de son pro­gramme d’achats de titres a fait net­te­ment bais­ser cer­taines de­vises émer­gentes.

Dans cette confi­gu­ra­tion fi­nan­cière dé­jà sen­sible, le pire est peut-être à ve­nir. D’une part, des mon­naies comme le yuan prennent une im­por­tance crois­sante face au dol­lar et à l’eu­ro ; le sys­tème mo­né­taire in­ter­na­tio­nal pour­rait donc évo­luer vers un mul­ti­cen­trisme po­ten­tiel­le­ment in­stable. D’autre part, la ré­gle­men­ta­tion fi­nan­cière risque de ré­gres­ser aux Etats- Unis, du fait de l’ar­ri­vée au pou­voir de Do­nald Trump, le­quel avait du­rant sa cam­pagne an­non­cé son in­ten­tion d’abro­ger la loi Dodd-Frank.

Le sha­dow ban­king, la banque de l’ombre, re­pré­sente tou­jours un risque ma­jeur pour la fi­nance mon­diale.

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