Ji­ha­disme Ji­ha­dis : quel est le poids de la re­li­gion ?

Le fon­da­men­ta­lisme is­la­mique n’est pas la seule ma­trice du ji­ha­disme. Il y concourt avec des causes non re­li­gieuses. Et le dé­bat sur leur in­fluence res­pec­tive n’est pas tran­ché.

Alternatives Economiques - Hors-Série - - Sommaire - YANN MENS [1] « The Fu­ture of Ji­ha­dism : A Pes­si­mis­tic View », par Thomas Heg­gham­mer, Pers­pec­tives on Ter­ro­rism, vol. 10 no 6 ( https:// lc. cx/JG7f). La frac­ture, [2] par Gilles Ke­pel, Gal­li­mard-France Culture, 2016, p. 144. [3] « Dji­ha­disme : Oli­vier R

Quel est le ter­reau qui fa­vo­rise l’en­ga­ge­ment de jeunes Fran­çais dans le ji­ha­disme, qu’ils partent vers un théâtre de guerre moyen-orien­tal ou qu’ils prennent part à l’or­ga­ni­sa­tion d’at­ten­tats dans l’Hexa­gone ? L’en­semble des ob­ser­va­teurs qui scrutent ce phé­no­mène s’ac­cordent à dire que les mo­ti­va­tions de ces jeunes ap­pa­raissent mê­lées, si­non confuses, et que le poids res­pec­tif de cha­cune d’entre elles va­rie sen­si­ble­ment d’un in­di­vi­du à l’autre. Si cer­taines semblent po­li­tiques et his­to­riques (la si­tua­tion ac­tuelle au Moyen-Orient, le poids du pas­sé co­lo­nial, la vo­lon­té de re­don­ner au monde mu­sul­man son pres­tige pas­sé…), d’autres sont plus so­cioé­co­no­miques ( pré­ca­ri­té, ex­clu­sion, dis­cri­mi­na­tions…). Et d’autres, en­fin, re­lèvent de la psy­cho­lo­gie (rup­tures fa­mi­liales, fra­gi­li­tés per­son­nelles, vo­lon­té de ré­demp­tion après un pas­sé de dé­lin­quant, dé­sir de puis­sance et/ou d’aven­ture…).

Les échan­tillons étu­diés sont en­core peu nom­breux, mais on constate pour l’ins­tant que la grande ma­jo­ri­té des jeunes concer­nés ap­par­tiennent à la deuxième gé­né­ra­tion de l’im­mi­gra­tion, is­sue de pays à ma­jo­ri­té mu­sul­mane. Ce­pen­dant, un quart en­vi­ron sont des conver­tis. Par ailleurs, si les ni­veaux de qua­li­fi­ca­tions et d’in­ser­tion dans la so­cié­té de ces jeunes sont très va­riables, la ma­jo­ri­té de ces ac­ti­vistes et com­bat­tants sont is­sus de ca­té­go­ries mo­destes

Dans ce contexte, un dé­bat op­pose les cher- cheurs sur le rôle que joue le fon­da­men­ta­lisme re­li­gieux, et sin­gu­liè­re­ment le sa­la­fisme ( voir en­ca­dré) dans ces mo­ti­va­tions, ain­si que le mo­ment des par­cours in­di­vi­duels où il in­ter­vient. Ce dé­bat s’est po­la­ri­sé, à dé­faut de s’y ré­duire, au­tour de thèses res­pec­ti­ve­ment dé­fen­dues en France par Gilles Ke­pel et Oli­vier Roy. LE TER­REAU SALAFISTE

Pour le pre­mier, spé­cia­liste du monde arabe, la pé­né­tra­tion crois­sante des idées sa­la­fistes en France, en par­ti­cu­lier dans les ban­lieues po­pu­laires, même si elles res­tent ex­trê­me­ment mi­no­ri­taires puisque les sa­la­fistes se­raient entre 15 000 et 20 000 sur un ef­fec­tif to­tal d’en­vi­ron cinq mil­lions de mu­sul­mans, joue un rôle es­sen­tiel dans la pro­pa­ga­tion du ji­ha­disme. En ef­fet, le sa­la­fisme re­jette des va­leurs do­mi­nantes dans la so­cié­té fran­çaise, en ma­tière d’éga­li­té hommes-femmes par exemple. Mais il prône aus­si un re­trait des croyants vis-à-vis de cette so­cié­té, afin qu’ils puissent me­ner une vie quo­ti­dienne vrai­ment conforme à leurs convic­tions re­li­gieuses.

Certes, la grande ma­jo­ri­té des sa­la­fistes sont quié­tistes, c’est-à-dire qu’ils es­timent né­ces­saire de s’abs­te­nir aus­si de tout en­ga­ge­ment po­li­tique, la po­li­tique étant ca­rac­té­ri­sée à leurs yeux par des com­pro­mis contraires à la vo­lon­té de pu­re­té re­li­gieuse que re­cherche ce cou­rant. Ce­pen­dant, es­time Gilles Ke­pel, en dé­lé­gi­ti­mant les va­leurs do­mi­nantes de la so­cié­té et en prô­nant le re­trait par rap­port à la ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion, le sa­la­fisme offre un ter­reau idéo­lo­gique fa­vo­rable pour qu’une mi­no­ri­té de ceux qui sont im­pré­gnés de ses thèses passe à l’ac­tion vio­lente dans le contexte in­ter­na­tio­nal de dé­ve­lop­pe­ment du ji­ha­disme. Ce dan­ger est d’au­tant plus pa­tent, juge le cher­cheur, qu’un pen­seur d’ori­gine sy­rienne, Abou Mous­sab al-Sou­ri, a dé­si­gné en 2005 l’Eu­rope comme nou­velle cible d’un com­bat qui doit être me­né

par les jeunes ap­par­te­nant à la deuxième gé­né­ra­tion de l’im­mi­gra­tion, afin de faire im­plo­ser les so­cié­tés du Vieux Conti­nent.

CAS­TRO ET MAO HIER, DAECH AU­JOURD’HUI

Au pa­no­ra­ma dres­sé par Gilles Ke­pel, Oli­vier Roy, spé­cia­liste de l’Asie cen­trale et des phé­no­mènes re­li­gieux dans le monde contem­po­rain, op­pose une autre ana­lyse de l’his­toire ré­cente. A ses yeux, l’en­ga­ge­ment de jeunes Eu­ro­péens dans l’ac­tion ji­ha­diste est le nou­vel ava­tar d’une ré­volte gé­né­ra­tion­nelle dont il fait re­mon­ter les pré­misses aux an­nées 1960. Les ré­vol­tés de ces pre­mières dé­cen­nies ex­pri­maient leurs frus­tra­tions et leur co­lère contre la so­cié­té de leurs aî­nés dans le lan­gage ra­di­cal en vogue à l’époque : ce­lui de l’ex­trême gauche et de sa geste ré­vo­lu­tion­naire ( le cas­trisme cu­bain, la Ré­vo­lu­tion cultu­relle en Chine…). Les jeunes in­sur­gés d’au­jourd’hui, is­sus en ma­jo­ri­té de la deuxième gé­né­ra­tion de l’im­mi­gra­tion, se tournent, eux, vers le ji­ha­disme, qui est en ce mo­ment le ra­di­ca­lisme le plus puis­sant, le plus spec­ta­cu­laire et lui aus­si por­teur d’une geste avec ses propres « hé­ros ».

Cet em­prunt de­puis vingt ans est d’au­tant plus at­trac­tif que le ji­ha­disme, sur­tout dans la ver­sion hy­per­mé­dia­ti­sée qu’en donne l’Etat is­la­mique, va­lo­rise le re­cours à l’ul­tra-vio­lence, une es­thé­tique dans la­quelle baignent dé­jà ces jeunes à tra­vers cer­tains jeux vi­déo et cer­taines pro­duc­tions ci­né­ma­to­gra­phiques. Le cher­cheur ne nie pas la ra­di­ca­li­sa­tion d’une par­tie du dis­cours mu­sul­man et la pro­pa­ga­tion des idées sa­la­fistes, mais il y voit avant tout un mode d’ex­pres­sion et non une cause mé­ca­nique du dé­ve­lop­pe­ment du ji­ha­disme. Ce qu’illus­trent à ses yeux le par­cours re­li­gieux gé­né­ra­le­ment bref et su­per­fi­ciel des jeunes Eu­ro­péens en­ga­gés dans cette mou­vance. Et sur­tout leur peu d’ob­ser­vance des rites dans leur vie quo­ti­dienne, alors que les sa­la­fistes quié­tistes sont ob­sé­dés par l’imi­ta­tion mi­nu­tieuse des moindres gestes du pro­phète Mu­ham­mad et de ses pre­miers com­pa­gnons.

Illus­tra­tion de la divergence entre Gilles Ke­pel et Oli­vier Roy, les deux cher­cheurs livrent une des­crip­tion op­po­sée de la com­mune bruxel­loise où ont gran­di cer­tains des res­pon­sables des at­ten­tats de Pa­ris et de Bruxelles. Alors que le pre­mier voit les frères Ab­des­lam comme des « tra­fi­quants de drogue de­ve­nus ji­ha­distes, tout en vi­vant sous l’em­prise du mi­lieu salafiste lo­cal » [ 2], le se­cond es­time que les ra­di­caux de Mo­len­beek « avaient leur pe­tit cercle de co­pains mais ils n’étaient pas in­sé­rés dans les ré­seaux de sa­la­fistes » 3]. La des[ crip­tion mi­nu­tieuse des par­cours in­di­vi­duels d’un nombre crois­sant de jeunes s’en­ga­geant dans la voie ji­ha­diste per­met­tra sans doute à l’ave­nir de consti­tuer un échan­tillon plus re­pré­sen­ta­tif de ces ac­ti­vistes ar­més. Et peut-être d’éclai­rer la po­lé­mique sur le rôle de l’is­lam le plus ra­di­cal dans leurs mo­ti­va­tions.

Une des­crip­tion mi­nu­tieuse des par­cours in­di­vi­duels est né­ces­saire

La Cour­neuve (Seine-Saint-De­nis). Pour Oli­vier Roy, l’en­ga­ge­ment de jeunes Eu­ro­péens dans l’ac­tion ji­ha­diste est le nou­vel ava­tar d’une ré­volte gé­né­ra­tion­nelle.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.