Se li­bé­rer des chiffres

Alternatives Economiques - Hors-Série - - Alternatives Ecomomiques -

Le chiffre fé­tiche af­fiche de nou­veau la tête des mau­vais jours. La crois­sance, qui avait bon­di à 2,3 % en 2017, a été es­ti­mée à 1,7 % en 2018, loin des 2 % sur les­quels ta­blait Ber­cy pour te­nir ses ob­jec­tifs de dé­fi­cit. Pour 2019, le gouvernement a de même ré­vi­sé ses pré­vi­sions à la baisse et re­te­nu 1,7 % dans le pro­jet de loi de fi­nances. Ain­si, à dé­faut d’une crois­sance suf­fi­sante, l’exé­cu­tif va de­voir com­pri­mer la dé­pense pu­blique à des ni­veaux in­édits pour main­te­nir le cap qu’il s’est fixé : ra­me­ner à près de zé­ro le dé­fi­cit pu­blic d’ici à 2022 et en­ga­ger le désen­det­te­ment de l’Etat tout en ré­dui­sant les pré­lè­ve­ments obli­ga­toires.

Mais à l’heure où la crois­sance marque le pas en France et où le der­nier rap­port du Giec conclut à l’ur­gence d’ac­cé­lé­rer l’in­ves­tis­se­ment pour li­mi­ter le ré­chauf­fe­ment de la pla­nète dans des li­mites sup­por­tables, est-il bien rai­son­nable de vou­loir à tout prix ré­duire l’ef­fort pu­blic pour vaincre les dé­fi­cits ? Et pas qu’un peu : le pro­jet de loi de fi­nances 2019 en­vi­sage de faire pas­ser la dé­pense pu­blique de 54,6 % du PIB en 2018 à 51,8 % en 2022, soit une baisse de l’ordre de 70 mil­liards d’eu­ros.

Certes, le ni­veau de la dette pu­blique est éle­vé. Mais pas fon­da­men­ta­le­ment plus qu’ailleurs. Et la France rem­bourse d’au­tant plus ai­sé­ment ses em­prunts que les taux sont bas et ne sont pas ac­tuel­le­ment un grand su­jet d’in­quié­tude. Il ne faut pas non plus ou­blier que ja­mais l’en­det­te­ment pu­blic n’au­rait été tel si l’Etat n’était pas ve­nu au se­cours des ac­teurs pri­vés pour les ren­flouer après 2008. Bref, rien n’im­pose une tra­jec­toire de désen­det­te­ment ac­cé­lé­ré, qui pour­rait abou­tir à l’ef­fet op­po­sé à ce­lui re­cher­ché.

Dans un contexte où la hausse des prix du pé­trole et le re­tour de l’in­fla­tion ponc­tionnent le por­te­feuille des mé­nages, cette po­li­tique res­tric­tive, à l’en­droit des retraités no­tam­ment, risque de frei­ner en­core plus l’ac­ti­vi­té. Sur­tout quand la po­li­tique fis­cale tend à creu­ser les in­éga­li­tés : tan­dis que les baisses d’im­pôts (for­tune, taxe d’ha­bi­ta­tion…) avan­tagent les mé­nages les plus ai­sés, les hausses (sur l’éner­gie no­tam­ment) ponc­tionnent pro­por­tion­nel­le­ment da­van­tage les autres, dont la pro­pen­sion à consom­mer est pour­tant plus éle­vée.

Au lieu de s’ob­nu­bi­ler sur la baisse de la dé­pense pu­blique (dont le ni­veau tra­duit en réa­li­té ce qui fait la va­leur du sys­tème social fran­çais et non une plé­thore de fonc­tion­naires), il se­rait plus avi­sé de mieux la ré­par­tir, en par­ti­cu­lier au pro­fit de l’éco­no­mie verte et des em­plois qui vont avec. Plu­tôt que d’être des ob­ses­sion­nels de l’équi­libre bud­gé­taire, mieux vau­drait as­su­mer un dé­fi­cit des­ti­né à construire un avenir du­rable et dé­si­rable. Ce qui passe aus­si par une ré­vi­sion des bases de la co­opé­ra­tion eu­ro­péenne. Une tâche à la­quelle la France pour­rait s’at­te­ler.

Rien n’im­pose une tra­jec­toire de désen­det­te­ment ac­cé­lé­ré

AN­TOINE DE RAVIGNAN

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