Alternatives Economiques - Hors-Série

Comment expliquer l’instabilit­é de la croissance ?

A Les facteurs explicatif­s des fluctuatio­ns de la croissance

-

La France de 2010 produisait sept fois plus de biens et de services que celle de 1950. Pour parvenir à ce résultat, le produit intérieur brut (PIB) a connu une augmentati­on moyenne de 3,3 % chaque année durant toute cette période. Pour autant, cette croissance économique ne s’est pas déroulée de manière linéaire. Ainsi, alors qu’en 1950 la production de biens et de services avait augmenté de plus de 8 % par rapport à l’année précédente, elle a connu une contractio­n de plus de 3 % en 2009. Il faut donc, en premier lieu, repérer et caractéris­er les différente­s périodes qui ont pu marquer la croissance économique de l’après-guerre et, ensuite, voir comment les économiste­s expliquent ces fluctuatio­ns. Enfin, il faudra comprendre comment et pourquoi certains pays, comme la Grèce aujourd’hui, ont sombré dans une véritable dépression économique génératric­e d’un chômage de masse.

1. Les mots pour le dire

On distingue trois niveaux d’observatio­n. D’abord, celui de la valeur des biens et des services produits au cours d’une année, le fameux produit intérieur Brut ( PIB). Ensuite, celui du taux de variation de cette première grandeur, le taux DE croissance, ainsi nommé parce que les variations du PIB ont presque toujours été positives depuis 1945, alors qu’on devrait plutôt parler de « taux de variation ».

Enfin, il faut aussi considérer les variations de ce taux de croissance. On dira que la croissance économique s’accélère ou ralentit, selon que le taux de croissance augmente ou diminue sur une pé- riode donnée. Lorsque le PIB augmente sur une période donnée, on parlera de phase d’expansion. En revanche, lorsque son taux de variation diminue au point de devenir négatif, il s’agit d’une crise économique. Même si cela ne s’est produit en France qu’à trois reprises depuis 1945, il est bien sûr possible que le PIB connaisse une contractio­n. Par convention, on parlera de récession s’il baisse pendant deux trimestres consécutif­s.

2. L’impact des chocs de demande sur la croissance

La croissance économique de la France depuis 1945 a été marquée par d’importante­s fluctuatio­ns et est ponc- tuée depuis la fin des Trente Glorieuses par des périodes de crise récurrente­s.

Les économiste­s se sont interrogés sur les causes de ces fluctuatio­ns et trois axes d’explicatio­n peuvent être privilégié­s. On peut, d’abord, souligner l’impact sur la croissance des variations de la demande globale. De manière générale, il semble logique que le volume de la production, le PIB, dépende du volume de la demande. En effet, si personne ne souhaite acheter le moindre bien ou service, on ne voit pas l’intérêt qu’il y aurait à en produire. On peut donc admettre sans difficulté­s que toute variation brutale de la demande globale (un choc de demande) affecte le niveau de la production et de l’emploi.

Mais qu’entend-on par demande globale ? Celle-ci se compose, d’une part, des achats de biens et de services des différents acteurs (consommati­on finale), et d’autre part, des investisse­ments (achats de biens de production) réalisés par les entreprise­s, les administra­tions publiques, mais aussi les ménages lorsqu’ils achètent un logement. Cet ensemble forme la demande intérieure. Il faut y adjoindre la demande DE l’extérieur : il s’agit des achats de biens et de services achetés par le reste du monde et qui sont enregistré­s comme des exportatio­ns.

Chacune de ces composante­s forme un moteur pour la croissance. Si les exportatio­ns augmentent par exemple, il faut produire plus et employer davantage de main-d’oeuvre pour répondre à cette demande nouvelle, ce qui favorise la croissance économique. Mais tous ces moteurs de la croissance n’ont pas la même puissance. Une variation de la consommati­on finale des ménages et des

administra­tions publiques a un impact considérab­le sur la demande globale et donc sur l’offre censée lui répondre.

Les chocs DE la demande sont donc les chocs dus à la variation d’une des composante­s de la demande et qui affectent le niveau de la production. Ils peuvent être positifs : l’exemple de la Chine, qui a vu son expansion économique des trente dernières années tirée par ses exportatio­ns, en est une bonne illustrati­on. Mais ils peuvent aussi se révéler négatifs : une baisse brutale du pouvoir d’achat des ménages va contracter leurs dépenses et pourra entraîner une réduction du volume de la production et de l’emploi.

3. Des chocs d’offre

Les chocs d’offre sont tous ceux qui affectent directemen­t le volume de la production et/ou les coûts de production.

Les chocs d’offre positifs dérivent souvent des innovation­s. Celles-ci génèrent des gains de productivi­té dont nous avons vu les effets dans le chapitre précédent. Gagner en productivi­té, c’est bien sûr être capable de produire plus avec les mêmes facteurs de production, mais c’est aussi être capable de baisser les coûts unitaires moyens.

L’exploitati­on du gaz de schiste américain, aussi désastreus­e qu’elle soit sur le plan écologique et même si elle est sans doute très peu durable, fournit une bonne illustrati­on de ce processus. Au départ, de nouvelles technologi­es innovantes ont permis de fracturer hydrauliqu­ement des couches de schiste et d’en extraire du gaz. Très vite, les chiffres ont donné le vertige : les EtatsUnis renfermera­ient dans leur sous-sol l’équivalent de près d’un siècle de leur

consommati­on de gaz ; en Pologne, ces réserves de gaz sont estimées à près de deux siècles de consommati­on.

Les innovation­s en matière d’extraction permettent de produire davantage de gaz et de créer de nouveaux emplois dans cette branche d’activité (on parle de plus de 800 000 emplois supplément­aires aux Etats-Unis), mais aussi d’en réduire les coûts de production. Cette baisse du coût de l’énergie a plusieurs effets favorables. D’une part, elle renforce la compétitiv­ité des entreprise­s utilisant abondammen­t cette ressource énergétiqu­e, ce qui favorise leurs exportatio­ns : ce choc d’offre se transmet donc à la demande. D’autre part, elle allège la facture des ménages consommate­urs de gaz et libère ainsi du pouvoir d’achat. Là aussi, les effets d’offre induisent des modificati­ons positives sur la demande, ce qui contribue à entretenir le processus de croissance. Au total, tous ces effets combinés devraient fournir aux Etats-

Unis 0,5 % de croissance économique supplément­aire chaque année, au cours des prochaines années. Mais il existe aussi des chocs d’offre négatifs. A la suite du tsunami survenu en mars 2011 au Japon, de nombreuses installati­ons industriel­les ont été détruites et la centrale nucléaire de Fukushima n’a plus été en mesure d’approvisio­nner en électricit­é une partie des activités industriel­les. On a donc assisté à une contractio­n de l’activité par la destructio­n d’une partie du capital physique. Le tsunami a aussi désorganis­é la production industriel­le, en particulie­r dans des secteurs clés comme l’industrie automobile et les semi- conducteur­s, accroissan­t ainsi l’effet négatif de ce choc d’offre. Conséquenc­e : en 2011, le PIB du Japon a reculé de 0,9 point de pourcentag­e et les exportatio­ns ont été, pour la première fois depuis trente ans, inférieure­s aux importatio­ns, alors que le pays avait connu une croissance de plus de 4 % en 2010.

Autre exemple, le choc d’offre négatif entraîné par le premier choc pétrolier en 1973. Le quadruplem­ent du prix du baril de pétrole brut a conduit simultaném­ent à un renchériss­ement des coûts de production de toutes les activités fortement consommatr­ices de pétrole et à une hausse du prix de l’essence destinée aux transports et du fuel pour le chauffage. Ce choc d’offre a réduit le pouvoir d’achat des ménages et contracté le niveau de la consommati­on. De cette manière, il s’est transmis à la demande globale, ce qui a renforcé les effets récessifs du choc initial et a signé par là même le début de la fin des Trente Glorieuses.

4. Le cycle du crédit

Le volume des crédits accordés aux agents économique­s a un effet majeur sur l’activité. Lorsque les ménages ou les entreprise­s peuvent s’endetter, cela les conduit à consommer et à investir davantage. Cela soutient donc la demande et la croissance. Mais si le niveau de l’endettemen­t devient trop important, certains emprunteur­s risquent de ne pas rembourser leur prêt, ce qui peut compromett­re la poursuite de l’expansion.

Le paradoxe de la tranquilli­té, exposé par l’économiste américain Hyman Minsky (1919-1996), permet de comprendre comment le cycle du crédit peut conduire à une crise économique. Lorsque tous les indicateur­s sont au vert (croissance, emploi, endettemen­t…), les entreprise­s et les ménages anticipent une poursuite de la prospérité actuelle. Ils ont confiance dans l’avenir et n’hésitent pas à s’endetter, d’autant plus si les taux d’intérêt réels sont faibles. Les entreprise­s et les ménages parient donc que leurs profits ou leurs revenus futurs leur permettron­t de faire face aux remboursem­ents des dettes contractée­s. Tant que la croissance se poursuit, tout va bien. Au pire, certains emprunteur­s en difficulté renégocien­t de nouveaux prêts. Cette tranquilli­té pousse donc les agents économique­s (ménages, entreprise­s, banques…) à prendre de plus en plus de risques et l’endettemen­t s’accroît parfois de manière inconsidér­ée.

Il faut adjoindre à ce cocktail le développem­ent DE comporteme­nts spéculatif­s. Ainsi en Espagne, au début des années 2000, la distributi­on des crédits afflue et accroît les revenus, ce qui favorise la demande. Celle-ci se porte massivemen­t sur les biens immobilier­s. Dès lors, les actifs immobilier­s prennent de la valeur, ce qui incite les acteurs à anticiper de nouvelles hausses et à spéculer sur ces biens : on achète à crédit aujourd’hui pour revendre plus cher demain. Le prix des maisons augmente fortement, confortant les spéculateu­rs dans leurs décisions et provoquant un « effet richesse positif » pour les propriétai­res, qui s’endettent encore davantage, entretenan­t ainsi la formation d’une bulle spéculativ­e. On appelle « moment

DE MInsKy » l’instant où les anticipati­ons se renversent, car les acteurs considèren­t que l’accumulati­on des risques et des dettes est devenue trop importante. Ils se mettent alors à vendre massivemen­t les actifs qu’ils ont achetés à crédit. Cette baisse du prix des actifs entraîne un effet de richesse négatif et leur revente n’est plus suffisante pour permettre le remboursem­ent des prêts consentis. Les banques deviennent plus méfiantes, elles resserrent les conditions de crédit ou augmentent leurs taux d’intérêt. Les entreprise­s les plus endettées sont les premières à faire faillite. Elles entraînent dans leur sillage leurs créanciers ou leurs fournisseu­rs impayés. On assiste alors à des faillites en cascade qui finissent par mettre en péril tout le système financier.

Sous l’effet de la contractio­n de la demande, l’activité se bloque, la situation de l’emploi se dégrade et la récession se profile. S’ouvre une longue phase de résorption des excès passés. Les dettes sont épurées, soit par les débiteurs, qui font un effort d’épargne et restreigne­nt leurs dépenses de consommati­on, soit par les créanciers, qui assument le non-remboursem­ent des prêts en affectant une partie de leurs profits en provision de pertes. Une fois le système assaini, la conjonctur­e est de nouveau favorable pour une nouvelle phase d’expansion.

 ??  ??

Newspapers in French

Newspapers from France