Ar­chi­tec­ture

Fir­mi­ny, émi­nem­ment cor­bu­séenne

Apollo Magazine - - Sommaire - Par Ma­rie Ve­zard. Pho­tos : Char­lotte Or­tho­la­ry

Le Cor­bu­sier, très tôt, se pose des ques­tions sur le rôle de l’ar­chi­tecte. Ce­lui-ci n’est pas un simple des­si­na­teur, il doit avant tout pen­ser aux évo­lu­tions de la so­cié­té, et ai­der l’in­di­vi­du à bien vivre la col­lec­ti­vi­té. Cet as­pect à la fois col­lec­tif et in­di­vi­duel se re­trouve dans les écrits de Le Cor­bu­sier, qui pense fon­da­men­ta­le­ment que l’un et l’autre sont liés, même si le col­lec­tif prime. L’ar­chi­tecte est ce­lui qui pense l’ha­bi­tat, il doit po­ser une ré­flexion sur ce­lui qui l’uti­lise. Comment puis-je rendre son monde meilleur, à mon échelle ? Cette phi­lo­so­phie uto­piste se re­trouve dans La Charte d’athènes, es­sai ma­jeur de Le Cor­bu­sier sur l’ur­ba­nisme (voir en­ca­dré page sui­vante). Le texte ex­pose les grandes idées de l’ar­chi­tecte, et a en­core un im­pact ma­jeur sur la ville au­jourd’hui. En 1953, Eu­gène Clau­dius-pe­tit, un ami in­time de Le Cor­bu­sier, est élu maire de la ville de Fir­mi­ny, dans la Loire (42). La plu­part des bâ­ti­ments sont in­sa­lubres, un grand nombre ne bé­né­fi­ciant même pas de l’eau cou­rante. Le maire dé­cide alors d’au­di­ter la ville, afin de créer un nou­veau quar­tier. En 1954, le pro­jet « Fir­mi­ny-vert » est lan­cé. C’est tout na­tu­rel­le­ment qu’eu­gène Clau­dius-pe­tit se tourne vers «Cor­bu» pour lui de­man­der de réa­li­ser le plan d’ur­ba­nisme. L’ar­chi­tecte ac­cepte. Entre 1954 et 1962, il réa­lise deux plans. Le pre­mier com­prend un centre ci­vique, le se­cond trois uni­tés d’ha­bi­ta­tion. Il s’agit d’une ver­sion low cost de la Ci­té ra­dieuse de Mar­seille, car le bud­get a été di­vi­sé par quatre. Tou­te­fois, le pro­jet – le plus grand de Le Cor­bu­sier en Eu­rope – re­pré­sente bien la vi­sion de l’ar­chi­tecte. Fir­mi­ny-vert com­prend une Mai­son de la cul­ture et de la jeu­nesse – an­cien­ne­ment Es­pace Le Cor­bu­sier –, un stade mu­ni­ci­pal, une église et une uni­té d’ha­bi­ta­tion (les deux autres ne se­ront ja­mais construites, par manque de bud­get). Une pis­cine mu­ni­ci­pale est aus­si pré­vue dans le pro­jet, mais elle se­ra construite par An­dré Wo­gens­cky, un élève de Le Cor­bu­sier, après la mort de ce der­nier. Le pro­jet re­prend le grand prin­cipe de La Chartes d’athènes, avec de grands es­paces verts, et se dé­fi­nit comme centre de ré­créa­tion du corps et de l’es­prit.

« Le so­leil, la ver­dure, l’es­pace sont les trois pre­miers ma­té­riaux de l’ur­ba­nisme. »

Dans un pre­mier temps, Le Cor­bu­sier des­sine la Mai­son de la cul­ture et de la jeu­nesse (1955-1969), seul bâ­ti­ment de Fir­mi­ny-vert qu’il ver­ra pra­ti­que­ment ache­vé avant sa mort. La fa­çade in­cli­née, élé­ment dy­na­mique en ré­so­nance avec le toit in­cur­vé, offre une vue sur le stade. Elle ré­pond aux gra­dins. Ac­cro­chée à la roche, elle agit comme une acro­pole. Elle sur­plombe, de­vient un élé­ment fort du pay­sage. Le bâ­ti­ment, sur pi­lo­tis, de­vait dans un pre­mier temps être ac­co­lé au stade. Il se­ra fi­na­le­ment im­plan­té sur une col­line ad­ja­cente. La fa­çade, tout en lon­gueur, offre à la ville ses pans on­du­la­toires et pré­sente des mon­tants de fe­nêtres co­lo­rés se ba­sant sur les des­sins de Ian­nis Xe­na­kis. Cette ty­po­lo­gie est ty­pi­que­ment cor­bu­séenne.

Face à la Mai­son de la cul­ture et de la jeu­nesse s’étend le stade de Fir­mi­ny-vert (1955-1968). Pour l’ar­chi­tecte, of­frir aux ha­bi­tants des es­paces spor­tifs était un point fon­da­men­tal. À ses yeux, la ré­créa­tion for­mait une des quatre fonc­tions fon­da­men­tales de l’ur­ba­nisme. Si­tué en contre­bas, dans une an­cienne car­rière de pierre, le stade offre une piste d’athlétisme et un ter­rain de football. L’ar­chi­tecte a su ti­rer par­ti de la forme na­tu­relle de cu­vette de l’an­cienne car­rière, en créant des voies d’ac­cès aux gra­dins spé­ci­fiques à la ty­po­lo­gie du lieu. On entre par le haut, on des­cend les gra­dins : en bas, le stade. La par­tie pu­blique la plus éton­nante reste l’église Saint-pierre de Fir­mi­ny (1960-1965, puis 1968-2006). Le Cor­bu­sier, athée, a réa­li­sé peu d’églises. Mais celle-ci se dis­tingue par la poésie na­tu­relle qui s’en dé­gage. Les pre­miers ni­veaux sont ac­tuel­le­ment des lieux d’ex­po­si­tion. Il faut mon­ter pour ac­cé­der à l’église. Le dôme, ter­mi­né en 2006, po­sait alors des pro­blèmes de réa­li­sa­tion : comment faire te­nir cette coque de bé­ton, à moindre coût ? Fi­na­le­ment, des fi­nan­ce­ments pu­blics vont per­mettre sa réa­li­sa­tion, bri­sant la règle de sé­pa­ra­tion entre l’église et l’état.

Une nuée d’étoiles ac­croche im­mé­dia­te­ment le re­gard, der­rière l’au­tel. Il s’agit en fait de per­ce­ments dans la coque, re­créant la constel­la­tion d’orion. La lu­mière na­tu­relle, très douce, donne un as­pect sa­cré au bé­ton. La voûte, très haute, amène le re­gard jus­qu’au ciel, où des per­ce­ments ra­mènent de la lu­mière. Ces per­ce­ments dis­posent de mon­tants co­lo­rés : ce trai­te­ment simple confère au bâ­ti­ment une am­biance sa­cra­li­sée. Cette der­nière est ren­for­cée par une acoustique très sin­gu­lière, avec un écho de 8 se­condes dû à la forme de l’église et à l’uti­li­sa­tion du ma­té­riau bé­ton. En­fin, une seule uni­té d’ha­bi­ta­tion a donc été réa­li­sée, faute de moyen. Elle me­sure 130 m de lon­gueur, 21 m de lar­geur et 55 m de hau­teur. Son im­plan­ta­tion dans le site a été cal­cu­lée en fonc­tion de la courbe du so­leil, pour per­mettre un en­so­leille­ment maxi­mum. Elle re­prend les cinq prin­cipes cor­bu­séens de l’ar­chi­tec­ture mo­derne. Com­pre­nant 414 lo­ge­ments, des « rues in­té­rieures » or­ga­nisent les es­paces col­lec­tifs. Une école ma­ter­nelle, qui a fer­mé ses portes, avait été pré­vue. Un théâtre a éga­le­ment été des­si­né sur le toit. Cette uni­té d’ha­bi­ta­tion fait par­tie des ci­tés-jar­dins rê­vées par Le Cor­bu­sier. Un ap­par­te­ment té­moin existe en­core, clas­sé aux mo­nu­ments his­to­riques. Il est meu­blé comme l’ar­chi­tecte le sou­hai­tait : tout le mo­bi­lier a été des­si­né par Pierre Gua­riche. Une ex­po­si­tion, qui se tien­dra du 1er juin à fin sep­tembre 2016, mar­que­ra un temps fort de la ville de Fir­mi­ny. Bap­ti­sée «Ré­so­nance», elle met­tra en évi­dence la dua­li­té de l’ar­chi­tec­ture cor­bu­séenne, entre mo­der­ni­té et tra­di­tion. L’ar­chi­tecte, for­te­ment in­fluen­cé par ses voyages d’études et no­tam­ment par les co­lonnes du Pan­théon, a tou­jours es­sayé de re­trans­crire les co­lonnes grecques dans ses ar­chi­tec­tures. Des oeuvres con­tem­po­raines, fai­sant ré­fé­rence au pas­sé, se­ront ex­po­sées dans la ville. La ville de Fir­mi­ny-vert, clas­sée mo­nu­ment his­to­rique, fait ac­tuel­le­ment l’ob­jet d’une de­mande pour être ins­crite au pa­tri­moine mon­dial de l’unes­co, avec d’autres pro­jets de Le Cor­bu­sier. Il s’agit d’un tré­sor de bé­ton brut, le plus grand pro­jet eu­ro­péen d’ur­ba­nisme de l’ar­chi­tecte. En vi­si­tant Fir­mi­ny, on ne peut que consta­ter son gé­nie. Mer­ci à Gé­ral­dine Da­bri­geon, di­rec­trice et conser­va­trice de la Mai­son de la cul­ture du site Le Cor­bu­sier.

L’unique uni­té d’ha­bi­ta­tion construite à Fir­mi­ny, sur les trois ini­tia­le­ment pré­vues.

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