Psy­cho

À poil ou pas ?

Apollo Magazine - - Sommaire - Par Ma­riem Raïss

JA­MAIS L’HOMME N’AU­RA ÉTÉ AUS­SI LIBRE QU’AU­JOURD’HUI DE JOUER DE SES POILS ET DE SES CHE­VEUX ! ATOUT DE SÉ­DUC­TION MA­JEUR, AF­FIR­MA­TION D’UNE IDEN­TI­TÉ SO­CIALE, CULTU­RELLE, GÉ­NÉ­TIQUE, VÉ­HI­CULE DE L’IMAGE DE SOI, SYM­BOLE D’AU­TO­RI­TÉ, DE SPIRITUALITÉ, DE SEXUA­LI­TÉ… LE POIL NE NOUS LAISSE JA­MAIS IN­DIF­FÉ­RENT ET PIQUE SOU­VENT NOTRE CU­RIO­SI­TÉ. INVESTIGATION.

JE ME RASE DONC JE SUIS

De­puis la nuit des temps, le poil se tra­vaille, se rac­cour­cit, se ral­longe, s’épile, se sculpte. De l’em­pe­reur Au­guste – qui pra­ti­quait l’épi­la­tion in­té­grale – aux Gau­lois qui uti­li­saient dé­jà la pince à épi­ler, l’his­toire nous montre que les soins cor­po­rels ont tou­jours exis­té chez les hommes. Al­ler chez le bar­bier ou faire ve­nir le coif­feur à do­mi­cile pour en­tre­te­nir barbe et che­veux était, pour les Égyp­tiens, les Grecs et les Ro­mains des ri­tuels fa­mi­liers et sa­crés à la fois. C’est notre hu­ma­ni­té et notre iden­ti­té pro­fonde qui s’ins­crivent dans le sens où nous bros­sons notre poil. Les hommes le res­sentent in­tui­ti­ve­ment, même jeunes. Comme l’ex­prime ai­sé­ment Alexis, 25 ans: «La lon­gueur de mes che­veux ou celle de ma barbe, c’est ce qui me dé­fi­nit. C’est comme des lu­nettes, un blou­son ou un sac. »

On tente la boule à zé­ro, on sty­lise des mèches, on peau­fine sa barbe, on s’épile le dos… mais on garde son iden­ti­té d’homme. Parce qu’être un homme, c’est ce­la. Per­pé­trer des gestes an­ces­traux sans même avoir à y ré­flé­chir. Se­lon Mi­chel Mes­su, pro­fes­seur de so­cio­lo­gie à l’uni­ver­si­té de Nantes, « notre iden­ti­té et l’image que l’on a de soi, ce­la va bien au-de­là de l’ap­pa­rente sim­pli­ci­té des gestes quo­ti­diens par les­quels nous en­tre­te­nons nos che­veux ». Ces ri­tuels sym­bo­liques sont tel­le­ment an­crés chez les hommes, qu’ils savent que la trans­mis­sion qu’ils en fe­ront à leur fils se fe­ra ins­tinc­ti­ve­ment, par mi­mé­tisme. « Mon père m’avait mon­tré comment faire pour me ra­ser la barbe sans se cou­per», se sou­vient Charles, 50 ans. Il a na­tu­rel­le­ment fait pa­reil avec ses deux fils.

Tous nos se­crets les mieux gar­dés se cachent bien en­cap­su­lés dans un poil! En ef­fet, notre ca­pi­tal gé­né­tique est ins­crit dans nos poils et che­veux et, pour Yvan Ri­cor­del, di­rec­teur du La­bo­ra­toire de toxi­co­lo­gie de la pré­fec­ture de Pa­ris, les ana­lyses ADN peuvent re­tra­cer ce que l’on a in­gé­ré, notre cou­leur de peau où les condi­tions d’un crime… Les hommes non plus n’y échappent pas.

MA SPIRITUALITÉ NE TIENT QU’À UN POIL

Dans l’in­cons­cient col­lec­tif, le poil est sy­no­nyme de sa­gesse. La plu­part des re­li­gions et spi­ri­tua­li­tés sa­cra­lisent et ma­gni­fient la per­fec­tion, la trans­cen­dance, la pu­re­té et la beau­té par les che­veux et l’ab­sence de poils. Po­séi­don, Zeus, Hé­phaïs­tos sont tous trois re­pré­sen­tés avec une barbe. Ce sont des dieux. Beau­coup d’hommes res­sentent ins­tinc­ti­ve­ment cette spiritualité qui va de pair avec leur corps. Jé­rôme, 38 ans, l’as­sure sans dé­tour : « Quand j’ai la barbe plus longue, je suis plus sage, plus se­rein… an­cré au sol. » Cer­tains hommes font même l’ex­pé­rience de

« Se ra­ser est un ri­tuel an­ces­tral, sym­bo­lique qui se re­pro­duit ins­tinc­ti­ve­ment... »

se ra­ser le crâne, en signe de re­nais­sance, de ré­gé­né­ra­tion spi­ri­tuelle. Un tour­nant de vie que Vic­tor, 47 ans, a connu après son di­vorce: «Je me suis en­tiè­re­ment ra­sé le crâne, pour pas­ser à autre chose, faire peau neuve », ex­plique-t-il avec har­mo­nie.

Notre ima­gi­naire as­so­cie sou­vent cer­tains êtres spi­ri­tuels – comme les anges – à des têtes or­nées de che­veux blonds, sans l’ombre d’un poil ! Ce n’est pas le cas de nom­breux contes, pas­sés au filtre de la psy­cha­na­lyse, dans les­quels le per­son­nage prin­ci­pal nous ef­fraie par sa bes­tia­li­té et sa bru­ta­li­té, car il est poi­lu.

JE SUIS FORT, VIRIL ET J’AI UN PEU, BEAU­COUP, PAS DU TOUT… DE POILS

De Char­le­magne (« l’em­pe­reur à la barbe fleu­rie ») jus­qu’à Jo­sé Bo­vé, en pas­sant par Che Gue­va­ra, le poil est sym­bole de pou­voir, d’au­to­ri­té et de contes­ta­tion po­li­tique. Les hip­pies se sont lais­sé pous­ser les che­veux et les poils en signe de ré­bel­lion, tan­dis que les hips­ters af­firment leur ap­par­te­nance à une ten­dance cultu­relle, mu­si­cale et so­ciale en ar­bo­rant des barbes abon­dantes, qu’ils en­tre­tiennent chez les bar­biers bran­chés des ca­pi­tales oc­ci­den­tales. Ajou­tons à cette nou­velle cui­sine so­cio­po­li­tique l’es­sor de la cul­ture ho­mo­sexuelle, qui a dé­com­plexé les hommes et leurs corps.

Pas­cale et Hé­lène, es­thé­ti­ciennes, le per­çoivent tous les jours dans leur pra­tique. « Les hommes sont as­si­dus et viennent très ré­gu­liè­re­ment se faire épi­ler le dos, le torse, la nuque, les avant-bras», dé­clarent-elles à l’unisson. Les hommes d’au­jourd’hui se sentent vi­rils sans avoir né­ces­sai­re­ment de mo­quette pec­to­rale! Quant à la lon­gueur des che­veux, elle ne cor­res­pond plus for­cé­ment au moule dans le­quel il fau­drait qu’ils entrent se­lon leur âge ou leur ca­té­go­rie so­cio­pro­fes­sion­nelle. Alexandre, 44 ans, le dé­fi­nit très sim­ple­ment: «Je suis juge d’ins­truc­tion et j’ai tou­jours por­té mes che­veux as­sez longs. Je sais qu’émane de moi une au­to­ri­té na­tu­relle, alors ce­la ne me pose pas de pro­blème dans l’exer­cice de mes fonc­tions. »

CARESSEZ-MOI PLU­TÔT… DANS LE SENS DU POIL

Le re­gard d’amour qui peut être por­té sur un homme est un re­mède ma­gique pour ac­cep­ter une cal­vi­tie an­gois­sante et gran­dis­sante. Ni­no, 35 ans, le constate en sou­riant: «J’ac­cepte mieux la perte de mes che­veux grâce à l’amour de ma com­pagne. Je me sens beau et dé­si­rable. » Avoir des poils, c’est avoir un sexe. Une sexua­li­té. Si les femmes sont en­core trop sou­mises à la dic­ta­ture du lisse, les hommes, eux, jouissent d’une grande li­ber­té d’ex­pres­sion avec leurs poils. Un Sé­bas­tien Cha­bal hir­sute et ul­tra-bar­bu semble res­pi­rer le sexe et la vie. Et Zidane? Ne ré­veille-t-il pas l’ir­ré­sis­tible en­vie de sexe qui veille en nous ? En ef­fet, les odeurs sexuelles qui sont ré­pan­dues par les cap­teurs de phé­ro­mones se trouvent dans TOUS les poils. Donc, pas de ja­loux. À re­brousse-poil ou dans le sens du poil, c’est tou­jours une his­toire de fron­tière entre le cô­té ani­mal–hu­main/in­domp­té-raf­fi­né, qui va­rie pour les uns et les autres. No­tons que, se­lon Bri­gitte La­haie, les hommes au crâne ra­sé sont de très bons amants. Mmm, on en au­rait les poils qui se hé­rissent de dé­sir…

« Le poil est tou­jours à la fron­tière entre l'ani­mal et l'hu­main. Il nous ex­cite et nous ré­pugne à la fois... »

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