La Ques­tion de Ju­lie

Apollo Magazine - - Sommaire - Par Ju­lie San­so­net­ti

Jean-luc La­haye, tu nous fa­tigues. Parce qu’à cause d’avoir un jour dé­ci­dé de chan­ter Femme que j’aime, toutes les filles ont dé­ci­dé que c’était «trop ma chan­soooooooon». Mo­no­pole du mau­vais goût, si le DJ dou­teux zappe à cet ins­tant pré­cis de la­dite soi­rée, je lui sou­haite sin­cè­re­ment de se mu­nir d’une batte de ba­se­ball bar­be­lée et de vi­ser la tête.

Chiantes : elles le sont toutes. En­fin, nous le sommes toutes, je plaide cou­pable. Pas pour Jean-luc, mer­ci non mer­ci. Mais pour­quoi, au juste ? oes­tro­gènes: hor­mone sexuelle fe­melle – terme dé­dié. Le mal du siècle se­lon cer­tains – voire cer­taines – qui n’en ont que faire de sa­voir que sans ces bes­tioles, Emi­ly Ra­taj­kows­ki ne se­rait pas. Aus­si. Bonne.

«Bonne», pomme de dis­corde. Conflit in­trin­sèque de la vo­lon­té de plaire de ces chères dames, être «bonne» est une in­sulte. Mais quand ma­de­moi­selle le re­çoit sous forme de com­pli­ment, le pe­tit singe aux tim­bales Du­ra­cell se met à s’ex­ci­ter très fort dans son cer­veau tout rose et plein de paillettes. Fosses à contra­dic­tions. Puits sans fond de re­proches. La femme est chiante, elle le cherche, dans des thé­ma­tiques que nous al­lons nous em­pres­ser de dres­ser ci-après. Et si c’était écrit dans L’ADN, je vote pour la trans­for­ma­tion trans­gé­nique. ça nous évi­te­ra de cher­cher en­core d’autres ex­cuses. Même si ce n’est pas très Char­lie.

Parce qu’être une femme mo­derne, c’est un tra­vail à temps plein qui n’est vi­si­ble­ment plus payé de­puis le 3 oc­tobre, 11 h 44, se­lon le cal­cul ob­jec­tif du col­lec­tif « Les Glo­rieuses ». Outre le fait de de­voir ache­ter un des in­nom­brables t-shirts fleu­ris­sant de­puis le dé­fi­lé prin­temps/été 2017 de Dior pla­car­dé du mot «Girl» ou «Po­wer» ou en­core «Fe­mi­nist» – mon pré­fé­ré – et re­gar­der BFMTV pour jus­ti­fier ses douze-poils-au-pu­bis­ra­sés-avec-un-rasoir-parce-que-la-cire-ça-fait-trop-mal, il y a des codes, des voyages ini­tia­tiques, un peu comme chez les Franc-mac’, mais sans le ri­tuel Eyes Wide Shut – tris­tesse im­mense.

On com­mence au mieux par se plaindre de ga­gner moins que les hommes, donc, ou, au pire, par ne pas trou­ver de tra­vail – conjonc­ture ac­tuelle oblige, qui elle-même nous oblige à pas­ser ses jours à Ré­pu’ pan­carte à la main après avoir dor­mi de­bout en se re­bel­lant contre la mé­chante so­cié­té pa­triar­cale de consom­ma­tion.

Exemple ré­cem­ment croi­sé dans un en­tou­rage proche: jeune femme, la ving­taine, di­plômes très convoi­tés en poche. Chô­mage: six mois. Au mi­lieu, ser­veuse-par-ci-plon­geuse-par-là. Un jour, en­tre­tien dé­cro­ché dans une en­tre­prise na­tio­nale. Poste à res­pon­sa­bi­li­tés. Mais non. Re­fus. De la part… de la can­di­date. La rai­son: un sa­laire bien en des­sous de ce qu’elle es­pé­rait en ba­lance avec ses pres­ti­gieuses an­ciennes écoles. Ré­sul­tat: re-chô­mage + bla­ck­list. Di­rec­tion Mo­no­prix, rayon mou­choirs, mais, note à elle-même, « ne pas pas­ser de­vant la bou­che­rie ».

Comme tout le monde, elle est ve­gan/veg­gie/vé­gé­ta­rienne/vé­gé­ta­lienne, et s’est dé­cou­vert une pro­fonde et sin­cère in­to­lé­rance au «glu­tose» (glu­ten ver­sus lac­tose, in­deed). Le pa­quet de Klee­nex de­vient, par consé­quent, re­pas com­plet.

La femme 2017, ex-femme-bar­ba­ra-gould, c’est être su­per in­dé­pen­dante. Mal­gré son déses­poir, la femme n’est pas femme, elle est toutes les femmes. Elle porte sur le dos le far­deau de sa condi­tion sexua­li­sante, s’in­surge contre tous les har­cè­le­ments pos­sibles car elle est femme, omet­tant que même les hommes peuvent vivre ces ex­pé­riences phal­liques. Elle ne peut sup­por­ter l’in­fluence de la « per­ver­sion nar­cis­sique », la ten­dance de la pu­te­rie fran­çaise mas­cu­line, même si elle ne peut se dé­ta­cher de son ex. Un peu ma­rié, un peu ac­cro à la drogue, un peu beauf, un peu ma­ni­pu­la­teur, un peu en pri­son, mais «trop un bad boy qui m’a dit qu’il était en train de di­vor­cer pour se ma­rier avec moi ». #bull­shit.

Tin­der-gé­né­ra­tion, in­dé­pen­dance mon amour mais si le mec ne paie pas les six mo­ji­tos du pre­mier ren­dez-vous, Mon­sieur est un bouf­fon qui mé­rite le bra­ce­let éléc­tro-nique-sa-mère.

Mieux seule que mal ac­com­pa­gnée, la mas­tur­ba­tion est de­ve­nue fer-de­lance de la vie amou­reuse, parce que Sa­man­tha de Sex and the Ci­ty a tou­jours dit qu’un bon la­pin va­lait toutes les baises du monde. Même si elle rêve, en se­cret, de cet homme qui pren­drait soin d’elle et pour­rait lui ache­ter des Louboutin qui, in fine, res­te­ront au fin fond de sa garde-robe, cause d’am­poules ima­gi­naires, car en vé­ri­té, «je res­semble à un tra­ve­lo, un lam­pa­daire qui a du chien ça fait mau­vais genre ».

Mo­ra­li­té de l’his­toire: l’au­to­fla­gel­la­tion est rai­son d’exis­ter. Choi­sir le cô­té obs­cur de la force est une vo­lon­té, pas une im­pul­sion dic­tée par l’en­vi­ron­ne­ment ex­té­rieur. Res­ter dans son mal­heur est une zone de confort. Certes, ne pas gal­vau­der les mé­faits des gens mé­chants est par­fois né­ces­saire. Mais cher­cher le fait di­vers, ça porte à confu­sion. Dé­cré­di­bi­li­sée, la femme 2017 ne sou­haite ce­pen­dant pas chan­ger, parce que, comme dit

Bi­ba, on a dé­jà as­sez à faire avec toute la pres­sion que l’on nous in­flige, bé­bés, ma­riage, bou­lot, mo­ji­to, li­bi­do.

Ma­chines à contra­rié­tés, Flau­bert di­sait bien : « les gens heu­reux n’ont

pas d’his­toire » ? Mé­fiantes, mé­chantes, pire que d’être des poi­sons pour les autres, elles le sont d’abord pour elles-mêmes. Jus­qu’au mo­ment ou l’en­gre­nage s’in­verse, prise de conscience plus ou moins tar­dive: le mi­roir est là pour rap­pe­ler Ma­dame à l’ordre, pas pour l’ap­pa­rence, mais pour l’âme. Ici, le tra­vail le plus dif­fi­cile de sa vie pren­dra alors forme, la sor­tie de la zone de confort est im­mi­nente avec, ren­dez-vous psy à la clé, une re­mise en ques­tion de sa re­la­tion freu­dienne au Père. En­core faut-il qu’elle se dé­tache de la fa­ci­li­té de sa condi­tion hor­mo­nale, l’oes­tro­gène ex­cu­sa­toire. Pour se mettre au ni­veau de l’hu­ma­ni­té faillible, mas­cu­li­ni­té in­cluse.0

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