Po­li­tique : Eli­sa­beth II ou la di­plo­ma­tie du cha­peau

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C’était le 21 juin der­nier, date de la cé­ré­mo­nie d’ou­ver­ture du Par­le­ment bri­tan­nique. Chaque an­née, la reine y lit un texte de po­li­tique gé­né­rale écrit par la/le Pre­mier(ère) mi­nistre en place. Seule­ment, le contexte était cette fois-ci par­ti­cu­liè­re­ment ten­du. Le ré­fé­ren­dum sur l’ap­par­te­nance du Royaume-uni à l’eu­rope avait eu lieu un an plus tôt, le 23 juin 2016. À la ques­tion «Le Royaume-uni de­vrait-il de­meu­rer un membre de l’union eu­ro­péenne ou quit­ter l’union eu­ro­péenne ? », le peuple bri­tan­nique a ré­pon­du en ma­jo­ri­té (51,89 %) « quit­ter L’UE ». Un an plus tard,

se fai­sant le porte-pa­role de sa Pre­mière mi­nistre The­re­sa May, la reine Éli­sa­beth II pré­sente le pro­gramme lé­gis­la­tif du gou­ver­ne­ment bri­tan­nique sur les deux an­nées à ve­nir. Sur vingt-huit lois, sept concernent le Brexit. Par la bouche de la reine, The­re­sa May pré­cise que son Gou­ver­ne­ment s’ef­for­ce­ra de «construire le consen­sus le plus large pos­sible sur l’ave­nir du pays hors de l’union eu­ro­péenne ». Ce­pen­dant,

ce n’est pas tant sur le dis­cours que les mé­dias et les ré­seaux so­ciaux s’at­tardent, mais da­van­tage sur le cha­peau dont est coif­fée Éli­sa­beth II. Le couvre-chef est en ef­fet cu­rieux, com­po­sé de bou­tons jaunes sur fond bleu (eu­ro­péen ?). Twit­ter s’en­flamme, les in­ter­nautes du monde en­tier y voient un vé­ri­table mes­sage di­plo­ma­tique pro-eu­ro­péen. Sans comp­ter que le dis­cours d’ou­ver­ture du Par­le­ment bri­tan­nique est ha­bi­tuel­le­ment lu par une reine vê­tue de ma­nière ex­trê­me­ment so­len­nelle, cou­ronne sur la tête et por­tant un man­teau royal rouge, dou­blé d’her­mine.

« Il fal­lait que son vrai­ment cha­peau être di­sait aveugle tout pour autre ne chose pas lire », s’ex­clame entre les Isa­belle lignes de Ri­vère, son dis­cours au­teur Une de his­toire la bio­gra­phie an­glaise Éli­sa­beth (Fayard). II. «Une Dans vraie l’in­ti­mi­té bombe du an­ti-pro­to­co­laire», règne et Charles & Ca­mil­la. ajoutent

Do­mi­nique et Fran­çois Gaulme, au­teurs de Les ha­bits du pou­voir. Une his­toire po­li­tique du vê­te­ment mas­cu­lin et tra­vaillant sur une suite concer­nant cette fois-ci les femmes. L’en­torse au pro­to­cole in­ter­roge car au Royaume-uni, la reine est te­nue à une neu­tra­li­té po­li­tique, elle n’ex­prime ja­mais son opi­nion prin­ci­pa­le­ment car son im­par­tia­li­té est ga­rante de la sta­bi­li­té des ins­ti­tu­tions. «Éli­sa­beth II est un mo­narque consti­tu­tion­nel, elle règne mais ne gou­verne pas et obéit en tout au con­seil de ses mi­nistres », ex­plique Isa­belle Ri­vère. Au Royaume-uni, c’est le/la Pre­mier(ère) mi­nistre qui gou­verne. Le pou­voir d’éli­sa­beth II s’exerce donc via une in­fluence très sub­tile. La reine lit tous les jours presse et do­cu­ments of­fi­ciels sur l’état du royaume et re­çoit chaque se­maine son/sa Pre­mier(ère) mi­nistre pour un en­tre­tien au cours du­quel elle livre son sen­ti­ment sur la po­li­tique ac­tuelle sous forme de ques­tions – ja­mais d’avis tran­ché. Isa­belle Ri­vère rap­pelle, « Le Royaume-uni ne dis­pose pas de consti­tu­tion écrite, tout est une ques­tion d’usage et d’équi­libre des pou­voirs ». Apo­li­tique, neutre et res­pec­tueuse des li­mites in­fli­gées à son propre pou­voir, la reine est une ha­bi­tuée des che­mins de tra­verses. « Comme elle ne peut se pro­non­cer, elle prend des che­mins dé­tour­nés», ex­pliquent Do­mi­nique et Fran­çois Gaulme. Le vê­te­ment est éga­le­ment pour Éli­sa­beth II un moyen de créer du lien.

« Elle es­time que les vê­te­ments trop chics sont un obs­tacle à la com­mu­ni­ca­tion qu’elle veut éta­blir avec les gens qu’elle ren­contre à l’oc­ca­sion de con­tacts quo­ti­diens lors de ses dé­pla­ce­ments. Sa te­nue doit vé­hi­cu­ler un mes­sage d’ac­ces­si­bi­li­té », ex­plique Isa­belle Ri­vère.

Le pro­to­cole im­pose éga­le­ment plu­sieurs règles. « La reine doit por­ter des cha­peaux sans re­bord afin d’être vi­sible par­tout et de tous, elle doit éga­le­ment être vê­tue de cou­leurs vives car la foule doit pou­voir la re­con­naître de loin », ana­lysent

Do­mi­nique et Fran­çois Gaulme. Isa­belle Ri­vère ajoute, « si la reine est en dé­pla­ce­ment, sa te­nue est sou­vent un hom­mage im­pli­cite au pays qui l’ac­cueille. Chaque te­nue est très étu­diée. An­ge­la Kel­ly, qui s’oc­cupe de la garde-robe de la reine, fait des re­con­nais­sances a prio­ri afin d’étu­dier les dé­cors – marches à mon­ter, cou­leurs etc. Le vê­te­ment est un vé­ri­table ou­til de tra­vail qui vé­hi­cule des mes­sages po­li­tiques ». Les coupes des vê­te­ments de la reine ne changent pas car «être à la mode, c’est prendre le risque d’être dé­mo­dée», pointe Isa­belle Ri­vère. La reine doit au contraire vé­hi­cu­ler une image de pé­ren­ni­té. «Son rôle est in­tem­po­rel. L’état se scinde entre une com­po­sante his­to­rique et les prises de dé­ci­sions en fonc­tion des cir­cons­tances. Elle est la conti­nui­té, The­re­sa May est l’ac­tua­li­té. La Pre­mière mi­nistre est d’ailleurs beau­coup plus à la mode », dé­cryptent Do­mi­nique et Fran­çois Gaulme. Éli­sa­beth II a été très in­fluen­cée par sa grand-mère pa­ter­nelle, la Reine Ma­rie. Celle-ci a gar­dé tout au long de sa vie la même al­lure aus­tère et ed­war­dienne. « Éli­sa­beth II a com­pris la né­ces­si­té de s’in­ven­ter une image et d’y res­ter fi­dèle afin de de­meu­rer iden­ti­fiable et im­mé­dia­te­ment re­con­nais­sable. Elle s’est construit un per­son­nage his­to­rique pour in­car­ner la sta­bi­li­té de la tra­di­tion mo­nar­chique. Pour une cou­ronne, l’im­por­tant est de s’an­crer dans la du­rée ». À 91ans et après soixante-cinq ans de règne, c’est un pa­ri ga­gné. 0

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