Pierre Niney

Après avoir in­car­né le créa­teur Yves Saint Laurent, le co­mé­dien Pierre Niney se glisse dans le peau de l’au­teur Ro­main Ga­ry lors­qu’il a écrit La Pro­messe de l’aube. À 28 ans, il en­chaîne les pro­jets sur les planches et à l’écran, per­fec­tion­niste, conscien

Apollo Magazine - - Sommaire - PHO­TO­GRAPHE : MATIAS INDJIC RÉA­LI­SA­TION ET STYLISME : MAR­CO MANNI TEXTE : TI­PHAINE LÉ­VY-FREBAULT

De loin, on sait dé­jà que Pierre Niney est ar­ri­vé. Sa voix et son phra­sé, ai­sé­ment re­con­nais­sables, ré­sonnent dans la pièce où il se pré­pare pour notre séance pho­tos. L’ac­teur s’amuse de cet exer­cice pro­mo­tion­nel, il aime le dé­gui­se­ment et ren­trer dans le per­son­nage ima­gi­né par le pho­to­graphe. En l’ob­ser­vant, on lui re­marque une élé­gance presque sur­an­née avec son phy­sique fin et son re­gard éton­né ca­pable de se dur­cir en l’es­pace d’une se­conde. Une al­lure qui pour­rait le rendre in­ti­mi­dant, mais son hu­mour franc et sa lé­gè­re­té brisent im­mé­dia­te­ment cette pre­mière image. Et puis par­fois, ce re­gard s’évade. Il est à la fois là à 100 % avec toute son éner­gie, et en même temps ja­mais to­ta­le­ment an­cré dans le sol. Il ne fait pas les choses à moi­tié, Pierre Niney, mais tou­jours avec un sens co­mique ai­gu. « Ça m’a un peu sau­vé la vie de prendre tout

ça pour du jeu, confie-t-il. Quand j’ai com­men­cé à faire des cas­tings, vers 1617 ans, je me suis ren­du compte as­sez vite que tant que tu tra­vailles bien, tu n’as pas vrai­ment de rai­son de te prendre plus au sé­rieux que ça. Le cô­té lu­dique est très im­por­tant. » Il aime sur­tout rire de lui, et le plus sou­vent est le mieux :

« L’hu­mour a une place très par­ti­cu­lière dans ma vie, ex­plique-t-il. Je m’in­té­resse énor­mé­ment au rire, je trouve que c’est pas­sion­nant dans le com­por­te­ment hu­main. Par contre je suis plu­tôt de la fa­mille des gens qui tra­vaillent pour noyer les doutes, les peurs, le stress, qui sont quand même pré­sents sur

cha­cun de mes pro­jets ». Lors du shoo­ting, sa fa­çon de bla­guer avec l’équipe, de ba­lan­cer des traits d’es­prit tout en fai­sant ce qu’on at­tend de lui avec une grande im­pli­ca­tion est as­sez re­pré­sen­ta­tive de sa ma­nière d’abor­der son tra­vail d’ac­teur. Pour Frantz de Fran­çois Ozon, il s’est mis à l’al­le­mand et au vio­lon. Pour Saint Laurent, il a tout lu et s’est iso­lé de ses proches pour mieux se glis­ser dans la peau du per­son­nage. Pour Sau­ver ou pé­rir, qu’il vient de tour­ner et où il in­carne un pom­pier, il a pas­sé quinze jours dans une ca­serne à se fa­mi­lia­ri­ser avec leurs exer­cices phy­siques et leur quo­ti­dien ponc­tué de drames. Cette exi­gence pro­fes­sion­nelle, il l’a aus­si lors de l’in­ter­view, où il se montre sou­cieux que l’on res­pecte ses pro­pos qu’il prend soin de me­su­rer, d’ex­pli­ci­ter et craint que l’on trans­forme sa pen­sée. Pas tant par ex­cès d’or­gueil que par per­fec­tion­nisme et sou­ci du tra­vail bien fait. Pour La Pro­messe

de l’aube, où il in­ter­prète l’au­teur Ro­main Ga­ry aux cô­tés de Char­lotte Gains­bourg, c’était aus­si l’oc­ca­sion de re­le­ver de nou­veaux dé­fis : « Je me suis plon­gé dans son oeuvre et j’ai ap­pris un peu de po­lo­nais. C’était aus­si le moyen d’ex-

Je suis fier d’ar­ri­ver à faire mon mé­tier tous les jours et que ça conti­nue. Je me sens à la fois chan­ceux et fier.

plo­rer l’his­toire de France via ce jeune juif po­lo­nais qui avait un amour dingue pour notre pays. Par­fois, l’im­mer­sion to­tale est cru­ciale pour abor­der un rôle ». Un in­ves­tis­se­ment qui lui vient de sa for­ma­tion tout aus­si exi­geante. En­fant joueur, Pierre Niney s’est ra­pi­de­ment in­té­res­sé à la scène, sur­tout après une ren­contre dé­ter­mi­nante avec Fran­çois Mo­rel. Après des pre­miers cours de théâtre au Ly­cée Claude Mo­net à Pa­ris, il ob­tient le concours de la pres­ti­gieuse Classe libre du Cours Florent, puis in­tègre le conser­va­toire. Le tout ja­lon­né par des ren­contres qui ont confor­té sa dé­ci­sion. « Les grands pé­da­gogues sont de vrais hé­ros du quo­ti­dien, ce sont des gens qui m’ont dit des choses qui ont dé­ter­mi­né ma vie. Sans eux je ne fe­rais pas ce mé­tier au­jourd’hui. Au Cours Florent, je me sou­vien­drai tou­jours d’un pro­fes­seur qui m’avait dit qu’il ne fal­lait ja­mais avoir peur du ri­di­cule, parce que le ri­di­cule flirte tou­jours avec le gé­nie. Ce con­seil m’a été pré­cieux, sur­tout à 16 ans, quand tu ar­rives dans un cours de théâtre de­vant pleins de gens et que tu dois im­pro­vi­ser. Ça peut ter­ro­ri­ser. » Comme s’il crai­gnait d’être per­çu comme ar­ro­gant, Pierre Niney pré­fère mettre l’ac­cent sur la chance qu’il a eu d’avoir des pa­rents proches du monde ar­tis­tique qui l’ont tou­jours sou­te­nu – son père est pro­fes­seur de ci­né­ma et sa mère au­teure d’ou­vrages de loi­sirs créa­tifs –, et sur le sys­tème sco­laire fran­çais qui l’a « ins­pi­ré », plu­tôt que d’as­su­mer son ta­lent. Un ta­lent in­so­lent qui lui a tout de même ou­vert les portes de la Co­mé­die Fran­çaise, Saint-graal des ac­teurs de théâtre, lors­qu’il avait à peine 21 ans, et qu’il a quit­té en 2015, trop pris par ses pro­jets ci­né­ma­to­gra­phiques : « Je n’ar­ri­vais pas à croire que c’était un coup de fil de la Co­mé­die Fran­çaise et jus­qu’au der­nier mo­ment, je pen­sais qu’ils al­laient me pro­po­ser d’être ou­vreur. Sin­cè­re­ment, je me suis juste dit que j’avais énor­mé­ment de chance et que j’es­pé­rais être à la hau­teur. Pen­dant un an et de­mi j’ai eu des rôles mi­nus­cules qui m’ont ap­pris la pa­tience, l’en­vie et la chance que c’est d’avoir des rôles plus consé­quents ».

Dans La Pro­messe de l’aube, il est aus­si ques­tion d’en­vie, mais plu­tôt celle de ré­pondre au dé­sir d’une mère étouf­fante, toxique, trau­ma­ti­sante. « La mère de Ga­ry est à la fois sa grande chance et sa ma­lé­dic­tion, ap­prouve Pierre Niney.

Il a vé­cu avec elle une re­la­tion dé­me­su­rée en toute chose et en même temps ça lui a don­né un but. » Alors que la presse vient de ré­vé­ler la gros­sesse de sa com­pagne, l’ac­trice et pho­to­graphe Na­ta­sha An­drews ren­con­trée sur les bancs du Cours Florent, la ques­tion de la re­la­tion pa­rent-en­fant, abor­dée dans le

Chez les ac­teurs de la Co­mé­die Fran­çaise, le corps est leur ou­til de tra­vail et l’art dra­ma­tique est un ar­ti­sa­nat.

Je choi­sis un film parce qu’il y a une belle his­toire. Que ce soit drôle, émou­vant, peu im­porte tant que ça pro­voque une ré­ac­tion en moi.

film est ? « en­core C’est cer­tain, plus d’ac­tua­li­té. que l’on ait Peut-on des en­fants ai­mer ou trop non ou d’ailleurs. mal lorsque Pour l’on cer­taines est pa­rents per­sonnes sé­dui­sante par au sein exemple, du couple, la ja­lou­sie alors est que une pour marque moi c’est d’af­fec­tion mal ai­mer. in­té­res­sante C’est pen­ser ou que l’on peut pos­sé­der quel­qu’un, ce qui dé­montre qu’il n’y a pas d’équi­libre. » Un équi­libre que Pierre Niney tente éga­le­ment de trou­ver dans son tra­vail d’ac­teur, un mé­tier ré­gi par le dé­sir d’un réa­li­sa­teur et du pu­blic : « C’est pour ça que j’ai com­men­cé à écrire, que j’ai mon­té ma boîte de pro­duc­tion, et que j’ai eu en­vie de mon­ter mes propres pro­jets et ceux d’autres per­sonnes. Je com­mence à faire tout ce­la aus­si pour ne pas être uni­que­ment dé­pen­dant de ce dé­sir-là. » Après le suc­cès en 2013 de la sé­rie Cas­ting(s) dif­fu­sée sur Ca­nal+, Pierre Niney planche sur la réa­li­sa­tion d’un long-mé­trage qui lui tient par­ti­cu­liè­re­ment à coeur : « Je le dé­ve­loppe de­puis quatre ans main­te­nant, j’at­tends tou­jours d’avoir le temps de le ter­mi­ner... Un pro­jet très per­son­nel sur l’es­poir et le déses­poir, et l’hu­mour que l’on trouve entre ces deux fron­tières ». Lorsque

l’on évoque son Cé­sar rem­por­té en 2015 pour Yves Saint Laurent, l’ac­teur ne s’éter­nise pas sur le tro­phée et pré­fère se mon­trer conscient que ce mé­tier ne tient qu’à un (coup de) fil : « J’étais très heu­reux mais après ça passe, à chaque film on re­met tout en ques­tion. Sur le coup, j’étais fier parce que je pen­sais à ma fa­mille, aux gens qui m’ont sou­te­nu, qui m’ont vu com­men­cer, à mes profs de théâtre, à ma grand-mère… La fier­té est là en fait, parce que meilleur ac­teur tu l’es pour un an. L’an­née d’après, c’est un autre gars ».

S’il de­meure très dis­cret sur sa vie pri­vée, Pierre Niney livre des bribes de ce qu’il est et de sa sen­si­bi­li­té par le biais du ci­né­ma, et aime conver­ser avec ses fans sur Ins­ta­gram et Twit­ter. Une bonne fa­çon d’en­ca­drer sa no­to­rié­té sans qu’elle en­va­hisse ses proches. « Si je trouve une pho­to de moi, ça va, mais je n’ai pas en­vie que ma fa­mille soit prise en pho­to. Ça n’en­gage pas que moi. » Mais très vite, le co­mé­dien re­vient sur l’im­mense chance qu’il a de faire ce qu’il aime, at­ten­tif à ne sur­tout pas don­ner l’im­pres­sion de se plaindre. À l’image du dis­cours qu’il avait fait lors des Cé­sar sur la né­ces­si­té de la bien­veillance,

il est le par­rain du Fes­ti­val At­mo­sphère qui « dé­fend l’idée du lien entre les gens à tra­vers l’éco­lo­gie », et pousse les jeunes à trou­ver leurs voies : « J’ai le bon­heur de faire un mé­tier qui me pas­sionne. Je suis per­sua­dé qu’il y a plein de gens à qui on dit de suivre un cer­tain cur­sus alors qu’ils rê­ve­raient de faire autre chose. Il faut ap­prendre à écou­ter sa pe­tite voix in­té­rieure, je suis sûr qu’on peut tous l’en­tendre à un mo­ment dans sa vie, et il ne faut la bri­der sous pré­texte d’être rai­son­nable. Il faut au moins ten­ter ». Pierre Niney, lui, n’a au­cun re­grets. 0

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.