Bri­gitte Ker­nel Je pense beau­coup à ceux qui ac­com­pagnent les écri­vains

Apollo Magazine - - Va Lire Un Livre -

Dans Jours brû­lants à Key West*, Bri­gitte Ker­nel re­vient sur cette an­née 1955, quand la jeune Fran­çoise Sa­gan – alors en tour­née pro­mo­tion­nelle aux États-unis pour la sor­tie de son pre­mier ro­man Bon­jour tris­tesse – est in­vi­tée par Ten­nes­see Williams et Car­son Mc­cul­lers dans la pro­prié­té de Flo­ride qu’ils par­tagent. Avec eux, l’amant de Williams, l’ac­teur Frank Mer­lo, qui dé­cide huit ans plus tard, peu avant sa mort, de ra­con­ter ces deux se­maines uniques. En se ba­sant sur des faits réels, Bri­gitte Ker­nel construit un ro­man aus­si ha­le­tant que fas­ci­nant, qui se joue des vé­ri­tés pour lais­ser place à la seule, à la vraie lit­té­ra­ture. Ren­contre. Comment est née l’idée de ce ro­man ?

Il y a long­temps que j’en avais en­vie, mais je n’osais pas! C’est un tel su­jet que de ra­con­ter ces trois géants… J’ai fi­ni par me lan­cer en me di­sant que si ce­la ne me sa­tis­fai­sait pas, de toute fa­çon je n’étais pas obli­gé de le pu­blier. D’abord j’ai pas­sé un an à tout re­lire : leurs oeuvres, leurs bio­gra­phies, des ar­ticles de presse. Et j’ai pris 500 pages de notes… que je n’ai fi­na­le­ment ja­mais uti­li­sé. Tout a in­fu­sé en moi. C’est la ma­gie de l’écri­ture ! Pour les ra­con­ter vous vous glis­sez dans la peau de Frank Mer­lo, ac­teur de sé­ries B et amant de Ten­nes­see Williams…

Oui, je suis heu­reuse de l’avoir fait ré­exis­ter. Je pense beau­coup à ceux qui ac­com­pagnent les écri­vains, qui les sou­tiennent, les aident. Leurs conjoints. Si Mer­lo n’avait pas été là, à af­fron­ter ses doutes, ses états d’âme, je ne pense pas que Williams au­rait écrit tout ce qu’on connaît. Ni même qu’il au­rait pu af­fron­ter bien long­temps tous ses dé­mons. Qu’est-ce qui vous fas­cine au­tant chez eux ?

Ces trois grands au­teurs ont bri­sé les chaînes. À l’époque on les di­sait sub­ver­sifs. Ils étaient sim­ple­ment cou­ra­geux, ils écri­vaient sur ce qu’ils avaient en­vie d’écrire. L’ho­mo­sexua­li­té, la sé­gré­ga­tion, la ma­ni­pu­la­tion d’une en­fant vis-à-vis des deux maî­tresses de son père (dans Bon­jour tris­tesse)… À leur fa­çon ils ont ou­vert la porte bien avant l’heure à l’au­to­fic­tion ap­pa­rue dans les an­nées 1990. Et puis ce qui me fas­cine aus­si, c’est leur cô­té tour­men­té. Mc­cul­lers et Williams al­laient très mal quand Sa­gan est ve­nue les voir. Elle, je l’ai bien connue dans les an­nées 19851986. Je l’ai trou­vé im­men­sé­ment tou­chante. Sa­gan était un vieux sage dans la peau d’une pe­tite fille ap­pa­rem­ment écer­ve­lée. Alors, j’avais en­vie de lui rendre hom­mage. Lors­qu’elle est ar­ri­vée à Key West, elle leur a ap­por­té beau­coup de fraî­cheur et de bon­heur. Sans par­ler du trouble. Ce ro­man est aus­si une ra­dio­gra­phie de l’époque, un hom­mage au Pa­ris lit­té­raire des an­nées 1950…

Tout à fait. À cette époque, les écri­vains avaient un vrai lien entre eux. Bien sûr, c’est en­core le cas par­fois, mais on nous parle de chiffres de ventes à lon­gueur de temps dé­sor­mais ; ce­la créé des ri­va­li­tés. Pour avoir in­ter­viewé des écri­vains du­rant vingt-cinq ans sur France In­ter, j’ai lar­ge­ment pu m’en aper­ce­voir. Au­tre­fois, on don­nait da­van­tage de chance et de temps aux au­teurs. S’ils ne ven­daient pas as­sez, leurs édi­teurs pou­vaient tout de même les suivre pen­dant des an­nées. Ce­la les ai­dait à par­ler lit­té­ra­ture sans pen­ser à l’ave­nir. Et, donc, ça per­met­tait des ami­tiés très fortes. Et puis, beau­coup d’écri­vains amé­ri­cains ve­naient en France. J’avais en­vie de par­ler de ce­la en de pe­tits ins­tan­ta­nés. De Dos Pas­sos et de Faulk­ner qu’on croi­sait au Flore. De Sartre aus­si, et des chan­sons de Piaf. Si vous de­viez conseiller un ou deux de leurs livres à nos lec­teurs, ça se­rait quoi ?

Pour Mc­cul­lers, Le Coeur est un chas­seur so­li­taire. Et L’hor­loge sans ai­guille : l’his­toire su­perbe de quel­qu’un qui sait qu’il va mou­rir. Pour Sa­gan, Bon­jour tris­tesse. Et ses textes courts pa­rus au Livre de Poche il y a peu. En­fin, de Williams il faut lire Un Tram­way nom­mé dé­sir, La Chatte sur un toit brû­lant. Et re­gar­der les films qui en ont été ti­rés. Les stu­dios re­ti­raient sys­té­ma­ti­que­ment les scènes ju­gées trop sub­ver­sives. Donc voyez les films, et li­sez les livres après ! Je conseille­rais aus­si un gros livre qui, hé­las, n’a ja­mais été ré­édi­té et qui re­groupe toutes ses nou­velles. Elles ne ra­content pas une his­toire, mais des mo­ments de vie, des am­biances. On ne le trouve plus que chez les bou­qui­nistes, mais c’est ab­so­lu­ment su­blime ! * Jours brû­lants à Key West, de Bri­gitte Ker­nel, Édi­tions Flam­ma­rion, 269 pages, 19 eu­ros.

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