La Ques­tion de Ju­lie

Est-il en­core lé­gal de jouer les veuves corses ?

Apollo Magazine - - Sommaire - Par Ju­lie San­so­net­ti

##Je­suis­john­ny. #Je­suis­gall. #Je­suis­sur­tout­fa­ti­guée. «La mort fait par­tie de la vie». Si les 98% de la po­pu­la­tion avaient dé­nié se consa­crer ne se­rait-ce qu’à un seul ou­vrage de feu Jean d’or­mes­son, on n’au­rait pas au­tant ger­bé de l’emo­ji sur nos pages vir­tuelles de nos exis­tences sous pixels.

Ré­seaux so­ciaux : l’avè­ne­ment du ci­toyen en ce qu’il est sou­cieux de de­ve­nir un pan­neau pu­bli­ci­taire de la masse. Il est ain­si obli­ga­toire de com­men­ter la vie pu­blique en temps réel au cas où on au­rait lou­pé les trois in­for­ma­tions qui se battent en duel sur les chaînes en conti­nu. Décès des per­son­na­li­tés cé­lèbres in­clus. La mort, c’est triste. Le deuil, c’est sombre. Le feu, ça brule. Et l’eau, ça mouille.

Y au­rait-il donc une loi obli­geant la France à san­glo­ter au Mo­no­prix, entre les mou­choirs et les tam­pons, dès la pre­mière note de Pou­pée de cire, pou­pée de son ?

In­com­pré­hen­sion so­cio­lo­gique de notre époque, on pré­fère sé­cher les ob­sèques de Mé­mé Dé­dé pour se cailler les miches de­vant la Ma­de­leine et ain­si crier à la face du monde « j’y étais ». Uti­li­ser la mort d’une pauvre âme pour ten­ter de ga­gner en fol­lo­wers, c’est moche, c’est de la concur­rence dé­loyale, c’est un dé­lit. Mo­ri­bond, mor­ti­fère, que d’ad­jec­tifs pour dé­fi­nir ce mal­heu­reux jour où un ar­tiste se meurt. En l’oc­cu­rence, et as­sez sou­vent, un ar­tiste qui a ven­du des mil­lions d’al­bums. On en a en­ter­ré ces der­nières an­nées des «gé­nies», des «lé­gendes», des «im­mor­tels» – la bonne blague – dans des ci­me­tières jon­chés d’in­di­vi­dus ir­rem­pla­çables. Nous, pauvres pouilleux, nous res­tons là, pla­cides de­vant nos écrans, dé­plo­rant les faits. Ou pas, d’ailleurs. Oups. Fal­lait pas le dire. Au risque d’être pour­fen­due jus­qu’au fin fond des en­trailles du Styx, nous avons, à ce mo­ment pré­cis de l’agenda mé­dia­tique de la dis­pa­ri­tion de tel ou telle, autre chose à faire. Un exemple ? Se désa­bon­ner des comptes pleur­ni­chards qui ont « gran­di avec ce grand mon­sieur qui a été un père spi­ri­tuel qui a ber­cé toute mon en­fance » dans un ber­ceau pla­cé, ma­ni­fes­te­ment, trop près du mur. Mau­vaise ca­ri­ca­ture pas­sée dans un épi­sode de Confes­sions in­times, tous ces mes­sages nous ra­mènent à ce mon­sieur, père de fa­mille, fan in­con­tes­té de Fred­dy Mer­cu­ry qui, lors de son ca­fé ma­ti­nal, hurle avec pa­nache sa ver­sion d’un live du­dit ar­tiste et, in­ter­rom­pu par une ques­tion ano­dine de ce qui res­semble à sa pro­gé­ni­ture, lui donne une claque digne d’un élé­gant Bud Spen­cer, en as­se­nant à sa femme hor­ri­fiée ces pa­roles as­sas­sines : « JE RÉ­PÈTE. » Pa­roxysme si­tua­tion­nel, cet homme a, néan­moins, plus de res­pect pour son idole que ces nou­veaux fans de­ve­nus fans post­humes. Sont-ce des usur­pa­teurs? Sont-ce des an­ciens ha­bi­tants de bun­kers, sor­tis de leurs geôles à l’ins­tant fé­cond de l’hom­mage na­tio­nal, ayant at­tra­pé le coup de so­leil ar­tis­tique digne d’un ro­man d’an­na Ga­val­da ? La pre­mière hy­po­thèse nous semble la plus re­ce­vable. Les termes sont durs, nous en convien­drons. Seule­ment, à trop en faire au­tour des peoples tré­pas­sés, nous ne sa­vons pas quelle est la rai­son de cette re­ven­di­ca­tion et ce sou­tien in­con­tes­té à leurs en­tou­rages, leurs en­fants, aux longs dis­cours sur Fa­ce­book pour rendre un cha­leu­reux hom­mage à ces dé­funts, qui n’ont été proches de ces ad­mi­ra­teurs que sur ja­quette de com­pact disc sous blis­ter – sous-en­ten­du, ja­mais ou­vert. S’émou­voir peut être ad­mis. Jouer aux veuves éplo­rées, corses qui plus est, ça sert à qui, à quoi ? C’est, quelque part, ex­pri­mer aux autres que l’on fait par­tie d’une com­mu­nau­té, d’abord. Qu’on ap­par­tient à ce monde qui connaît les chan­sons, les livres, les mésa­ven­tures, les cou­ver­tures pa­pa­raz­zées. Si l’on cherche un peu plus, il n’y a pas réel­le­ment de par­tage de tris­tesse sous-ja­cent. Peut-être même qu’il en existe plu­tôt une ex­clu­sion vou­lue, même. «Parce que vous, vous faites pas par­tie de la team ki­ka­dike Prince il va nous man­quer plus que Bo­wie. » En deuxième plan, l’analyse nous fait voya­ger dans cette cour de ré­cré près de la mer, un clan pro Lo­rie, un autre pro Je­ni­fer. Et ça se cha­maille, ça se tire les té­tons et ça fait peine. Nous, nous étions la Suisse – vous l’au­rez com­pris. Dans cette rhé­to­rique de di­vi­na­tion de l’être un jour sous les feux de la rampe, le deuil est tem­po­raire. Plus que tem­po­raire, éphé­mère et fu­gace, comme un tout vierge pré­li­mi­naire. Parce qu’on va pas pous­ser mé­mé dans les or­gies, une fois y être al­lé de son tweet, la vie conti­nue, jus­qu’à la pro­chaine éter­ni­té. Re­be­lote, on nous res­sor­ti­ra les vio­lons, et Na­bi­la nous res­sor­ti­ra son ad­mi­ra­tion sans faille à Si­mone Veil, pour s’as­su­rer d’une lé­gi­ti­mi­té fé­mi­niste et d'une buz­ze­rie sans tem­po­ra­li­té. Fi­ni­to la co­hé­rence, quand on sait que Jean d’or­mes­son était mort il y a trois ans, mais que per­sonne ne lui avait dit. Seule­ment, lui, on au­rait vou­lu qu’il reste en­core long­temps. Ar­ro­seuse ar­ro­sée. Nous suc­com­bâmes, le soir où Jean d’o s’en est al­lé, à un élan de miè­vre­rie.

« Parce que je n’ai pas l’ha­bi­tude. »De rendre hom­mage aux per­sonnes pu­bliques qui meurent pour mon­trer que j’ap­par­tiens à telle ou telle ca­té­go­rie, ou en­core pour mon­trer au monde que je suis culti­vée. Non, je n’ai pas l’ha­bi­tude de le faire. Et c’est une chose qui a ten­dance à m’aga­cer, d’ailleurs. Mais là, j’ai dé­ci­dé de vous aga­cer. De vous mon­trer que, sans ca­té­go­rie, car il n’au­rait pas ap­pré­cié, je suis triste. Je crois que ce Mon­sieur, eh bien il m’a ap­pris à lire. Il m’a ap­pris à op­ter pour un pes­si­misme ac­tif. Je m’ex­plique : si les trois quarts des gens parlent d’un éter­nel op­ti­miste, pour moi, je le vois, en­fin voyais, comme un pes­si­miste ac­tif. Po­si­ti­ve­ment, pour ar­ri­ver à ai­mer au­tant la vie, les choses, il faut être pes­si­miste. Car l’op­ti­miste, lui, ne les voit pas, ces choses, cette vie. Ap­prendre à ai­mer les lettres, pour mettre un doigt sur la vé­ri­té. Ce que l’exis­tence est réel­le­ment. Alors j’ai lu Jean, j’ai lu, j’ai même pleu­ré sur des cha­pitres. Parce que je n’ai pas l’ha­bi­tude de lire, mais Jean d’o ne m’a pas fait lire, il m’a ap­pris à exis­ter. » L’avan­tage, avec Jean d’or­mes­son, c’est qu’on ne va pas l’en­tendre au su­per­mar­ché, à la ra­dio, dans l’as­cen­seur de l’hô­pi­tal Vel­peau, à la bou­lan­ge­rie de la Pa­chole, au ma­riage de ce cul-pin­cé de cou­sin éloi­gné. Nous n’au­rons pas la chance de croi­ser son double ri­di­cule per­clus de ta­touage à son ef­fi­gie. Mais il au­rait pu mou­rir dans la lu­mière, et ne pas avoir choi­si le plus mau­vais ti­ming pos­sible, pour qui a dit un jour, en par­lant de Jean Coc­teau, que le pire pour un écri­vain est de par­tir la veille de la dis­pa­ri­tion d’édith Piaf. Em­por­té par la foule...0

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