Fé­mi­nisme : On ne nait pas porc, on le de­vient

« ON NE NAIT PAS PORC, ON LE DE­VIENT »

Apollo Magazine - - Sommaire - Par As­trid Lan­don

#Metoo, #Ba­lan­ce­ton­porc, #Ho­wi­will­change, le tsu­na­mi Wein­stein a en­gen­dré de­puis oc­tobre un flot ti­ta­nesque de réactions tout au­tour du globe. Apollo Ma­ga­zine a ren­con­tré Joe, un amé­ri­cain de 21 ans ain­si que deux fran­çais : Vincent, père de fa­mille de 40 ans et Al­bert, 59 ans, lui aus­si père de fa­mille nom­breuse. À tra­vers leurs té­moi­gnages, nous avons ten­té de son­der quelques-unes des ré­per­cus­sions sub­jec­tives sus­ci­tées par ce scan­dale pla­né­taire. Entre in­quié­tude, sur­prise, dé­goût, in­com­pré­hen­sion et ré­si­gna­tion, les pa­roles de ces trois hommes se croisent tout en s’es­sayant à dis­cer­ner leur res­pon­sa­bi­li­té en tant qu’hommes au sein de cette époque char­nière.

Apollo Ma­ga­zine : Comment com­pre­nez-vous le terme de

« fé­mi­nisme » ?

Vincent : Le terme «fé­mi­nisme» est en soit un pro­blème. Le fé­mi­nisme d’au­jourd’hui est très dif­fé­rent du mou­ve­ment so­cial et po­li­tique dé­ter­mi­né dans l’his­toire du XXE siècle. Au­jourd’hui, on em­ploie ce terme de ma­nière lâche, souple, et très éten­due, d’une fa­çon qui ne cor­res­pond pas à la réa­li­té his­to­rique.

Al­bert : Le fé­mi­nisme pour moi c’est très abs­trait. On se dit sou­vent fé­mi­niste en ré­ac­tion à une si­tua­tion, pour ré­ta­blir l’éga­li­té ou lut­ter contre quelque chose. Je ne pense pas que le fé­mi­nisme soit un but en soi. A.M. : Et vous, êtes-vous fé­mi­niste ?

Vincent : Je fais par­tie d’une gé­né­ra­tion post­fé­mi­nisme si on com­prend par fé­mi­nisme le dé­rou­le­ment his­to­rique au len­de­main de la guerre et l’ex­plo­sion des mou­ve­ments so­ciaux du­rant les an­nées 1960. Pour une frange de ma gé­né­ra­tion, être fé­mi­niste est un po­si­tion­ne­ment idéo­lo­gique ac­quis.

Joe : Pour moi il n’est pas for­cé­ment ju­di­cieux de s’at­tri­buer des la­bels de cette ma­nière car sou­vent ils en­globent une tonne de po­si­tions vrai­ment dif­fé­rentes, dont cer­taines avec les­quelles je ne suis pas d’ac­cord. Je pré­fère dire que je crois en cer­tains po­si­tion­ne­ments pré­cis. A.M. : Quel diag­nos­tic don­ne­riez-vous de la so­cié­té fran­çaise à l’heure ac­tuelle ?

Al­bert : En France on est vrai­ment très très en re­tard. C’est très pa­ra­doxal car après la Pre­mière Guerre mon­diale, il y avait bien plus de femmes en France que d’hommes. Je n’ar­rive vrai­ment pas à com­prendre pour­quoi l’éga­li­té femmes-hommes n’est pas de­ve­nue le sta­tu quo à ce mo­ment-là. On a vrai­ment ra­té le coche.

Vincent : On de­meure très clai­re­ment dans une so­cié­té gé­né­ra­le­ment ma­chiste, pro­fon­dé­ment pa­triar­cale, fon­dée à tous points de vue sur la do­mi­na­tion de la femme par l’homme. Cette réa­li­té fait face à un dis­cours de fa­çade, cos­mé­tique. On se dé­clare fé­mi­nistes tout en vi­vant sur des bases an­crées au sein d’une culture pa­triar­cale et mi­so­gyne. A.M. : Vous sen­tez-vous concer­nés par l’affaire Wein­stein et les dif­fé­rentes réactions qu’elle a en­gen­drées ?

Vincent : Je ne suis ab­so­lu­ment pas sur­pris par le conte­nu. En re­vanche, je suis as­sez sur­pris par l’am­pleur du phé­no­mène. Plu­sieurs af­faires de ce type se sont pro­duites au fil des an­nées, je pense par exemple à l’affaire Clin­ton-le­wins­ky ou à l’affaire DSK. Alors qu’elles au­raient pu en­gen­drer un mou­ve­ment du même type, ces af­faires sont res­tées au stade de faits di­vers. C’est éga­le­ment un mou­ve­ment qui m’in­ter­roge. En tant que mec, il ar­rive un mo­ment où tu te de­mandes si dans ta vie tu n’as pas été cou­pable de quelque chose de cet ordre-là, sans le vou­loir, sans le sa­voir, sans en être conscient, mais en agis­sant par rap­port à quelque chose de pro­fon­dé­ment in­cul­qué. Je ne suis pas cer­tain de ne ja­mais avoir im­por­tu­né. Se po­ser cette ques­tion sup­pose de sor­tir de sa propre iden­ti­té et de se voir à tra­vers les yeux de l’autre, ce qu’on fait peu sou­vent mal­gré les va­leurs pro­gres­sistes que l’on pro­fesse. Il fau­drait éga­le­ment étendre la ques­tion de l’agres­sion au-de­là du spectre mas­cu­lin ver­sus fé­mi­nin pour sor­tir de cette pen­sée hé­té­ro nor­mée. Il y a une ré­flexion beau­coup plus large à me­ner sur la so­cié­té agres­sive au sein de la­quelle on vit.

Joe : Le mou­ve­ment en­gen­dré par l’affaire Wein­stein ne m’a pas sur­pris en par­ti­cu­lier car Hol­ly­wood était im­pli­qué. Il a tou­jours été plus ou moins su que dans ces mi­lieux, cer­taines per­sonnes abusent de leur pou­voir, mais jus­qu’à pré­sent per­sonne n’en avait rien à faire. C’était per­çu comme la na­ture du jeu. A.M. : Se­lon vous, le chan­ge­ment so­cial vien­dra-t-il du haut – à tra­vers les po­li­tiques ou les ins­ti­tu­tions – ou da­van­tage du bas, mo­ti­vé par une im­pul­sion de la so­cié­té ci­vile ?

Vincent : Sur ce genre de ques­tions, les me­sures po­li­tiques sont né­ces­saires et in­dis­pen­sables afin que le dé­bat conti­nue d’exis­ter sur la place pu­blique, mais en même temps tout à fait cos­mé­tiques. Elles ne s’at­taquent pas à la réa­li­té du pro­blème. Le chan­ge­ment doit éga­le­ment ve­nir de la so­cié­té ci­vile.

Al­bert : Les ré­seaux so­ciaux sont un moyen d’ac­cé­lé­rer les choses, mais les gens ne savent pas en­core s’en ser­vir. La plu­part du temps ce sont sur­tout des dé­fou­loirs qui ne laissent pas la place à de vé­ri­tables échanges. Je suis per­sua­dé que le chan­ge­ment vien­dra d’en bas, de ce qu’on nomme la so­cié­té ci­vile. Les po­li­tiques sont des ven­deurs de souffre, ils ont per­du la no­tion d’in­té­rêt pu­blic. A.M. : L’éga­li­té femmes-hommes de votre vi­vant, vous y croyez ? Al­bert : Je pense qu’il y a en­core beau­coup de che­min à faire. Sanc­tion­ner c’est une chose mais re­ca­drer et édu­quer prend beau­coup plus de temps. On dé­mys­ti­fie tout ça car on com­mence à en par­ler, ce­pen­dant on n’en est qu’au tout dé­but.

Joe : Je ne pense pas que l’éga­li­té entre les genres ou l’ar­rêt des abus per­pé­trés en­vers les femmes se­ront des choses des­quelles je se­rai té­moin de mon vi­vant. C’est un com­bat qui ne concerne pas seule­ment les hommes ver­sus les femmes, mais tous les op­pres­sés dans le monde. Les gens qui sont au pou­voir main­tiennent des struc­tures op­pres­sives afin de sou­te­nir le sta­tu quo. Je ne crois pas que quoi que ce soit puisse être fait à mon ni­veau. Évi­dem­ment, il faut tou­jours prendre la res­pon­sa­bi­li­té de ses propres ac­tions, mais je n’ai pas as­sez de pou­voir pour pou­voir chan­ger les choses.

Vincent : Je ne suis pas cer­tain que l’on trou­ve­ra une ré­so­lu­tion heu­reuse fa­ci­le­ment et ra­pi­de­ment, c’est un mou­ve­ment his­to­rique et hu­main beau­coup plus pro­fond que ce­la. On ne ré­forme pas l’homme, mais on peut ré­for­mer le ci­toyen et la so­cié­té. Car, on ne naît pas porc, on le de­vient. Je ne crois pas du tout que l’homme soit par na­ture un vio­leur, un ani­mal. Il a juste été édu­qué et pro­gram­mé au fil des siècles et des gé­né­ra­tions à se com­por­ter de cette ma­nière. C’est une ré­forme hu­maine qui va se jouer sur plu­sieurs gé­né­ra­tions. Mes en­fants et pe­tits-en­fants vi­vront sans doute tou­jours dans une so­cié­té mar­quée par le poids de siècles de do­mi­na­tion pa­triar­cale. Le com­bat vient de com­men­cer. *Les noms ont été chan­gés.

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