Les eaux de Co­logne

BEAU­COUP LA CROIT AL­LE­MANDE, ELLE EST EN FAIT ITA­LIENNE. ANOBLIE AU COURS DES SIÈCLES, L’AQUA MIRABILIS FUT D’ABORD UN FOR­MI­DABLE ÉLIXIR THÉ­RA­PEU­TIQUE AVANT DE FÉDÉRER LES SPHÈRES DE LA HAUTE-PAR­FU­ME­RIE. RE­TOUR AUX SOURCES.

Apollo Magazine - - Sommaire - Par Ca­pu­cine Berr

Si for­mi­dable que beau­coup re­ven­diquent sa pa­ter­ni­té. Si la créa­tion of­fi­cielle est da­tée de 1709 à Co­logne et re­vient au chi­miste ita­lien Jean-ma­rie Fa­ri­na, on sait dé­sor­mais que l’aqua mirabilis (Eau ad­mi­rable) fut éla­bo­rée avant, dès le XIVE siècle dans le couvent San­ta Ma­ria No­vel­la, à Flo­rence sous le nom d’aqua di Re­gi­na. Com­po­sée alors d’es­prit-de-vin, de ro­ma­rin, de mé­lisse, d’es­sences d’orange, d’oran­ger amer, de ber­ga­mote, de né­ro­li, de cé­drat et de ci­tron, on s’en fric­tion­nait le corps, on la bu­vait aus­si. La for­mule culte, celle qui a tra­ver­sé les siècles, fut pour­tant l’oeuvre de Gio­van­ni Pao­lo Fe­mi­nis et date de 1695. Et c’est donc son pe­tit fils, Jean-ma­rie Fa­ri­na, qui en as­su­ra dès 1709 la pro­duc­tion, et en « co­py­righ­ta » la ge­nèse. Et de bou­cler la boucle ol­fac­tive…

L’ÉLIXIR DES SIRS

Avant de de­ve­nir ob­jet de pure sen­so­ria­li­té, l’eau de Co­logne fut long­temps consi­dé­rée comme un tré­sor de bien­faits thé­ra­peu­tiques. Ra­fraî­chis­sante, re­vi­go­rante, ac­trice de ce fa­meux « splash » gla­cé post­bain, ou al­ter­na­tive au bain lui-même au XVIIE siècle, on consi­dé­ra sou­vent qu’elle pro­té­geait de cer­taines ma­la­dies, soi­gnait les dou­leurs dont la co­lique et l’apo­plexie. Le talent de Fa­ri­na est d’avoir vou­lu di­gres­ser des par­fums lourds et ca­pi­teux de l’époque pour s’at­tar­der sur une com­po­si­tion chi­mique bien plus lé­gère et fraîche. Ob­te­nue après ma­cé­ra­tion et dis­til­la­tion, on re­trouve dans la pré­pa­ra­tion de l’ita­lien de la la­vande, des traces de mar­jo­laine, du fe­nouil, de très sub­tiles touches de can­nelle, de la ber­ga­mote, des

zestes d’agrumes, de la car­da­mome, des baies de ge­nièvre et de gi­rofles. L’eau de Co­logne en­core ap­pe­lée à Aqua mirabilis mar­qua alors le sillage de la classe raf­fi­née de l’époque qui, ayant ac­cès à l’eau de­puis peu, n’avait plus be­soin de ca­mou­fler les fortes odeurs cor­po­relles par des huiles de san­tal ou de musc. L’eau de Co­logne ne mit pas long­temps à sé­duire toute l’eu­rope, no­tam­ment la France par l’in­ter­mé­diaire des of­fi­ciers de l’ar­mée fran­çaise re­ve­nant de la Guerre de Suc­ces­sion de Po­logne (1733-1739) avec le pré­cieux dis­til­lat. Les rois de France s’amou­rachent alors de cette Co­logne plu­ri­dis­ci­pli­naire, puis c’est au tour de Na­po­léon, dont les livres ra­content qu’il por­ta sa consom­ma­tion à soixante fla­cons par mois.

DANS LE SILLAGE DE LA MO­DER­NI­TÉ

Ple­bis­ci­tée et co­piée par tous, le terme « Eau de Co­logne » de­vient gé­né­rique. De­puis les an­nées 1820 tous les par­fums à concen­tra­tion moindre, soit entre 4 et 6 % d’es­sence, peuvent se re­ven­di­quer de son nom. En 1803, Wil­helm Mül­hens ra­chète les droits du nom « Fa­ri­na » et s’en sert pour créer le par­fum 4711 dis­tri­bué en­core au­jourd’hui par la marque Mäu­rer & Wirtz. La par­fu­me­rie mo­derne s’est de­puis em­pa­rée de cette eau. En 2001 la Co­logne de Thierry Mu­gler re­met au par­fum du jour cette ef­fluve de fraî­cheur propre, do­pée de muscs de syn­thèse, or­ga­niques et sen­suels. « La fraî­cheur aci­du­lée et pé­tillante des agrumes, ci­tron, pam­ple­mousse, ber­ga­mote, as­so­ciés à la fleur d’oran­ger ou à un fond am­bré, rap­pellent les eaux de Co­logne », ex­plique Pierre Au­las, di­rec­teur du dé­ve­lop­pe­ment ol­fac­tif de Thierry Mu­gler et Az­za­ro Par­fums. Au­jourd’hui l’eau de Co­logne se twiste pour per­pé­tuel­le­ment se ré­in­ven­ter. Le par­fu­meur bri­tan­nique Jo Ma­lone, par exemple, de­signe des lignes d’une d’eau de Co­logne se­lon le prin­cipe du Fra­grance Com­bi­ning of­frant ain­si la pos­si­bi­li­té d’as­so­cier deux Eaux de Co­logne pour des ef­fluves sur me­sure. Les marques offrent au­jourd’hui, toutes, à leurs ef­fluves stars, une sa­vante va­ria­tion de cette Co­logne aux ver­tus dé­sor­mais da­van­tage cé­ré­brales que ver­té­brées.

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