Fa­shion Week : De la cé­lé­bra­tion des fleurs du moche

Apollo Magazine - - Sommaire - Par Ju­lie San­so­net­ti

QUAND Y’EN A MARRE, Y’A FA­SHION WEEK. Ode à la contes­ta­tion so­ciale, au pa­roxysme de l’ac­cou­tre­ment et au je-m’en-fou­tisme as­su­mé d’un cos­tume, soit mal cou­pé, soit tailla­dé, les dé­fi­lés sont faits pour faire par­ler. Bla-bla-bal­main, bla-bla-ber­lu­ti, deux écoles, deux ma­nières de va­lo­ri­ser l’homme, sa vi­ri­li­té su­prême qui, en 2018, se doit de la mettre en veilleuse pour ne pas pas­ser pour un Émile Louis res­sus­ci­té. Di­gres­sion faite, re­ve­nons à nos mé­ri­nos. Du­rant la se­maine de la mode masculine, on en a vu des hommes sa­pés comme ja­mais, à l’in­té­rieur et à l’ex­té­rieur des cou­loirs luxueux nom­més po­diums. Des poules de­vant un cou­teau, après la pré­sen­ta­tion de la sai­son Au­tomne-hi­ver 2018-2019, dé­jà un pied dans le tur­fu, on a des tas de ques­tions à se po­ser post-dé­fi­lés. Par exemple, « pour­quoi c’est im­met­table ? », ou en­core « c’est pas illé­gal, ce look ? ». « Bien­ve­nue dans le fa­shion world ! », qu’on va nous dire. Seule­ment, es­sayer de se jus­ti­fier de la sorte, c’est en­core plai­der cou­pable.

LA MODE EST TOUR­MEN­TÉE. La mode est dans la tris­tesse. La mode veut re­do­rer son bla­son ser­ti de strass et de paillettes. Le di­rec­teur ar­tis­tique homme de Louis Vuit­ton, alias Kim Jones, a pris sa re­traite. Le syn­drome Co­lette it be. Ma­rio Tes­ti­no, Bruce We­ber, Ter­ry Ri­chard­son : ces pho­to­graphes de re­nom sont ac­cu­sés d’agres­sions sexuelles, ban­nis des ma­ga­zines dont Vogue, le ther­mo­mètre uni­ver­sel de la mode. À croire qu’écrire ces noms sur pa­pier gla­cé nous place au banc des

sup­por­ters. Pen­dant ce temps, les groupes LVMH et Ke­ring ont ac­cueilli deux ma­ga­zines du groupe La­gar­dère, Elle et Ver­sion Fe­mi­na, à si­gner une charte com­mune concer­nant les man­ne­quins. Fi­ni­to l'ano­rexie, lar­ge­ment ré­pan­due dans le mi­lieu, mais aus­si les condi­tions de tra­vail épou­van­tables, vers un res­pect de la per­sonne qu’est le man­ne­quin, fi­na­le­ment plus un simple porte-man­teau. Et tout ce­la sans syn­di­cat des man­ne­quins en co­lère, on ap­plau­dit des deux mains. Certes, beau­coup de ces pro­blé­ma­tiques touchent di­rec­te­ment le pen­dant fé­mi­nin de notre pri­mo-su­jet, mal­gré un maigre (!) es­poir quant à la si­tua­tion du mens­wear. Mais bof. Vrai­ment bof. En nous re­fai­sant le film à l’en­vers, nous avons été à la Fa­shion Week des mes­sieurs et on a eu des ren­dez-vous. On se sou­vient d’un pas­sage dans une belle rue de Pa­ris pour ra­me­ner des vê­te­ments – qu’on au­rait ai­mé gar­der – dans un sho­wroom rem­pli de femmes-hommes-mi-femme-de­mi-hom­me­grands-beaux-pas-gros-mais-pas-gros-du-tout. Qui at­ten­daient. Long­temps. Long­temps. Un «cas­ting » ça s’ap­pelle. On pose le sac et on se ca­ra­pate, parce qu’en plus ça aboyait un peu fort dans les bu­reaux. Ac­cueil cha­leu­reux donc, on est quand même mieux là qu’aux Bau­mettes. Nous. Même si on n’a pas la Plays­ta­tion. Nous.

ANYWAYS.

Voi­ci ve­nu le temps de sa­voir ce qu’on va mettre sur son dos dans ap­proxi­ma­ti­ve­ment une an­née. C’est tôt. Mais on n’a pas le temps. De Londres à Pa­ris, beau­coup de gens pres­sés se com­pressent de­vant les lieux de ren­dez-vous des dé­fi­lés, sous le froid de jan­vier. À no­ter : lors d’un dé­fi­lé, la te­nue por­tée est su­per-mé­ga-gi­ga im­por­tante, étant le vi­vier de photos streets­taïle qui se­ront po­ten­tiel­le­ment sur Vogue, the Ho­ly Bible. Ici et là, les ten­dances se mettent dé­jà en avant, vu que toute cette faune vit dans un tur­fu sui ge­ne­ris. Au de­hors, on strike da pose et on sou­lève trois types de te­nues mas­cu­li­nesó: le clas­si­co-clas­sique aus­tère ; le faux-co­ol qui met un sweat à ca­puche et des bas­kets sous un trench à dix-mille (avec un bob et une ba­nane pour les plus té­mé­raires) ; le Tho­mas Pes­quet en or­bite, alias le mo­deux qui a des choses à prou­ver au monde (sou­vent le sta­giaire sous­payé de la ré­dac’ qui joue sa vie en usur­pant le car­ton d’in­vi­ta­tion d’un autre, ndlr).

ON ENTRE TANT BIEN QUE MAL DANS L’ANTRE DU MÂLE ET ON SUIT LES CAT­WALKS.

En­core bof. Vrai­ment en­core bof. En fait, l’in­com­pré­hen­sion s’opère dans le fait qu’il n’est pas vrai­ment ai­sé de voir le gé­nie de la mode homme. Clair et bi­po­laire : dans neuf mois, on est à la fois triste et in­so­ciable. La nou­veau­té du fu­tur est une an­ti­qui­té, c’est-à-dire le tar­tan. Ou en­core le pull jac­quard. Alors, ob­jec­tion faite, qui dit triste ne dit pas for­cé­ment mau­vais. Je m’ex­pli­queó: la tris­tesse ré­side avant tout dans le manque d’ori­gi­na­li­té. Mais, c’est beau. Gros­so-mer­do, le cos­tume pour homme on l’aime tou­jours, dans le noir et la gri­saille, un peu trop grand et avec des bas­kets n’im­porte les­quelles. Le col rou­lé, on en abuse. Et la cein­ture, on la (re)met, de sur­croît par des­sus le par­des­sus.

No­ta bene : re­ve­nir aux fon­da­men­taux n’est pas chose fa­cile, donc ça passe pour le gé­nie. Pas gé­nial, mais gé­nie quand même.

Là, ça SE CORSE.

La tris­tesse, c’est fait. Schi­zo­phré­nie mon amour, le clas­si­cisme se fait en­suite rat­tra­per par le too much. Le too much deux té­ra­oc­tets, même. À ne pas sa­voir si on doit rire ou pleurer, vous voyez ? Su­re­ment et cer­tai­ne­ment ins­pi­ré par notre sta­giaire op. cit., la Na­sa de­vient luxe. En­core que si c’était tout blanc avec des sca­phandres, l’his­toire se­rait li­sible. Ab­ba au­rait dit Ma­ma

Mia, Cor­du­la que « ça va pas du tout ma ché­rie ». Au diable les conve­nances pop-culti­vées, l’es­sence du pro­blème est anar­chique. Plus de règle, plus de loi, plus de cri­tique, juste des marques qui ont des ache­teurs. Point. Et Za­ra qui co­pie, soit dit en pas­sant. La le­çon est ain­si la sui­vante : cha­cun fait, c’qui lui plait, sous tes pieds, y’a l’en­fer.

MORALITÉ :

on s’en contre cogne le contre co­quillart. Suivre les dé­fi­lés est, in fine, une ac­ti­vi­té ré­ser­vée à on-ne-sait-plus-bien-qui. D’abord à la marque, qui s’as­sure une cou­ver­ture mé­dia­tique aus­si grande qu’est son dé­cor. Aux Ja­po­nais, et au reste du monde qui ont un peu d’oseille. Puis, en­fin, aux dé­pôts-ventes, mais pas avant l’an­née 2075.

On se de­mande alors: «à quoi sa sert de conser­ver les dé­fi­lés pour l’homme?» Sur le ca­ta­logue so­cié­tal, et quoi que l’on puisse y faire, on a que le choix de ne plus avoir le choix. Soit d’être ban­quier/croc-mort, soit d’être ar­tiste/dro­gué/clow­nesque/sta­giaire. La mode n’est que don­neuse de le­çon. Pas éten­dard. On ne veut pas ha­biller la tes­to­sté­rone, elle n’est qu’un pré­texte à faire dé­fi­ler des femmes car, non, pas de po­dium de mon­sieur sans un look ma­dame. Sou­vent vê­tue de la même ma­nière, par ailleurs. L’homme, une nou­velle femme ? Non, juste une ca­ri­ca­ture. Un cha­ri­va­ri si­len­cieux, dont tout le monde se moque. Et comme An­na Win­tour n’est ja­mais là pour ces mes­sieurs, on en dé­duit que sa Bible est mo­no­sexuée, et Dieu, une femme.

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