Jof­frey To­cant

Le Pa­pillon d’acier

Armes de Chasse - - Sommaire - le­pa­pillon­da­cier@gmail.com www.fa­ce­book.com/Le­pa­pillon­da­cier/ Texte et pho­tos Fran­çois d’Al­lons CONTACT

Il ar­rive que l’on aille cher­cher bien loin ce qui est à por­tée de main… C’est la ré­flexion que je me suis faite lorsque Chris­tophe Fine, un ami et spé­cia­liste de l’his­toire de ma ré­gion, m’a par­lé de Jof­frey To­cant, cou­te­lier ins­tal­lé sur la col­line qui sur­plombe ma mai­son. Ren­dez- vous est pris et nous voi­là par­tis, Chris­tophe et moi, sur la route de la Tri­ni­té, dans les Alpes-Maritimes, au-des­sus du sanc­tuaire de La­ghet.

Vers un rêve de ga­min

Là où la route se ter­mine, il faut prendre un che­min et rou­ler en­core un peu au mi­lieu des oli­viers, des yeuses (chênes verts), des lau­riers, des as­pa­ra­gus et de quelques pins dis­sé­mi­nés dans la gar­rigue. Nous trou­vons Jof­frey en train d’ex­tir­per une loupe d’acier de son bas-four­neau. Il semble sa­tis­fait. Du haut de ses 38 ans, l’homme dé­gage une im­pres­sion de calme, de sé­ré­ni­té, cette sa­gesse que portent en eux ceux qui ont dé­jà vé­cu plu­sieurs vies. Jof­frey a été un spor­tif de haut ni­veau, après avoir, un peu plus tôt en­core, été ten­té par la re­cherche scien­ti­fique, puis par l’en­sei­gne­ment. C’est avec le pro­jet de de­ve­nir cher­cheur en bio­lo­gie qu’il pré­pare une maî­trise de bio­lo­gie cel­lu­laire et de phy­sio­lo­gie à l’uni­ver­si­té de Nice. Mais en 2002, di­plôme en poche, il sent bien au fond de lui, qu’il pour­ra dif­fi­ci­le­ment s’épa­nouir dans le monde de la re­cherche tel qu’il est au­jourd’hui et plus dif­fi­ci­le­ment entre les quatre murs d’un la­bo­ra­toire. A la re­cherche d’une autre voie, il dé­cide alors de bi­fur­quer vers l’en­sei­gne­ment. Mais son ex­pé­rience de pro­fes­seur sup­pléant du­rant les deux an­nées de pré­pa­ra­tion du Capes le convainc qu’il n’a pas la « vo­ca­tion » . Peut- être, mais nous consta­tons, en l’écou­tant évo­quer son par­cours et ses réa­li­sa­tions, que cet homme-là a une belle fa­cul­té à rendre clair et vi­vant ce dont il parle. Qu’à ce­la ne tienne, nou­velle bi­fur­ca­tion, à cent qua­tre­vingts de­grés cette fois, vers le sport de haut ni­veau. Jof­frey com­mence par écu­mer les bas­sins de wa­ter­po­lo avant d’at­ter­rir sur les pistes de bobs­leigh, au len­de­main d’une ren­contre, lors d’une soi­rée bien ar­ro­sée, avec l’en­traî­neur de l’équipe de Mo­na­co, in­ter­pel­lé par le phy­sique de pre­mière ligne de rug­by du jeune homme : près du double mètre pour plus d’un quin­tal de muscles. Un test de pous­sée sur une piste d’athlétisme et c’est par­ti pour huit an­nées de voyages et de com­pé­ti­tions. 2011, ar­rêt du sport, perte d’une quin­zaine de ki­los de muscles sur les cent neuf que compte la car­casse – mais croyez- moi, il en reste ! – et ré­émer­gence d’un vieux rêve de gosse, quand Jof­frey ta­pait sur des barres de mé­tal, des fers à che­val et à bé­ton à ten­ter de se for­ger une épée de lé­gende ! Pour se don­ner les moyens de faire du rêve une réa­li­té, Jof­frey tra­vaille à mi-temps au mu­sée océa­no­gra­phique de Mo­na­co et passe toutes les heures res­tantes à

lire et à faire des re­cherches sur sa pas­sion. Car il est un par­fait au­to­di­dacte, do­té tou­te­fois d’une ca­pa­ci­té de tra­vail et d’un sens de la ri­gueur ac­quis du­rant ses an­nées uni­ver­si­taires. Si bien qu’il avance très vite.

Sa col­lec­tion de pa­pillons

Jof­frey forge, teste, ex­pé­ri­mente, ré cu­père de vieilles en­clumes et ma­chines en tout genre, en fa­brique d’autres, no­tam­ment un four à char­bon de bois et un bas-four­neau en « dur » , pour ne pas avoir à le re­faire à chaque fois. Et, pour tes­ter ses loupes d’acier et leur te­neur en car­bone, il dis­pose d’une col­lec­tion d’éprou­vettes pour les prin­ci­paux aciers cou­rants. En 2013, il réa­lise son pre­mier « pa­pillon » d’acier – comme il adore ces pe­tites bes­tioles, le nom de­vien­dra ce­lui de sa marque, et cha­cune de ses créa­tions por­te­ra le nom d’un lé­pi­do­ptère. Au­jourd’hui, il n’uti­lise pra­ti­que­ment plus que son propre acier, un al­liage très pur, al­lant de 1,2 à 2 % de car­bone – le com­pro­mis idéal est de 1,5 % –, ob­te­nu par cor­royage de frag­ments de loupes agré­gés, sou­dés, pliés entre treize et seize fois… De ce long tra­vail d’af­fi­nage naît un lo­pin dé­pour­vu de toute sco­rie. Jof­frey To­cant ne prend pas de com­mande. Il réa­lise ce qui lui plaît et si ce­la plaît à d’autres, alors il le vend. Et souvent ce­la plaît ! Le voi­là par­ve­nu au plus près de son rêve de ga­min, à moins que ce ne soit ce­lui­ci qui ne l’ait rat­tra­pé.

Cou­teau droit à manche en bois de cerf réa­li­sé avec de l’acier de bas-four­neau, for­gé et avec une trempe sé­lec­tive… Au Ja­pon, on di­rait « onya­ki ». Jof­frey To­cant, 38 ans, cou­te­lier et dé­jà plu­sieurs vies pro­fes­sion­nelles der­rière lui.

For­geage des pre­miers élé­ments de la loupe, qui as­sem­blés, don­ne­ront une trousse, sou­dée à un traî­nard. S’en­suivent de nom­breux pas­sages sous le mar­teau-pi­lon : cor­royage, fen­dage, pliage, bo­raxage… et on re­com­mence, comme pour le da­mas feuille­té. D’ailleurs, l’acier de bas-four­neau tra­vaillé de la sorte en a le même as­pect fi­nal.

Des Dy­sauxe, deux cou­teaux­pa­pillons d’acier de Jof­frey To­cant.

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