MI­CRO-HIS­TO­RIO­GRA­PHIE DU CONTEM­PO­RAIN

MI­CRO-HIS­TO­RIO­GRA­PHY OF THE CON­TEM­PO­RA­RY

Art Press - - CHRONIQUE - étienne hatt

La Pho­to­gra­phie contem­po­raine de Mi­chel Poi­vert : di­sons-le d’em­blée, c’est avec ce livre que je suis ve­nu à la pho­to­gra­phie, at­ti­ré à la fois par le por­trait, en cou­ver­ture, par Chris­tophe Bour­gue­dieu, d’une jeune femme ab­sor­bée dans le flou de ses pen­sées et par le champ d’étude que, dans sa sim­pli­ci­té même, le titre de l’ou­vrage ou­vrait. C’est aus­si avec lui que j’ai gran­di, re­ve­nant tou­jours à ce texte riche et ori­gi­nal – l’un des pre­miers, à l’époque, à ti­rer, au-de­là de la no­tion de « pho­to­gra­phie plas­ti­cienne », des lignes entre les do­maines de l’art et de l’in­for­ma­tion –, et pro­gres­sant dans sa com­plexi­té, il est vrai ac­crue par l’usage de concepts as­sez ou­verts, comme ceux d’« éthique » ou de « mo­derne », et une pen­sée aux ar­ti­cu­la­tions par­fois el­lip­tiques. J’ai d’au­tant plus gran­di avec lui que ce livre gran­dis­sait aus­si de son cô­té, per­met­tant de se li­vrer au­jourd’hui à une mi­cro-his­to­rio­gra­phie du contem­po­rain ou, pour le dire plus sim­ple­ment, de voir, par son prisme, com­ment s’est écrite l’his­toire de la pho­to­gra­phie contem­po­raine.

UN OB­JET HIS­TO­RIQUE

La Pho­to­gra­phie contem­po­raine a, en ef­fet, connu deux ré­édi­tions, en 2010 et en oc­tobre der­nier (Flam­ma­rion, 264 p., 29,90 eu­ros), avec, en cou­ver­ture, des pho­to­gra­phies res­pec­ti­ve­ment d’Eli­na Bro­the­rus et Har­ry Gruyaert qui, de l’ab­sor­be­ment du mo­dèle, ont glis­sé vers son iso­le­ment. Des cha­pitres furent ajou­tés sans pour au­tant faire de ce livre un pa­no­ra­ma de la pho­to­gra­phie d’au­jourd’hui même si la riche illus­tra­tion, dans un rap­port à la fois proche et dis­tant avec le texte, en donne un large aper­çu. Car l’ob­jec­tif de cet ou­vrage est ailleurs. Il est d’ana­ly­ser la pho­to­gra­phie contem­po­raine comme un ob­jet his­to­rique. Elle est donc consi­dé­rée comme un mo­ment de l’his­toire de la pho­to­gra­phie, un mo­ment ca­rac­té­ri­sé par la ren­contre de la pho­to­gra­phie et de l’art contem­po­rain dont elle re­prend les cri­tères et les va­leurs. Il s’ouvre dans les an­nées 1980 et fait suite à plu­sieurs dé­cen­nies où, pour re­prendre les mots de Poi­vert, la pho­to­gra­phie était contem­po­raine de l’in­for­ma­tion, c’est-à-dire que le lieu de re­con­nais­sance du pho­to­graphe était la page du jour­nal. Dé­sor­mais, c’est la ci­maise du mu­sée ou de la ga­le­rie. Preuve en est la pho­to­gra­phie de presse qui, face à la crise de la pro­fes­sion, tend au ta­bleau d’his­toire, le pro­ces­sus d’es­thé­ti­sa­tion pas­sant par une ico­no­gra­phie ré­fé­ren­cée ou le grand for­mat. Com­ment ex­pli­quer cette con­jonc­tion de l’art contem­po­rain et de la pho­to­gra­phie ? Une ré­ponse pos­sible est que la pho­to­gra­phie, an­ti-art pour les concep­tua­listes, a chan­gé de va­leur pour de­ve­nir l’al­liée de la pein­ture dans le re­tour du vi­sible et de la re­pré­sen­ta­tion. Mais cette con­jonc­tion, Poi­vert ne l’en­vi­sage pas comme dé­fi­ni­tive. Elle n’est pas un abou­tis­se­ment de l’his­toire de la pho­to­gra­phie. Ain­si, cons­ta­tant par exemple la moindre pré­sence de la pho­to­gra­phie à la Fiac, il a ain­si pu évo­quer la fin de cette re­la­tion à l’art au pro­fit d’une con­jonc­tion avec les sciences hu­maines qui trou­ve­rait, non plus dans le mu­sée et la ga­le­rie, mais dans le livre, son ter­rain d’élec­tion. Les deux ré­édi­tions de la Pho­to­gra­phie contem­po­raine prouvent que, d’une cer­taine ma­nière, l’art n’a pas dit son der­nier mot. Elles per­mettent aus­si de com­prendre com­ment le re­gard sur cet ob­jet his­to­rique a chan­gé. La pre­mière édi­tion était tout en­tière tra­ver­sée par la dia­lec­tique art-do­cu­ment. Pu­bliée en 2002, elle fai­sait suite à une dé­cen­nie mar­quée par la pré­émi­nence du do­cu­men­taire dans l’art, no­tam­ment à la Do­cu­men­ta de Cas­sel en 1997, et par un en­goue­ment pour Eu­gène At­get ou Wal­ker Evans. Le do­cu­men­taire était om­ni­pré­sent, mais Poi­vert opé­rait des dis­tinc­tions. Entre l’ob­jec­ti­vi­té et la dis­tan­cia­tion ca­rac­té­ris­tiques, par exemple, de l’école de Düs­sel­dorf et l’égo­tisme pho­to­gra­phique d’un Ray­mond De­par­don, où la pho­to­gra­phie d’in­for­ma­tion n’est plus que le cadre d’une pra­tique exis­ten­tielle, il met­tait au jour un do­cu­men­taire poé­tique aux ap­proches et formes di­ver­si­fiées, où « la des­crip­tion s’ouvre à la dis­rup­tion » et dont té­moigne, par­mi d’autres, Bour­gue­dieu.

RE­MA­TÉ­RIA­LI­SA­TION

Huit ans plus tard, la deuxième édi­tion com­pre­nait deux nou­veaux cha­pitres qui, dé­diés à la pho­to­gra­phie ex­pé­ri­men­tale et à la mise en scène, ou « pho­to­gra­phie per­for­mée », ou­vraient consi­dé­ra­ble­ment le champ de la pho­to­gra­phie contem­po­raine en ajou­tant à la dia­lec­tique art-do­cu­ment une dia­lec­tique réel-ima­gi­naire. Pour­tant, ces pra­tiques n’étaient pas nou­velles. Elles exis­taient au mo­ment de la pre­mière édi­tion mais l’om­ni­pré­sence do­cu­men­taire les oc­cul­tait. D’ailleurs, si le cha­pitre sur l’image per­for­mée était pla­cé à la fin du livre, ce­lui sur la pho­to­gra­phie ex­pé­ri­men­tale ve­nait se lo­ger juste après le cha­pitre in­tro­duc­tif. C’est que Poi­vert en­vi­sage ces pra­tiques moins comme des ca­té­go­ries que comme des ré­gimes d’his­to­ri­ci­té de la pho­to­gra­phie contem­po­raine. « Hé­ri­tière des avant­gardes et pro­messe d’une nou­velle pra­tique de l’art contem­po­rain », la pho­to­gra­phie ex­pé­ri­men­tale est ain­si la « condi­tion » es­thé­tique et his­to­rique de la pho­to­gra­phie contem­po­raine. La pho­to­gra­phie per­for­mée est, quant à elle, en­vi­sa­gée sous l’angle d’un des­tin. La pho­to­gra­phie contem­po­raine est donc un fais­ceau d’his­to­ri­ci­tés. La troi­sième édi­tion en ajoute une : la re­com­po­si­tion, ou ré­ini­tia­li­sa­tion, de la pho­to­gra­phie à l’ère post-pho­to­gra­phique. Elle prend plu­sieurs formes – avant tout, col­lecte et agen­ce­ment d’images ver­na­cu­laires, re­prise de pro­cé­dés an­ciens et am­pli­fi­ca­tion de la pho­to­gra­phie au-de­là de la bi­di­men­sion­na­li­té – qui, der­rière l’écla­te­ment des pra­tiques, té­moignent d’une re­ma­té­ria­li­sa­tion de l’image. Poi­vert fi­nit ain­si par in­té­grer le nu­mé­rique, mais sans doute moins pour ses pos­si­bi­li­tés plas­tiques, pour­tant réelles, que pour sa va­leur de re­pous­soir : face à la dé­ma­té­ria­li­sa­tion nu­mé­rique et à sa « dé­com­po­si­tion cultu­relle », c’est l’art qui se charge de la re­com­po­si­tion de la pho­to­gra­phie à par­tir de ses « at­tri­buts tra­di­tion­nels ». Faut-il y voir une forme de re­vi­val ré­tro­grade qui re­tour­ne­rait la pho­to­gra­phie contem­po­raine comme un gant? Rien n’est moins sûr. Poi­vert parle bien de « contre-ré­vo­lu­tion es­thé­tique et tech­no­lo­gique ». Il ajoute pour­tant aus­si­tôt : « La pho­to­gra­phie re­com­po­sée n’est pas le symp­tôme d’une sur­vi­vance de la pho­to­gra­phie an­té­nu­mé­rique, mais l’en­semble des ma­ni­fes­ta­tions ar­tis­tiques de l’ex­pé­rience du sen­sible qu’offrent tou­jours les images. » ——— Mi­chel Poi­vert’s La Pho­to­gra­phie contem­po­raine: let me start by saying that this is the book that brought me to pho­to­gra­phy, at­trac­ted by the co­ver— Chris­tophe Bour­gue­dieu’s por­trait of a young wo­men ab­sor­bed in the haze of her thoughts—and by the field of stu­dy the title, in its ve­ry sim­pli­ci­ty, ope­ned up. It was al­so with Poi­vert that I de­ve­lo­ped, re­tur­ning again and again to this rich and ori­gi­nal text—one of the first at that time to draw lines, beyond the no­tion of ‘plas­ti­cian pho­to­gra­phy’, bet­ween the fields of art and of in­for­ma­tion—and evol­ved in its com­plexi­ty, in­crea­sed, it is true, by the use of ra­ther open concepts, such as ‘ethics’ or ‘mo­dern’, and a thin­king with so­me­times el­lip­ti­cal ar­ti­cu­la­tions. I grew with him, as the book grew so that we can now un­der­take a mi­cro-his­to­rio­gra­phy of the con­tem­po­ra­ry, or to put it more sim­ply, to see, through his prism, how the his­to­ry of con­tem­po­ra­ry pho­to­gra­phy has been writ­ten. La Pho­to­gra­phie contem­po­raine has been re­pu­bli­shed twice, in 2010 and in Oc­to­ber (Flam­ma­rion, 264 pg., €29.90), with pho­to­graphs

by Eli­na Bro­the­rus and Har­ry Gruyaert, res­pec­ti­ve­ly, on the co­vers, which have shif­ted from the mo­del’s preoc­cu­pa­tion to their iso­la­tion. Chap­ters were ad­ded wi­thout ma­king the book a pa­no­ra­ma of to­day’s pho­to­gra­phy, even if the ex­ten­sive illus­tra­tions, in a rap­port at once close and dis­tant to the text, give a broad over­view. This is be­cause the book’s pur­pose is el­sew­here. It is to ana­lyse con­tem­po­ra­ry pho­to­gra­phy as a his­to­ri­cal ob­ject. Thus, it is con­si­de­red as a mo­ment in the his­to­ry of pho­to­gra­phy, a mo­ment cha­rac­te­ri­zed by the mee­ting of pho­to­gra­phy and con­tem­po­ra­ry art, whose va­lues and cri­te­ria it re­flects. It be­gins in the 1980s and fol­lows se­ve­ral de­cades when, in Poi­vert’s words, pho­to­gra­phy and news were contem­po­ra­ries, that is, the place pho­to­gra­phers were re­co­gni­zed was in the news­pa­per. Af­ter that, it was on the wall of the mu­seum or gal­le­ry. Press pho­to­gra­phy is proof of this: in the face of the pro­fes­sion’s cri­sis, it tends to­ward his­to­ry pain­ting, aes­the­ti­ci­zing via re­fe­ren­ced ico­no­gra­phy or large for­mat. How to ex­plain this conjunc­tion of con­tem­po­ra­ry art and pho­to­gra­phy? One pos­sible ans­wer is that pho­to­gra­phy, an­ti-art for concep­tua­lists, has trans­for­med its va­lue to be­come pain­ting’s al­ly in re­tur­ning to the vi­sible and re­pre­sen­ta- tion. But Poi­vert does not consi­der this conjunc­tion as de­fi­ni­tive. It is not the culmi­na­tion of pho­to­gra­phy’s his­to­ry. No­ting the re­du­ced pre­sence of pho­to­gra­phy at FIAC, he in­vo­ked the end of the re­la­tion­ship with art in fa­vour of a conjunc­tion with the hu­man sciences found not in a mu­seum or a gal­le­ry, but in a book, pho­to­gra­phy’s pre­fer­red field.

THE ART-DO­CU­MENT DIA­LEC­TIC

The two re-edi­tions of La Pho­to­gra­phie contem­po­raine prove, in a way, that art is not yet done. They al­so help in un­ders­tan­ding that how we look at the his­to­ri­cal ob­ject has chan­ged. The first edi­tion was suf­fu­sed by the art-do­cu­ment dia­lec­tic. Pu­bli­shed in 2002, it fol­lo­wed a de­cade mar­ked by the pre-emi­nence of the do­cu­men­ta­ry in art, no­ta­bly in the 1997 Do­cu­men­ta in Kas­sel, and by the po­pu­la­ri­ty of Eu­gène At­get and Wal­ker Evans. Do­cu­men­ta­ry was ubi­qui­tous, but Poi­vert made dis­tinc­tions: bet­ween the ob­jec­ti­vi­ty and de­tach­ment of the Düs­sel­dorf school, for example, and the pho­to­gra­phic ego­tism of the kind found in the work of Ray­mond De­par­don—where news pho­to­gra­phy was no­thing more than the fra­me­work for an exis­ten­tial prac­tice— he in­tro­du­ced poe­tic do­cu­men­ta­ry with va­ried ap­proaches, where ‘the des­crip­tion opens it­self to dis­rup- tion’, as seen with Chris­tophe Bour­gue­dieu among others. Eight years la­ter the se­cond edi­tion in­cludes two new chap­ters de­di­ca­ted to ex­pe­ri­men­tal pho­to­gra­phy and sta­ging, or ‘per­for­med pho­to­gra­phy’, ope­ning the field consi­de­ra­bly by ad­ding a real/ima­gi­na­ry dia­lec­tic to that of the art­do­cu­ment. Yet these prac­tices are not new.They exis­ted at the time of the first edi­tion but do­cu­men­ta­ry’s per­va­si­ve­ness obs­cu­red them. In ad­di­tion, while the chap­ter on the per­for­med image was pla­ced at the end of the book, the one on ex­pe­ri­men­tal pho­to­gra­phy was pla­ced di­rect­ly af­ter the in­tro­duc­to­ry chap­ter. Poi­vert sees these prac­tices less as ca­te­go­ries than as re­gimes of his­to­ri­ci­ty in con­tem­po­ra­ry pho­to­gra­phy. ‘Heir to the avant-gardes and pro­mise of a new con­tem­po­ra­ry art prac­tice’, ex­pe­ri­men­tal pho­to­gra­phy is thus con­tem­po­ra­ry pho­to­gra­phy’s aes­the­tic and his­to­ri­cal ‘condi­tion’. Meanw­hile, per­for­med pho­to­gra­phy is con­si­de­red from the pers­pec­tive of des­ti­ny. Con­tem­po­ra­ry pho­to­gra­phy is thus a clus­ter of his­to­ri­ci­ties. The third edi­tion adds ano­ther: pho­to­gra­phy’s re­com­po­si­tion, or rei­ni­tia­li­za­tion, in the post-pho­to­gra­phic era. This takes se­ve­ral forms— above all, the col­lec­tion and ar­ran­ge­ment of ver­na­cu­lar images, reu­sing old pro­cesses and ex­pan- sion beyond the me­dium’s two­di­men­sio­nal na­ture—which be­hind the frag­men­ta­tion of prac­tices, is tes­tament to the image’s re­ma­te­ria­li­za­tion. Poi­vert fi­nishes by in­te­gra­ting the di­gi­tal but pro­ba­bly less for its vi­sual pos­si­bi­li­ties—how- ever real—than for its va­lue of re­pul­sing: fa­cing di­gi­tal de­ma­te­ria­li­za­tion and ‘cultu­ral de­com­po­si- tion’, it is art that is res­pon­sible for the re­com­po­si­tion of pho­to­gra­phy ba­sed on its ‘tra­di­tio­nal at­tri­butes’. Should it be seen as kind of re­tro­grade re­vi­val that would turn con­tem­po­ra­ry pho­to­gra­phy in­side out like a glove? No­thing could be less cer­tain. Poi­vert clear­ly talks about the ‘aes­the­tic and tech­no­lo­gi­cal coun­ter-re­vo­lu­tion’. Ho­we­ver, he im­me­dia­te­ly adds: ‘Re­com-po­sed pho­to­gra­phy is not symp­to­ma­tic of an­ti-di­gi­tal pho­to­gra­phy’s sur­vi­val, but the grou­ping of ar­tis­tic ma­ni­fes­ta­tions of the sen­so­ry ex­pe­riences that images al­ways pro­vide.’

Trans­la­tion: Bronwyn Ma­ho­ney

Mi­chel Poi­vert. « La Pho­to­gra­phiecontem­po­raine » . De gauche à droite, les trois édi­tions (Flam­ma­rion, 2002, 2010 et 2018), avec, en cou­ver­ture, res­pec­ti­ve­ment, des dé­tails deChris­tophe Bour­gue­dieu. « Sans titre (Hel­sin­ki), Ta­vas­tia » (2000) ; Eli­naBro­the­rus. « Der Wan­de­rer 2, The New Pain­ting » (2004) ; Har­ry Gruyaert. «Bel­gium, Trans-Eu­rope-Ex­press » (1981)

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