CA­MILLE PA­GLIA

ver­tu de la dis­si­dence

Art Press - - LIVRES - in­ter­view par Sa­rah Chiche

Ca­mille Pa­glia In­tro­duc­tion à Per­so­nas sexuelles Hermann, 160 p., 20 eu­ros

Ca­mille Pa­glia dé­chaîne les pas­sions outre-At­lan­tique. Cri­ti­quée par cer­taines fé­mi­nistes pour ses po­si­tions li­ber­taires sur la por­no­gra­phie et la pros­ti­tu­tion, elle est adu­lée par d’autres pour son ha­bi­le­té dé­ca­pante à se battre contre la cen­sure ar­tis­tique comme à dé­mon­ter cer­tains pré­sup­po­sés sur la fé­mi­ni­té – et ce de­puis la pu­bli­ca­tion de son pre­mier ou­vrage Sexual Per­so­nae en 1990. Une tra­duc­tion fran­çaise d’une par­tie de ce pam­phlet ico­no­claste vient en­fin de pa­raître. L’oc­ca­sion de de­man­der à cette pro­fes­seure de phi­lo­so­phie à l’uni­ver­si­té de Phi­la­del­phie tout au­tant mar­quée par Nietzsche et Si­mone de Beau­voir que par Freud et Sade, pour­quoi, se­lon elle, la dis­si­dence, ar­tis­tique comme sexuelle, est, plus que ja­mais, une ver­tu.

SC

Votre livre Sexual Per­so­nae est pa­ru en 1990, en pleine vague de pu­ri­ta­nisme. La gi­gan­tesque li­bé­ra­tion des moeurs des an­nées 1960 avait don­né nais­sance à une nou­velle ma­nière de re­gar­der l’art ; puis nous nous sommes mis à faire la chasse aux ou­trages et aux dé­faillances mo­rales dans les oeuvres vi­suelles ou nar­ra­tives. Au mo­ment même où pa­raît la tra­duc­tion fran­çaise de deux textes ex­traits de Sexual Per­so­nae, cer­tains pro­posent de re­ti­rer des mu­sées un ta­bleau de Bal­thus re­pré­sen­tant une très jeune fille, ou une pein­ture de John William Wa­te­rhouse. Di­riez-vous, avec Nietzsche, que, dans l’art comme dans la vie, tout pro­cède d’un éter­nel re­tour, et que la si­tua­tion ac­tuelle est iden­tique à celle des an­nées 1980? Nietzsche a pro­fon­dé­ment in­fluen­cé ma concep­tion, très sombre, des forces de créa­tion et de des­truc­tion per­pé­tuel­le­ment à l’oeuvre dans la vie hu­maine, mais ma théo­rie cy­clique de l’his­toire vient en fin de compte, avant lui, de Vi­co. La ré­vo­lu­tion sexuelle des an­nées 1960 a exer­cé une in­fluence ra­di­cale sur ma gé­né­ra­tion. Le re­pli ré­ac­tion­naire opé­ré dans les an­nées 1970 par la se­conde vague du fé­mi­nisme sur les po­si­tions d’un pu­ri­ta­nisme vi­ru­lent, n’en était que plus cho­quant. La sin- cé­ri­té sexuelle des films d’art et d’es­sai eu­ro­péens les plus au­da­cieux et les nou­velles tra­duc­tions du mar­quis de Sade et d’His­toire d’O. avaient gal­va­ni­sé le cou­rant fé­mi­niste pro-sexe au­quel j’ap­par­te­nais. La cru­di­té sexuelle du rock’n’roll, plon­geant ses ra­cines dans le blues afro-amé­ri­cain, était notre langue quo­ti­dienne. Des jeunes femmes comme moi en­traient sans crainte dans des ci­né­mas où des films por­no­gra­phiques comme Gorge pro­fonde ou Der­rière la porte verte étaient pro­je­tés de­vant des pu­blics qui n’étaient plus ex­clu­si­ve­ment mas­cu­lins. Em­ma­nuelle, avec Syl­via Krys­tel dans le rôle d’une char­mante aven­tu­rière bi­sexuelle à Bang­kok, re­pré­sen­tait le rêve vi­sion­naire de plai­sirs exo­tiques. Jeanne Mo­reau, Del­phine Sey­rig, Ca­the­rine De­neuve et Sté­phane Au­dran in­car­naient de brillantes images de so­phis­ti­ca­tion sexuelle,

ba­layant les « braves filles » pro­vin­ciales d’Hol­ly­wood à la Do­ris Day ou Deb­bie Rey­nolds, qu’on nous avait im­po­sées dans notre jeu­nesse. Quand je suis ar­ri­vée à la Gra­duate School de Yale en 1968, j’ai ac­cro­ché au-des­sus de mon lit une grande af­fiche de Belle de jour qui mon­trait De­neuve pro­vo­cante, son dos nu tour­né vers le spec­ta­teur. C’était pour moi une image sa­crée, dont j’ai été cu­rieu­se­ment ré­com­pen­sée peu après en croi­sant le che­min de De­neuve à New York : nous nous sommes lit­té­ra­le­ment fon­cées de­dans, de face, de­vant le ma­ga­sin Saks de la Cin­quième ave­nue – sur quoi, stu­pé­faite, je lui ai im­po­li­ment cou­ru après pour lui de­man­der un au­to­graphe. Bien sûr, je n’étais per­sonne, je n’étais qu’une simple étu­diante, mais c’était pour moi un évé­ne­ment in­croyable qui m’a convain­cue de l’exis­tence de cer­taines éner­gies ir­ra­tion­nelles à l’oeuvre dans la sexua­li­té, aux confins du mys­tique. La na­ture, le ma­gné­tisme et l’ins­tinct ani­mal nous di­rigent d’une ma­nière que nous ne com­pren­drons ja­mais com­plè­te­ment. Ce­pen­dant, au cours des an­nées 1970, une haine vi­cieuse des hommes a usur­pé le rôle du fé­mi­nisme, tan­dis que, à la même époque, des pe­tites bour­geoises comme Kate Millett dé­for­maient le fé­mi­nisme en ré­dui­sant la com­plexi­té et les nuances de l’art à des ba­na­li­tés mo­ra­li­sa­trices. Des bu­reau­crates bor­nés ont créé du jour au len­de­main des pro­grammes d’études fé­mi­nines dans les uni­ver­si­tés, nou­velle dis­ci­pline née pré­ci­pi­tam­ment sans conte­nu aca­dé­mique for­mel ni cadre pro­fes­sion­nel. Une rhé­to­rique idéo­lo­gique in­cen­diaire est alors de­ve­nue la dé­marche stan­dard pour l’ana­lyse de la lit­té­ra­ture et de la culture. On s’est mis à at­ta­quer et à ré­pri­man­der de grandes oeuvres d’art pour leurs man­que­ments cou­pables au po­li­ti­que­ment cor­rect. Ces lec­tures lit­té­ra­listes ont per­du tout in­té­rêt pour les no­tions de sub­ti­li­té, d’am­bi­guï­té, de pa­ra­doxe ou d’am­bi­va­lence à l’oeuvre dans les pro­duc­tions lit­té­raires. Les plus grands ar­tistes se sont vu ser­mon­ner comme des en­fants tur­bu­lents lors­qu’ils échouaient à se confor­mer à ce code de res­pec­ta­bi­li­té bour­geoise sans hu­mour, digne d’une vieille fille ins­ti­tu­trice.

UN PAS EN AR­RIÈRE Ma phi­lo­so­phie de l’art et de la sexua­li­té doit tout aux ma­gni­fiques livres illus­trés que mon père a rap­por­tés de France au dé­but des an­nées 1950, alors que j’étais toute pe­tite. Il était par­ti étu­dier les langues ro­manes à la Sor­bonne pen­dant un an grâce au « G. I. Bill » du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain en fa­veur des vé­té­rans de la Se­conde Guerre mon­diale (il avait ser­vi comme pa­ra­chu­tiste dans l’ar­mée). Luxueu­se­ment illus­tré d’une fa­bu­leuse quan­ti­té de planches en cou­leur, le livre Art Trea­sures of the Louvre («Tré­sors ar­tis­tiques du Louvre ») in­tro­dui­sit l’his­toire de l’art dans ma pe­tite ville in­dus­trielle au nord de l’État de New York. Une autre de ces ac­qui­si­tions pa­ri­siennes était ab­so­lu­ment phé­no­mé­nale : un grand al­bum de l’ar­chi­tec­ture et de la sculp­ture de l’École de Fon­tai­ne­bleau. Pen­dant mon ado­les­cence, une ma­gni­fique pho­to­gra­phie noir et blanc ex­traite de cet al­bum, dé­li­cieu­se­ment im­pri­mée, était ac­cro­chée au mur de ma chambre. Elle re­pré­sen­tait la sculp­ture de marbre (alors at­tri­buée à Gou­jon) de la Diane d’Anet, où la déesse nue est al­lon­gée, te­nant un arc d’une main et em­bras­sant un cerf de l’autre, spec­tacle oni­rique d’une gra­cieuse Ama­zone maî­tresse de la na­ture sau­vage ain­si que des jar­dins or­nés de l’amour. Ma théo­rie de l’art a com­men­cé à prendre forme au ly­cée, après que j’ai dé­cou­vert chez un bou­qui­niste un re­cueil de mots d’es­prit d’Os­car Wilde. Fi­gure ma­jeure du mou­ve­ment de « l’Art pour l’art » au 19e siècle, Wilde me­nait une guerre to­tale au sen­ti­men­ta­lisme hu­ma­ni­taire et à la pru­de­rie des mo­ra­listes vic­to­riens. Il croyait à la né­ces­si­té d’of­fen­ser, de pro­vo­quer, d’en­freindre, de dé­truire par­tout les ba­na­li­tés confor­tables. À l’uni­ver­si­té, mes ré­fé­rences en ma­tière d’art et de mo­rale se sont éten­dues à Bau­de­laire, Gau­tier, Ver­laine, Gide, Sartre et Ge­net. J’ai en­suite été at­ti­rée par la poé­sie « Beat », qui au cours des an­nées 1950, avait adop­té les rythmes syn­co­pés du co­ol jazz afro-amé­ri­cain (très pré­sent à Pa­ris après-guerre) et re­pous­sait les li­mites de la poé­sie au moyen de l’ar­got de la rue et d’al­lu­sions sexuelles ex­pli­cites. Étant don­né la vi­si­bi­li­té et les réa­li­sa­tions de l’écri­ture et de l’art « un­der­ground » dans les dé­cen­nies qui précèdent im­mé­dia­te­ment la ré­vo­lu­tion sexuelle des an­nées 1960, il est in­com­pré­hen­sible que la deuxième vague du fé­mi­nisme ait pu ef­fec­tuer un tel pas en ar­rière dans le sens d’une cen­sure ri­gide du sexe. Dans les an­nées 1970, avec mon cou­rant fé­mi­niste pro-sexe, nous com­bat­tions l’ob­ses­sion an­ti-hommes des nou­velles pro­fes­seures d’études fé­mi­nines, de Glo­ria Stei­nem ou des prin­ci­pales or­ga­ni­sa­tions de femmes. Au cours des an­nées 1980, les fé­mi­nistes les plus in­fluentes étaient Ca­tha­rine MacKin­non, fa­na­tique im­pi­toyable tout droit sor­tie de l’In­qui­si­tion es­pa­gnole, et An­drea Dwor­kin, né­vro­sée folle à lier, qui haïs­sait son corps au point de le mar­ty­ri­ser sous la forme d’une obé­si­té agres­sive, et dé­fi­nis­sait per­ni­cieu­se­ment tout rap­port sexuel hé­té­ro­sexuel comme un viol. Le cou­rant fé­mi­niste pro-sexe a été vain­cu et ré­duit au si­lence pour plus de 20 ans. J’ai ter­mi­né Sexual Per­so­nae en 1981, mais le ma­nus­crit a été re­fu­sé par sept édi­teurs et n’est pa­ru qu’en 1990. Avec son sens ca­tho­lique de la culpa­bi­li­té et de la trans­gres­sion, c’est vrai­ment Ma­don­na qui a trans­for­mé cette culture, grâce à l’ap­proche ou­verte dont té­moi­gnaient sa mu­sique, ses vi­déos et ses spec­tacles en­vers la sexua­li­té. Les fé­mi­nistes pro-sexe ont mar­qué beau­coup de points dans les an­nées 1990. C’est aus­si à cette époque que nous avons vi­gou­reu­se­ment com­bat­tu les speech codes qui com­men­çaient à faire leur ap­pa­ri­tion dans les uni­ver­si­tés, dé­sor­mais sous le contrôle de phi­lan­thropes in­tru­sifs qui trai­taient les cher­cheurs comme des es­claves, de simples em­ployés. À la fin du mil­lé­naire, la vic­toire des fé­mi­nistes pro-sexe sem­blait to­tale et dé­fi­ni­tive. Même les jeunes voix pu­ri­taines de la « troi­sième vague » du fé­mi­nisme sou­te­nue par Glo­ria Stei­nem, comme Su­san Fa­lu­di et Nao­mi Wolf, avec leur hos­ti­li­té mé­pri­sante à la beau­té et à la mode, avaient per­du l’at­ten­tion des mé­dias an­glo-amé­ri­cains. D’où mon hor­reur et mon in­quié­tude de­vant le cycle de pu­ri­ta­nisme des­truc­teur qui fait ac­tuel­le­ment re­tour dans le fé­mi­nisme. Idéa­liste mais naïve, for­mée dans un en­vi­ron­ne­ment nu­mé­rique bruyant et d’une im­ma­té­ria­li­té dé­con­cer­tante, la jeune gé­né­ra­tion en re­vient aux po­si­tions les plus ex­trêmes du mo­ra­lisme fé­mi­niste. Les femmes y sont pré­sen­tées comme des vic­times pas­sives et désar­mées, in­ca­pables d’exis­ter dans le monde dan­ge­reux de la sexua­li­té sans une struc­ture au­to­ri­taire pa­ren­tale de sub­sti­tu­tion pour les pro­té­ger et les ven­ger. C’est dé­cou­ra­geant, c’est af­fli­geant ! Pire : ces co­lères hys­té­riques, ces toxines ma­so­chistes sont main­te­nant ar­ri­vées en France, au­tre­fois la ca­pi­tale mon­diale d’une concep­tion éclai­rée et cos­mo­po­lite tant de l’art que du sexe. Si même la France suc­combe sous le rou­leau com­pres­seur du fas­cisme fé­mi­niste, qui res­te­ra-t-il pour lut­ter?

HORS DU SYS­TÈME DE GENRE Vous af­fir­mez que ce qui est fé­mi­nin en vous re­lève de la na­ture et non de la culture. Mais, dans une confé­rence fil­mée du 20 mars 2017, vous avez lon­gue­ment in­sis­té sur le fait que vous ne vi­viez pas comme une femme, que vous ne vous étiez ja­mais sen­tie re­con­nue comme femme, mais que vous ne vous sen­tiez pas homme non plus. Quand elle a été la pre­mière femme élue à l’Aca­dé­mie fran­çaise, Mar­gue­rite Your­ce­nar a dit : « La lit­té­ra­ture dite fé­mi­nine a créé un ghet­to dont nous n’avons pas be­soin. L’écri­ture est le pro­duit de l’in­tel­li­gence. On n’écrit pas avec son sexe, même si, ce­pen­dant, cer­taines émo­tions sont sen­suelles. » Vous avez for­mu­lé le dé­sir que vos es­sais fassent co­exis­ter l’in­tel­lect et l’ins­pi­ra­tion, la ri­gueur de l’ana­lyse et ce que vous nom­mez « une prose poé­tique à la ma­nière de Wal­ter Pa­ter » ? Est-ce là un équi­valent de la sen­sua­li­té qu’évoque Your­ce­nar? Dans l’in­tro­duc­tion de mon nou­veau livre Pro­vo­ca­tions, je dé­cris la voix de Sexual Per­so­nae comme « une construc­tion trans­genre uti­li­sant les ma­té­riaux du lan­gage et de l’es­prit ». Je par­lais au­tre­fois de Sexual Per­so­nae comme du « plus grand chan­ge­ment de sexe de l’his­toire ». Par quelque sin­gu­la­ri­té du des­tin, j’ai par­cou­ru le monde comme un étran­ger vi­gi­lant né hors du sys­tème de genre. Il semble que j’aie tou­jours eu la ca­pa­ci­té de re­gar­der les femmes à tra­vers les yeux d’un homme, et les hommes à tra­vers les yeux d’une femme. J’ai sans au­cun doute été ins­pi­rée dans ma jeu­nesse par la clar­té froide, la vaste am­bi­tion et l’ar­chi­tec­ture mo­nu­men­tale du Deuxième sexe de Si­mone de Beau­voir. J’étais comme elle éprise de l’éner­gie concep­tuelle pro­pul­sive des plus grands ar­tistes et écri­vains de sexe mas­cu­lin. Seules les femmes faibles peuvent nier l’in­croyable pou­voir créa­tif des hommes de gé­nie à tra­vers l’his­toire, dans chaque do­maine de la vie et de l’art. Écrire est pour moi une en­trée dans l’abs­trac­tion, une fuite hors des ac­ci­dents et des hu­mi­lia­tions de la bio­lo­gie, hors de la ba­na­li­té quo­ti­dienne, vers un es­pace ob­jec­tif oc­cu­pé par des formes dé­cou­pées et aus­tères. Comme mes an­cêtres ro­mains qui construi­saient des routes, des temples et des stades à tra­vers tout le monde connu, j’ai le sen­ti­ment de tra­vailler dans la pierre. Wal­ter Pa­ter était le mo­dèle d’Os­car Wilde lors­qu’il était étu­diant à Ox­ford, et il a en ef­fet exer­cé une in­fluence cru­ciale sur moi. Son hom­mage bi­zarre et hyp­no­tique à la Jo­conde de Léo­nard de Vin­ci, écrit dans une prose poé­ti­que­ment so­phis­ti­quée qui an­nonce les My­tho­lo­gies de Ro­land Barthes, se confronte ain­si à la te­nace étran­ge­té de cette grande pein­ture et sug­gère une in­ti­mi­té pri­mi­tive des femmes avec la na­ture qui trouble le lec­teur. Quand j’écris sur l’art ou la poé­sie, je vise (telle un scru­pu­leux scribe égyp­tien) une des­crip­tion et une trans­crip­tion com­plètes qui sachent en même temps pré­ser­ver la fu­ga­ci­té sar­cas­tique de l’oeuvre et re­le­ver le dé­fi railleur qu’elle nous lance. Tout grand art se trans­forme, mys­té­rieu­se­ment, à chaque fois que nous re­ve­nons à lui.

SAU­VA­GE­RIE PRI­MI­TIVE « La so­cié­té n’est pas res­pon­sable, mais plu­tôt la force qui tient le crime sous son contrôle », dites-vous. Vous in­sis­tez sur l’exis­tence d’une cruau­té in­née. Croyez­vous comme Freud et, avant lui, avec Sa­bi­na Spiel­rein, qu’aus­si em­preint soit-on d’hu­ma­nisme et de bien­veillance, le sexe et l’éro­tisme sont « dé­mo­niques » ; et qu’on ne peut dé­bar­ras­ser le sexe (j’en­tends bien : le sexe entre adultes par­fai­te­ment consen­tants) de toute forme de rap­port de force? Ras­su­rez-moi: la joie et la li­ber­té dans le sexe ne sont pas des uto­pies ? Comme je l’af­firme dans Sexual Per­so­nae, la na­ture concerne les es­pèces, ja­mais les in­di­vi­dus. Ce n’est qu’à l’in­té­rieur de la so­cié­té que l’in­di­vi­dua­lisme peut émer­ger. L’ins­tinct sexuel est une pul­sion d’ori­gine hor­mo­nale, im­plan­tée en nous par une na­ture coer­ci­tive, dans le seul but de la pro­créa­tion hé­té­ro­sexuelle. Le plai­sir sexuel est un ap­pât, un leurre au moyen du­quel la na­ture a mis en contact phy­sique des gé­né­ra­tions in­nom­brables d’hommes et de femmes qui ne se com­pre­naient pas les uns les autres, à des fins de pré­ser­va­tion et d’ex­pan­sion de l’es­pèce. Que nous le vou­lions ou non, c’est un fait ir­ré­duc­tible que le sort a conçu nos corps pour l’ac­cou­ple­ment et la re­pro­duc­tion : le va­gin, en tant que ré­cep­tacle, va comme un gant au pé­nis qui y dé­pose sa se­mence. À me­sure que les so­cié­tés évo­luaient et que les pro­blèmes de sur­vie se fai­saient moins ur­gents, le sexe est de­ve­nu une ac­ti­vi­té ré­créa­tive, avec ses ri­tuels de sé­duc­tion an­nexes, et l’ho­mo­sexua­li­té a émer­gé en tant que pra­tique op­tion­nelle, par­fois dis­crè­te­ment to­lé­rée, ailleurs ré­pri­mée et per­sé­cu­tée pour des rai­sons re­li­gieuses. C’est la na­ture qui a im­plan­té la sexua­li­té dans nos corps ; je consi­dère donc l’ho­mo­sexua­li­té comme to­ta­le­ment na­tu­relle. Du point de vue li­ber­ta­rien qui est le mien, l’État ne doit exer­cer au­cune au­to­ri­té ni au­cun contrôle sur ce que nous fai­sons de nos corps, y com­pris la consom­ma­tion de drogues, la so­do­mie, la pros­ti­tu­tion ou l’avor­te­ment. Nos corps sont en­tiè­re­ment for­més dès la gros­sesse, bien avant que notre nais­sance nous confère la ci­toyen­ne­té dans le monde so­cial. Notre être phy­sique ne peut donc pas être ré­gu­lé par l’État. L’État jouit ce­pen­dant d’un rôle par­ti­cu­lier, qui consiste à gé­rer les si­tua­tions dans les­quelles nos choix per­son­nels peuvent af­fec­ter né­ga­ti­ve­ment la vie des autres, comme par exemple lors­qu’on as­treint des conduc­teurs de lo­co­mo­tive ou des chauf­feurs de bus à des tests de dé­pis­tage de drogues. Ce­pen­dant, ce que je vois à la fois dans l’hé­té­ro­sexua­li­té et dans l’ho­mo­sexua­li­té telles qu’elles existent dans les so­cié­tés avan­cées contem­po­raines, c’est l’émer­gence d’obs­curs sché­mas pui­sant leur source dans notre en­fance. En cette époque de fa­milles nu­cléaires iso­lées et claus­tro­phobes, le choix de la per­sonne qui nous at­tire ou dont nous tom­bons amou­reux semble pro­fon­dé­ment in­fluen­cé par notre en­fance. De plus, de longues ob­ser­va­tions m’ont mon­tré que, dans le monde oc­ci­den­tal contem­po­rain, l’ho­mo­sexua­li­té ex­clu­sive (par op­po­si­tion à la bi­sexua­li­té) trouve une étio­lo­gie par­ti­cu­lière dans ce que Freud ap­pelle « le ro­man fa­mi­lial ». Ce su­jet a été stu­pi­de­ment évi­té de­puis des dé­cen­nies, et la dis­cus­sion in­ter­dite, de peur de ren­for­cer les forces ré­pres­sives ho­mo­phobes. Il faut condam­ner cette cen­sure de toute pen­sée libre, de tout dis­cours libre à gauche. La connais­sance de soi, l’idéal del­phique, doit de­meu­rer notre prin­cipe ul­time. Oui, je crois que des hié­rar­chies se­crètes, des dy­na­miques de pou­voir ca­chées, re­le­vant tan­tôt de la bio­lo­gie, tan­tôt de la psy­cho­lo­gie, sont à l’oeuvre dans tout rap­port sexuel. Cer­tains aven­tu­riers du sexe cherchent à ren­for­cer leur iden­ti­té, d’autres à la sup­pri­mer. Nos ex­cès ou nos sur­plus de dé­sir, dis­traits de la simple mé­ca­nique de la pro­créa­tion, se dé­versent dans l’ima­gi­na­tion, l’hal­lu­ci­na­tion, l’ob­ses­sion, voire le meurtre, et de­meurent une source d’ins­pi­ra­tion ma­jeure pour l’art. Le sexe lui-même s’en­ra­cine par­tiel­le­ment voire en­tiè­re­ment dans des zones pri­mi­tives du cer­veau aux­quelles la conscience ra­tion­nelle n’a pas ac­cès. Des im­pul­sions et des si­gnaux ve­nus de cette zone obs­cure sur­gissent dans notre vie oni­rique, que la plu­part des gens bloquent par crainte au cours du ré­veil. Se­lon Sexual Per­so­nae, qui suit en ce­la Sade, Nietzsche et Freud, la ci­vi­li­sa­tion n’est qu’un ver­nis, qu’une sur­face ar­ti­fi­cielle dis­si­mu­lant les forces bouillon­nantes de la vo­lon­té de puis­sance. Toute cette sau­va­ge­rie pri­mi­tive fe­ra à nou­veau érup­tion dès que les struc­tures confor­tables de la so­cié­té oc­ci­den­tale s’ef­fon­dre­ront pour une rai­son ou une autre, sa­bo­tage vo­lon­taire ou ca­tas­trophe na­tu­relle, trem­ble­ment de terre ou chute d’as­té­roïde. Si des ter­ro­ristes fi­nis­saient par com­prendre com­ment pa­ra­ly­ser le ré­seau élec­trique dont le monde oc­ci­den­tal dé­pend dé­sor­mais dan­ge­reu­se­ment pour ses moindres ac­ti­vi­tés quo­ti­diennes, la ci­vi­li­sa­tion telle que nous la connais­sons s’ef­fon­dre­rait en quelques se­maines, l’in­ter­rup­tion de la four­ni­ture de nour­ri­ture condui­sant iné­vi­ta­ble­ment à des émeutes et des pillages. Ba­by­lone et la Rome im­pé­riale aus­si croyaient que leur ri­chesse et leurs cultures im­po­santes du­re­raient tou­jours. Mais l’hu­ma­ni­té sur­vi­vra, obs­ti­né­ment, échap­pant pas à pas aux ruines de ses illu­sions trom­peuses.

Ca­mille Pa­glia (Ph. DR).

Ca­mille Pa­glia. « Sexual Per­so­nae ». 1990.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.