Pier­rette Bloch, en so­li­taire

At a Dis­tance

Art Press - - CONTENTS - Hé­lène Tres­peuch

Pier­rette Bloch (1928-2017) a ra­re­ment pris place, dans l’his­toire de l’art, aux cô­tés des ar­tistes re­nom­més de sa gé­né­ra­tion. Pour­tant, son oeuvre pour­rait être as­so­ciée aux mou­ve­ments pic­tu­raux et gra­phiques des an­nées 1960-70. En­quête sur une ar­tiste es­seu­lée.

Pier­rette Bloch est dé­cé­dée le 7 juillet 2017 à l’âge de 89 ans, dis­crè­te­ment. De son vi­vant dé­jà, l’ar­tiste mon­trait peu d’ap­pé­tence pour les mon­da­ni­tés mé­dia­tiques. Ain­si, en 2013, dans le ca­ta­logue de sa ré­tros­pec­tive au mu­sée Je­nisch à Ve­vey, la conser­va­trice Lau­rence Sch­mid­lin concluait sa bio­gra­phie en ces termes: « Du­rant sa car­rière, Pier­rette Bloch a […] ai­mé se te­nir à l’écart – “une chose qui m’a tou­jours conve­nu“–, en­ga­gée, ri­gou­reuse, as­si­due, se consa­crant in­fa­ti­ga­ble­ment à son oeuvre comme ces pho­to­gra­phies la mon­trant tou­jours con­cen­trée, à l’ou­vrage (1). » Ce constat ap­pelle sans doute, sur­tout dans le contexte ac­tuel, une ana­lyse fé­mi­niste de cette mar­gi­na­li­té, comme celle qu’a me­née Fa­bienne Dumont dans son ou­vrage Des sor­cières comme les autres. Ar­tistes et fé­mi­nistes dans la France des an­nées 1970 (PUR, 2014). Tou­te­fois, Pier­rette Bloch rap­pe­lait : « Je ne suis pas une femme ar­tiste mais un in­di­vi­du », in­vi­tant ain­si à ne pas li­mi­ter l’étude de son oeuvre à la seule ap­proche gen­rée. Dans les ou­vrages gé­né­ra­listes sur l’his­toire de l’art contem­po­rain, il est rare de trou­ver le nom de Pier­rette Bloch. Son oeuvre semble avoir tra­ver­sé la se­conde moi­tié du 20e siècle sans avoir réus­si, jus­qu’à pré­sent, à se faire une place de choix dans les ré­cits éta­blis sur l’art de son temps. Ce constat pour­rait in­ci­ter à sup­po­ser hâ­ti­ve­ment que le tra­vail de l’ar­tiste manque d’in­té­rêt et d’ori­gi­na­li­té. Pour­tant, il suf­fit de mettre en pa­ral­lèle ses re­cherches plas­tiques avec celles d’ar­tistes plus re­nom­més comme Pierre Sou­lages, Hans Har­tung, Jean De­got­tex, Mi­chel Par­men­tier, Fran­çois Rouan, ou en­core Agnès Mar­tin, Ro­bert Ry­man pour se con­vaincre du fait que Pier­rette Bloch ne mé­rite pas le sort his­to­rio­gra­phique qui lui a été jus­qu’alors ré­ser­vé. Car la ma­nière dont elle a ex­plo­ré la pein­ture et le des­sin au tra­vers de va­ria­tions mul­tiples au­tour du noir, la ma­nière dont elle a in­ter­ro­gé la sys­té­ma­tique du geste le plus simple, di­ver­si­fié ses pro­cé­dés (col­lage, tis­sage, grat­tage, etc.) et ses ma­té­riaux (iso­rel, câbles, crin, etc.) sans ja­mais s’en­fer­mer dans une tech­nique, au­to­rise à pen­ser qu’elle a plei­ne­ment par­ti­ci­pé et contri­bué aux grandes en­tre­prises pic­tu­rales et gra­phiques de la se­conde moi­tié du 20e siècle. Cette mar­gi­na­li­té peut-elle se com­prendre en in­ter­ro­geant seule­ment l’oeuvre de l’ar­tiste, ses ren­contres, ses choix de car­rière ? Si oui, com­ment? La pre­mière ré­ponse qui s’im­pose, au vu des autres noms pré­cé­dem­ment évo­qués, tient au ré­flexe qu’ont les his­to­riens de l’art contem­po­rain de pen­ser l’his­toire du 20e siècle en termes de mou­ve­ments ou groupes ar­tis­tiques. Pierre Sou­lages, Hans Har­tung et Jean De­got­tex sont ain­si ran­gés dans la ca­té­go­rie de l’abs­trac­tion lyrique des an­nées 1950 – quand bien même leur oeuvre a su, dans une cer­taine me­sure, y échap­per. D’une autre gé­né­ra­tion, Mi­chel Par­men­tier est as­so­cié de­puis la fin des an­nées 1960 aux ac­ti­vi­tés du groupe BMPT (dont il re­pré­sente le « P »), quand Fran­çois Rouan est rat­ta­ché à Sup­port-Sur­face. Quant à Agnes Mar­tin et Ro­bert Ry­man, leurs noms se re­trouvent dans la ca­té­go­rie de la pein­ture mi­ni­ma­liste amé­ri­caine. Dans ce pay­sage, où clas­ser Pier­rette Bloch ? Dans la me­sure où sa car­rière ar­tis­tique a com­men­cé dans les an­nées 1950, qu’à cette époque son oeuvre re­lève d’une abs­trac­tion ges­tuelle (2), que l’ar­tiste a par­ti­ci­pé à plu­sieurs re­prises au Sa­lon des réa­li­tés nou­velles et qu’une grande ami­tié la liait à Pierre Sou­lages, il pa­raî­trait lo­gique de re­trou­ver Pier­rette Bloch af­fi­liée à ce mou­ve­ment de l’abs­trac­tion lyrique, aus­si in­hos­pi­ta­lier a-t-il pu de­ve­nir. Pour­tant, ce n’est pas le cas. Par exemple, dans les grandes ex­po­si­tions des an­nées 1980 qui ont ten­té de ré­ha­bi­li­ter cette pein­ture mal­me­née (si­non mal ai­mée), Pier­rette Bloch est ab­sente (3). Ce constat tient pro­ba­ble­ment au fait que ses oeuvres les plus connues, les plus mon­trées – celles pré­sen­tant d’in­nom­brables taches d’encre noire sur pa­pier et ses sculp­tures de crin – sont plus tar­dives (dé­ve­lop­pées de­puis les an­nées 1970) et se dé­tachent de ma­nière ma­ni­feste du vo­ca­bu­laire ex­pres­sion­niste, s’en­ga­geant dans une ré­flexion plus ana­ly­tique sur les com­po­santes es­sen­tielles de la pein­ture et du des­sin.

HORS CA­TÉ­GO­RIE Dès lors, pour­quoi l’oeuvre de Pier­rette Bloch n’est-elle pas as­so­ciée aux oeuvres de la scène abs­traite fran­çaise de la fin des an­nées 1960 et des an­nées 1970? Pour­quoi son nom n’est-il pas plus sou­vent rap­pro­ché de ce­lui des re­pré­sen­tants de Sup­port-Sur­face et BMPT? La ré­ponse est-elle liée au fait qu’elle ap­par­tienne à une autre gé­né­ra­tion ? L’hy­po­thèse n’est pas viable : Pier­rette Bloch au­rait pu connaître le même sort que Si­mon Han­taï, qui fut his­sé au rang de mo­dèle par les ar­tistes de Sup­port-Sur­face et BMPT et qui, de ce fait, ap­pa­raît sou­vent dans les ma­nuels d’his­toire de l’art à leurs cô­tés. Seul Al­fred Pac­que­ment semble s’être lan­cé dans un tel rap­pro­che­ment entre Pier­rette Bloch et les peintres abs­traits fran­çais des an­nées 196070, consa­crant, dans Vingt-cinq ans d’art en France, 1960-1985, plu­sieurs pages de son ar­ticle sur BMPT et Sup­port-Sur­face « aux ar­tistes de la gé­né­ra­tion pré­cé­dente qui les ont mar­qués » – cher­chant à « mon­trer com­ment une gé­né­ra­tion re­garde la pré­cé­dente, s’em­pare de son ap­port, en fait aus­si la cri­tique pour la dé­pas­ser si pos­sible (4) ». Pier­rette Bloch est bien nom­mée, néan­moins elle l’est très briè­ve­ment pour ses « mailles et encres noires (5) » à la toute fin du dé­ve­lop­pe­ment qui fait avant tout la part belle aux « deux fi­gures [qui] do­minent » la pé­riode : Si­mon Han­taï et Pierre Sou­lages. À quoi tient cette dif­fé­rence de trai­te­ment ? L’étude du cas de Si­mon Han­taï four­nit quelques élé­ments de ré­ponse. L’ar­tiste fran­co-hon­grois est né en 1922, soit six ans avant Pier­rette Bloch. Comme elle, il a com­men­cé à ex­po­ser son tra­vail au dé­but des an­nées 1950; comme elle, il ex­plore alors le vo­ca­bu­laire de l’abs­trac­tion lyrique ; en­fin, comme elle, il ne se fe­ra pas un nom dans l’his­toire de l’art en tant que re­pré­sen­tant de cette abs­trac­tion-là. Ce sont ses pliages de toiles préa­la­ble­ment en­duites de pein­ture da­tant des an­nées 1960 qui ont at­ti­ré l’at­ten­tion d’ar­tistes comme Da­niel Bu­ren, Mi­chel Par­men­tier, mais aus­si Claude Vial­lat, Pierre Bu­ra­glio ou Fran­çois Rouan, qui s’en­gagent à leur tour dans une ré­duc­tion de la pein­ture à son vo­ca­bu­laire le plus simple – à tra­vers la ré­pé­ti­tion d’un mo­tif, ou la mise en oeuvre de nou­velles pro­cé­dures pic­tu­rales telles l’agra­fage, le tres­sage, etc. Les col­lages de Pier­rette Bloch n’au­raient-ils pas pu consti­tuer une autre source d’in­fluence ? D’un point de vue plas­tique, sans doute, mais d’un point

de vue prag­ma­tique, il au­rait fal­lu que les ar­tistes en ques­tion aient pu avoir connais­sance de ce tra­vail. Or, les col­lages sur iso­rel ne se­ront pré­sen­tés au pu­blic pa­ri­sien, al­le­mand et suisse qu’au dé­but des an­nées 1970. En outre, il s’agis­sait vrai­sem­bla­ble­ment des pièces les plus ré­centes, et non celles réa­li­sées entre 1952 et 1956, ou celles de la fin des an­nées 1960. Il est en­fin in­dis­pen­sable de rap­pe­ler que Pier­rette Bloch a dis­pa­ru quelque temps du monde de l’art, comme l’in­di­quait l’his­to­rienne de l’art Lu­cile En­cre­vé en 1999: « Alors que sa pré­sence ne cesse de s’af­fir­mer, Pier­rette Bloch entre, vers 1956, dans ce qu’elle ap­pelle des “an­nées d’er­rance“, se re­ti­rant to­ta­le­ment du cir­cuit ar­tis­tique, réa­li­sant des oeuvres qu’elle conserve, si­len­cieuse, dans le se­cret de l’ate­lier. De ces an­nées, une seule encre, réa­li­sée au pin­ceau sur une feuille de pa­pier blanc, est en­core conser­vée. […] Au dé­but des an­nées soixante, Pier­rette Bloch dé­cide de mon­trer à nou­veau son tra­vail (6). » Cette dis­con­ti­nui­té per­met de com­prendre, en par­tie, que Pier­rette Bloch ait pu être ou­bliée dans les an­nées 1960, par manque de vi­si­bi­li­té. En ef­fet, mal­gré son dé­sir re­nou­ve­lé et ré­af­fir­mé d’ex­po­ser son tra­vail à cette pé­riode-là, l’ar­tiste ne bé­né­fi­cie­ra que d’une ex­po­si­tion per­son­nelle à la ga­le­rie Georges Bon­gers à Pa­ris en 1963 et d’une ex­po­si­tion col­lec­tive à l’Ame­ri­can Ar­tist’s Cen­ter en 1962. Il lui fal­lut at­tendre les an­nées 1970 pour mon­trer son tra­vail à un rythme plus sou­te­nu. Par consé­quent, pen­dant les an­nées 1960, ses oeuvres ont moins in­fluen­cé les pre­mières ma­ni­fes­ta­tions de BMPT (qui datent de 1967) et celles de Sup­port-Sur­face (entre l’été 1968 et 1970) qu’elles ne les ont ac­com­pa­gnées. Le rôle joué (ou non joué) par les ga­le­ries dans la dif­fu­sion et la re­con­nais­sance de l’oeuvre de Pier­rette Bloch dé­passe en outre la simple ques­tion de la pré­sen­ta­tion pu­blique d’un groupe d’oeuvres. En ef­fet, si la ren­contre entre Si­mon Han­taï et quelques ar­tistes de Sup­port-Sur­face s’est trans­for­mée en un rap­port d’in­fluence du­rable, c’est aus­si parce qu’un même ga­le­riste les a ré­gu­liè­re­ment réunis : Jean Four­nier. Ce der­nier a très tôt fait le choix de re­pré­sen­ter des ar­tistes de gé­né­ra­tions dif­fé­rentes, contri­buant ain­si à écrire et pro­mou­voir une cer­taine his­toire de l’abs­trac­tion en France. La pre­mière ex­po­si­tion per­son­nelle de Si­mon Han­taï dans sa ga­le­rie a eu lieu en 1956 et, en 1966, Jean Four­nier or­ga­ni­sait une ex­po­si­tion dé­ter­mi­nante : Trip­tyque, qui pré­sen­tait Han­taï, Jean-Paul Rio­pelle et An­to­ni Tà­pies aux cô­tés de Bu­ren, Par­men­tier, Bu­ra­glio et Jean-Mi­chel Meu­rice. En dé­cembre 1992, le ga­le­riste re­ve­nait sur la ge­nèse de ce pro­jet, ex­pli­quant : « Je n’ai ja­mais ef­fec­ti­ve­ment ima­gi­né faire une cham­brette à part, une pe­tite pièce pour mettre les jeunes peintres, ti­mi­de­ment, et ins­tal­ler leurs pré­dé­ces­seurs dans le sa­lon. Je les ai tou­jours consi­dé­rés comme un groupe de peintres. [...] L’idée de dé­part était d’as­so­cier quelques-uns de ces peintres, Meu­rice, Par­men­tier, Bu­ra­glio, à ceux par qui ils étaient “pré­sen­tés“: Rio­pelle, Tà­pies et Han­taï ; cer­tains peintres de l’an­cienne gé­né­ra­tion, cer­tains peintres de la nou­velle gé­né­ra­tion. Les deux gé­né­ra­tions étaient ain­si pré­sentes (7). » Jean Four­nier sut ain­si fa­vo­ri­ser les ren­contres, créer un es­pace de dia­logue entre des ar­tistes qui ne se se­raient peut-être pas aus­si fa­ci­le­ment ap­pro­chés en de­hors de ce contexte d’ému­la­tion. Mais Pier­rette Bloch n’a ma­ni­fes­te­ment ja­mais trou­vé son Jean Four­nier. La liste de ses ex­po­si­tions montre en ef­fet des noms de ga­le­ries d’une grande di­ver­si­té – ce qui ne l’a pas em­pê­chée de faire la ren­contre de Bu­ra­glio dans l’ate­lier de Sou­lages et de se lier d’ami­tié avec Meu­rice. PRO­FONDE SIN­GU­LA­RI­TÉ Il convient donc de ne pas ac­cor­der une im­por­tance dé­me­su­rée à ces élé­ments so­ciaux pour po­ser un re­gard plus at­ten­tif au tra­vail de l’ar­tiste. Car seule sa pra­tique du col­lage, qui re­monte aux an­nées 1950, au­rait fi­na­le­ment pu consti­tuer une pos­sible source d’in­fluence pour les avant-gardes abs­traites fran­çaises des an­nées 1960-70. En ef­fet, ses encres et mailles ne se dé­ve­loppent qu’à par­tir de la se­conde moi­tié des an­nées 1970. En outre, au vu de la bi­blio­gra­phie au­tour de l’oeuvre de l’ar­tiste, il semble évident qu’un in­té­rêt sou­te­nu pour son tra­vail éclot à par­tir des an­nées 1980 et s’épa­nouit plei­ne­ment de­puis les an­nées 1990. Ne fau­drait-il pas dès lors pen­ser que Pier­rette Bloch a nour­ri et re­nou­ve­lé son art en re­gar­dant les dé­ve­lop­pe­ments plas­tiques de la nou­velle gé­né­ra­tion ? Lu­cile En­cre­vé note que l’ar­tiste a, de fait, por­té un grand in­té­rêt aux tra­vaux de Sup­port-Sur­face et BMPT (8). En outre, il n’est pas in­in­té­res­sant de consta­ter que Mi­chel Par­men­tier a pu être un ca­ta­ly­seur de cette re­con­nais­sance of­fi­cielle de l’oeuvre de Pier­rette Bloch. Il in­vi­tait en ef­fet, en 1988, dans le ca­ta­logue de son ex­po­si­tion au Centre na­tio­nal des arts plas­tiques à Pa­ris, à re­con­si­dé­rer le tra­vail de Pier­rette Bloch « que vous ne con­nais­sez pas ou trop peu ». Il le po­si­tion­nait « dans la proche ban­lieue de cette nou­velle donne en train de se faire jour », in­di­quant qu’il avait le sen­ti­ment de par­ler « des mêmes choses » que l’ar­tiste,

Ci-des­sus / above: « Sans titre ». 2001 Encre noire sur pa­pier. 5,5 x 479,5 cm. (Ph. Adam Rzep­ka). Un­tit­led. Black ink on pa­per Page de droite / page right:

« Sans titre ». 1999. Encre sur pa­pier Vin­ci. 65 x 50 cm. (Ph. Adam Rzep­ka). Un­tit­led. Ink on Vin­ci pa­per

« Sans titre ». 1973. Encre sur pa­pier. 30 x 37 cm. (Ph. Adam Rzep­ka). Un­tit­led. Ink on pa­per avant de conclure qu’elle de­vrait « peut-être cher­cher plus ac­ti­ve­ment un ap­par­te­ment en ville ; c’est émol­lient, la ban­lieue (9) ». En 1992, il lui fai­sait l’hon­neur d’un texte élo­gieux dans le ca­ta­logue des Des­sins de crin de Pier­rette Bloch à la Ga­le­rie de France : « La pein­ture ho­quète, nous as­sène des somp­tuo­si­tés res­sas­sées ou des as­tuces dont de­vrait rou­gir le pire oncle drôle aux re­pas de ma­riage […]. Dieu est mort et le com­mu­nisme aus­si, la re­li­gion, le li­bé­ra­lisme et les na­tio­na­lismes se sont as­sis sur leurs ta­bou­rets lais­sés va­cants, nous nous en mor­drons les doigts ; mais l’art qui se sur­vit c’est quoi ? Si­non un sub­sti­tut hon­teux, un go­de­mi­ché qu’on range dans un ti­roir se­cret ou un em­blème qu’on af­fiche comme le fe­rait n’im­porte quelle Ver­du­rin ? Com­bien, en France, échappent à cette loi ? En comp­tant large une de­mi-dou­zaine. […]. Heu­reu­se­ment la crise du mar­ché est sé­vère et dé­cou­ra­ge­ra, avec un peu de chance, de nou­veaux ba­taillons de sui­veurs ma­lins ou idiots (ou les deux à la fois) ; c’est ce qu’on peut es­pé­rer. […] Bon, mais en at­ten­dant ces jours heu­reux, es­sayons de ré­sis­ter. Comme Bu­ren à sa fa­çon, comme Han­taï, comme quelques autres. Comme Pier­rette Bloch. Pier­rette Bloch n’a ja­mais cé­dé à la mode, au­cune ré­mi­nis­cence n’a dé­po­sé de sco­ries sur son tra­vail. […] Elle fait as­su­ré­ment par­tie de cette de­mi­dou­zaine d’ar­tistes (10). » Cet éloge n’a pas échap­pé à Al­fred Pac­que­ment. En 2002, alors qu’il est di­rec­teur du Mu­sée na­tio­nal d’art mo­derne, il ré­dige un texte dans le ca­ta­logue de l’ex­po­si­tion que le Ca­bi­net des des­sins du Centre Pom­pi­dou consacre à Pier­rette Bloch, rap­pe­lant : « Mi­chel Par­men­tier, qui n’était pas tendre avec ses contem­po­rains, et dont l’exi­gence in­tel­lec­tuelle et la sé­vé­ri­té fé­roce n’avaient d’égaux que les trai­te­ments ri­gou­reux qu’il s’in­fli­geait à lui-même, avait un jour, au dé­tour d’un texte, fait part de son ad­mi­ra­tion pour les tra­vaux de Pier­rette Bloch (11). » Faut-il pour au­tant faire de Pier­rette Bloch une hé­ri­tière de Mi­chel Par­men­tier ? Ce se­rait pé­rilleux. Pour­quoi ne pas par­tir du prin­cipe que son art n’a pas à rou­gir de sa pro­fonde sin­gu­la­ri­té ? Les nom­breuses ex­po­si­tions consa­crées à son oeuvre ces der­nières an­nées – le mu­sée Je­nisch à Ve­vey en 2013-14, le mu­sée Fabre en 2009, le Centre Pom­pi­dou à Pa­ris en 2002 ou en­core le MoMA à New York en 2010-11 pour l’ex­po­si­tion On Line sur le des­sin dans l’art du 20e siècle – prouvent que ses qua­li­tés ont su l’im­po­ser. Néan­moins, il se­rait re­gret­table que cette re­con­nais­sance ins­ti­tu­tion­nelle ne s’ac­com­pagne pas d’une ré­éva­lua­tion de la place de l’ar­tiste dans l’his­toire de l’art contem­po­rain. (1) Lau­rence Sch­mid­lin, « Une sorte de ha­sard. Une bio­gra­phie de Pier­rette Bloch », Pier­rette Bloch, mu­sée Je­nisch, 2013, p. 170. (2) À l’époque, Mi­chel Seu­phor pré­sen­tait son oeuvre comme une « pein­ture vo­lon­taire à fort ac­cent dra­ma­tique qui doit beau­coup à l’art de Sou­lages », dans son Dic­tion

naire de la pein­ture abs­traite, Ha­zan, 1957, p. 135. (3) Voir, par exemple trois ex­po­si­tions au Centre Pom­pi­dou, Pa­ris-New York, 1978 (Pier­rette Bloch réa­lise tout de même sa pre­mière ex­po­si­tion à New York en 1951) ; Pa­ris

Pa­ris, 1937-1957, 1981; les An­nées 50, 1988. (4) Al­fred Pac­que­ment, « Les pra­tiques de la pein­ture », dans Ro­bert Maillard (dir.), Vingt-cinq ans d’art en France,

1960-1985, La­rousse, 1986, p. 225. (5) Ibid., p. 234. (6) Lu­cile En­cre­vé, « Pier­rette Bloch, col­lages et encres, 1968-1998 », Pier­rette Bloch. Des­sins, encres et col­lage, Mu­sée de Gre­noble, 1999, p. 28, 30. (7) Jean Four­nier, « En­tre­tien avec Jean-Paul Ame­line et Har­ry Bel­let », Ma­ni­feste. Une his­toire pa­ral­lèle 1960-1990, Centre Pom­pi­dou, Mu­sée na­tio­nal d’art mo­derne, 1993. (8) Lu­cile En­cre­vé, « Pier­rette Bloch, col­lages et encres, 1968-1998 », art. cit., p. 30 : « Pier­rette Bloch est alors très in­for­mée des ac­ti­vi­tés des jeunes ar­tistes qui, plus tard, par­ti­ci­pe­ront aux ex­po­si­tions des groupes BMPT ou Sup­ports-Sur­faces, comme Jean-Mi­chel Meu­rice. » (9) Mi­chel Par­men­tier, « Proche ban­lieue, les pas per­dus »,

Mi­chel Par­men­tier, CNAP, 1988, p. 65. (10) Mi­chel Par­men­tier, « Sans doute », Pier­rette Bloch.

Des­sins de crin, Ga­le­rie de France, n. p. (11) Al­fred Pac­que­ment, « Lignes d’encre, lignes de crin »,

Pier­rette Bloch, Centre Pom­pi­dou, Ca­bi­net d’art gra­phique, 2002, p. 5. The death of Pier­rette Bloch on 7 Ju­ly 2017 at the age of eigh­ty-nine re­cei­ved lit­tle co­ve­rage. Du­ring her li­fe­time the ar­tist was not much in­ter­es­ted in me­dia hype. In the ca­ta­logue of her 2013 re­tros­pec­tive at the Mu­sée Je­ni­shch in Ve­vey, the cu­ra­tor Lau­rence Sch­mid­lin conclu­ded her bio­gra­phy: ‘Du­ring her ca­reer Pier­rette Bloch … li­ked to re­main at a dis­tance—“so­me­thing that has al­ways sui­ted me”—com­mit­ted, ri­go­rous, as­si­duous, ti­re­less­ly de­di­ca­ted to her work, as in the pho­to­graphs that al­ways show her concen­tra­ted, with the work.’(1) This sta­te­ment calls for, es­pe­cial­ly in the cur­rent cli­mate, a fe­mi­nist ana­ly­sis of this mar­gi­na­li­ty, such as that which Fa­bienne Dumont conduc­ted in her book Des sor­cières comme les autres. Ar­tistes et fe­mi­nists dans la France des an­nées 1970 (PUR, 2014). Pier­rette Bloch her­self stres­sed: ‘I am not a wo­man ar­tist but an in­di­vi­dual’, an in­vi­ta­tion for us to not li­mit the stu­dy of her work to on­ly a gen­de­red ap­proach. In ge­ne­ral works on the his­to­ry of contem­po­ra­ry art, it is rare to find the name Pier­rette Bloch. Her work seems to have sur­vi­ved the se­cond half of the 20th cen­tu­ry wi­thout ha­ving suc­cee­ded, un­til now, in ma­king a si­gni­fi­cant place for it­self in the es­ta­bli­shed ac­counts of the art of her time. This could lead us to has­ti­ly as­sume that the ar­tist’s work lacks in­ter­est and ori­gi­na­li­ty. Ho­we­ver, it is en­ough to com­pare her vi­sual

re­search with that of bet­ter-known ar­tists such as Pierre Sou­lages, Hans Har­tung, Jean De­got­tex, Mi­chel Par­men­tier, Fran­çois Rouan, or even Agnes Mar­tin and Ro­bert Ry­man, to convince your­self that Pier­rette Bloch does not de­serve the his­to­rio­gra­phic fate that has been hers un­til now. The way she ex­plo­red pain­ting and dra­wing through mul­tiple va­ria­tions around black, the way she ques­tio­ned the me­cha­nics of the most simple ges­ture, va­ried her tech­niques (col­lage, wea­ving, scra­ping, etc.) and ma­te­rials (Ma­so­nite, cables, hor­se­hair, etc.) wi­thout ever lo­cking her­self in­to a tech­nique, is in­di­ca­tive of her full par­ti­ci­pa­tion and contri­bu­tion to the ma­jor pic­to­rial and gra­phic un­der­ta­kings of the se­cond half of the 20th cen­tu­ry. Can her mar­gi­na­li­za­tion be un­ders­tood on­ly by ques­tio­ning the ar­tist’s work, her en­coun­ters and ca­reer choices? And if so, how?

BEYOND CLASSIFICATION

The most ob­vious ans­wer, in view of the names men­tio­ned above, is contem­po­ra­ry art his­to­rians de­fault re­fe­ren­cing of 20thcen­tu­ry his­to­ry in terms of ar­tis­tic mo­ve­ments or groups.Thus Pierre Sou­lages, Hans Har­tung and Jean De­got­tex are clas­si­fied un­der 1950s ly­ri­cal abs­trac­tion, even though their work, to an extent, es­ca­ped it. From ano­ther generation, Mi­chel Par­men­tier has been as­so­cia­ted with the BMPT group (he is the P) since the late 1960s, while Fran­çois Rouan is af­fi­lia­ted with Sup­ports-Sur­faces. The names Agnes Mar­tin and Ro­bert Ry­man can be found in the ca­te­go­ry of Ame­ri­can mi­ni­ma­list pain­ting. In this fra­me­work, where to clas­si­fy Pier­rette Bloch? Since her ar­tis­tic ca­reer be­gan in the 1950s with work ba­sed on ges­tu­ral abs­trac­tion,(2) her par­ti­ci­pa­tion, se­ve­ral times, in the Sa­lon des Réa­li­tés Nou­velles, and her great friend­ship with Pierre Sou­lages, it would seem lo­gi­cal to find Pier­rette Bloch af­fi­lia­ted to the ly­ri­cal abs­trac­tion mo­ve­ment, ho­we­ver un­wel­co­ming it would be­come. This has not been the case though. For example, in the ma­jor ex­hi­bi­tion of the 1980s that tried to re­ha­bi­li­tate this mis­trea­ted (if not un­lo­ved) pain­ting, Pier­rette Bloch is ab­sent.(3) This is most li­ke­ly due to her best-known, most ex­hi­bi­ted works—those with in­nu­me­rable black ink spots on pa­per and her hor­se­hair sculp­tures—being made la­ter (from the 1970s), and clear­ly dis­so­cia­ted from ex­pres­sio­nist vo­ca­bu­la­ry, en­ga­ging in more ana­ly­ti­cal re­flec­tion on the es­sen­tial com­po­nents of pain­ting and dra­wing. So why isn’t Pier­rette Bloch’s work as­so­cia­ted with the works of the French abs­trac­tio­nists of the late 1960s and the 1970s? Why isn’t her name af­fi­lia­ted more of­ten with those of the re­pre­sen­ta­tives of Sup­portsSur­faces and BMPT? Is it be­cause she be- longs to ano­ther generation?This hy­po­the­sis isn’t convin­cing: Pier­rette Bloch could have en­joyed the same re­cog­ni­tion as Si­mon Han­taï, who was hai­led as a mo­del by the ar­tists of Sup­ports-Sur­faces and BMPT and who, be­cause of this, of­ten ap­pears in art his­to­ry text­books along­side them. It seems on­ly Al­fred Pac­que­ment ini­tia­ted a rap­pro­che­ment bet­ween Pier­rette Block and the French abs­tract pain­ters of the 1960s and 1970s, de­vo­ting se­ve­ral pages of his en­tries on BMPT and Sup­ports-Sur­faces in Vingt

cinq ans d’art en France, 1960-1985, ‘to the ar­tists of the pre­vious generation who in­fluen­ced them’, see­king to ‘re­veal how a generation re­gards the pre­ce­ding one, ta­king pos­ses­sion of their contri­bu­tion, and chal­len­ging it in or­der to over­come it if pos­sible’.(4) Pier­rette Bloch is apt­ly ack­now­led­ged, al­though brie­fly, for her ‘knits and black inks’(5) at the ve­ry end of the per­iod, which above eve­ry­thing, gives pride of place to ‘two fi­gures [who] do­mi­na­ted’ the era: Si­mon Han­taï and Pierre Sou­lages.

LACK OF VI­SI­BI­LI­TY

Why this dis­pa­ri­ty in treat­ment? The case of Si­mon Han­taï pro­vides some ans­wers. The Fran­co-Hun­ga­rian ar­tist was born in 1922, six years be­fore Pier­rette Bloch. Like her, he be­gan ex­hi­bi­ting his work in the ear­ly 1950s; like her, he sub­se­quent­ly ex­plo­red the vo­ca­bu­la­ry of ly­ri­cal abs­trac­tion; fi­nal­ly, like her, he did not make a name for him­self in art his­to­ry as a re­pre­sen­ta­tive of that abs­trac­tion. It was his fol­ding of can­vases coa­ted with paint, da­ting from the 1960s, that at­trac­ted the at­ten­tion of ar­tists such as Da­niel Bu­ren and Mi­chel Par­men­tier, as well as Claude Vial­lat, Pierre Bu­ra­glio and Fran­çois Rouan, who in their turn com­mit­ted them­selves to the re­duc­tion of pain­ting to its sim­plest vo­ca­bu­la­ry, through the re­pe­ti­tion of a pat­tern, or ins­ti­ga­ting new pic­to­rial ap­proaches, such as sta­pling, wea­ving, etc. Couldn’t Pier­rette Bloch’s col­lages have been ano­ther source of in­fluence? Wi­thout doubt from a vi­sual point of view, but from a prag­ma­tic point of view the ar­tists in ques­tion could not have known of this work: the col­lages on Ma­so­nite we­ren’t shown to the Pa­ri­sian, Ger­man and Swiss pu­blic un­til the ear­ly 1970s. Most li­ke­ly, these were the most recent pieces, not those made bet­ween 1952 and 1956, or those from the late 1960s. It is al­so im­por­tant to re­call that Pier­rette Bloch di­sap­pea­red from the art world for some time, as art his­to­rian Lu­cile En­cre­vé poin­ted out in 1999: ‘Just as she was es­ta­bli­shing her­self, around 1956 Pier­rette Bloch en­te­red what she would call ‘years of wan­de­ring’, wi­th­dra­wing com­ple­te­ly from the art world, crea­ting works that she kept silent, in the se­cret of the stu­dio. From these years on­ly one ink, rea­li­zed with a brush on a sheet of white pa­per, still exists. … At the be­gin­ning of the 1960s Pier­rette Bloch de­ci­ded to show her work again.’(6) This in­ter­rup­tion makes it pos­sible to un­ders­tand, in part, that Pier­rette Bloch may have been for­got­ten in the 1960s due to lack of vi­si­bi­li­ty. In­deed, des­pite her re­ne­wed and reaf­fir­med de­sire to show her work at that time, the ar­tist on­ly had one so­lo ex­hi­bi­tion, at Ga­le­rie Georges Bon­gers in Pa­ris in 1963, and a group ex­hi­bi­tion at the Ame­ri­can Ar­tist’s Cen­ter in 1962. Her work was not shown at more in­tense rate un­til the 1970s. The re­sult was that du­ring the 1960s her works had less in­fluence on the ini­tial ap­pea­rances of BMPT (which date to 1967) and of Sup­ports-Sur­faces (bet­ween sum­mer 1968 and 1970) than did those wor­king at the same time. The role played (or not) by gal­le­ries in the dis­se­mi­na­tion and re­cog­ni­tion of Pier­rette Bloch’s work ex­tends beyond the simple ques­tion of the pu­blic pre­sen­ta­tion of a group of works.The mee­ting bet­ween Si­mon Han­taï and cer­tain of the Sup­ports-Sur­faces ar­tists be­came a las­ting and in­fluen­tial re­la-

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