His­toire d’école

School His­to­ry

Art Press - - CONTENTS - Ca­the­rine Millet

D’abord pré­sen­tée à Londres, à la Tate Bri­tain, l’ex­po­si­tion Ba­con, Freud, and the Pain­ting of the School of Lon­don est, jus­qu’au 13 jan­vier, vi­sible au mu­sée des beaux-arts de Bu­da­pest. Aux ama­teurs de pein­ture qui ne l’au­raient pas dé­jà vue et qui n’au­raient pas d’autre plan pour la pé­riode des fêtes, je re­com­mande la vi­site. De la bonne pein­ture, de la pein­ture so­lide, ils en ver­ront là lar­ge­ment pour le prix de leur billet Ea­syJet. L’ex­po­si­tion est grosse de 90 ta­bleaux, par­mi les­quels des en­sembles im­por­tants et re­pré­sen­ta­tifs de Fran­cis Ba­con, Lu­cian Freud, Frank Auer­bach, Leon Kos­soff, Ki­taj, Pau­la Re­go. Les oeuvres sont âpres, ra­di­cales — si l’on met à part Ba­con, les cou­leurs ter­reuses do­minent —, tout en fai­sant preuve d’un sa­vant tra­vail de la ma­tière et de la sur­face pic­tu­rales. Par exemple et pa­ra­doxa­le­ment, les épais qua­si-mo­no­chromes d’Auer­bach et les scènes urbaines cha­hu­tées et comme je­tées sur la toile de Kos­soff ne sont pas étouf­fants, leur es­pace offre tou­jours une pro­fon­deur. Une dé­cou­verte est à faire, celle de Fran­cis New­ton Sou­za. In­dien né dans une en­clave por­tu­gaise, il a im­por­té à Londres sa culture ca­tho­lique et il en a trai­té les thèmes, saint Sé­bas­tien, la Cru­ci­fixion, et aus­si des nus, dans le style d’une éton­nante ter­ri­bi­li­tà pri­mi­ti­viste. La rai­deur de son des­sin m’a fait pen­ser à Jean­Mi­chel Bas­quiat (1), avec cette dif­fé­rence que, outre une maî­trise que l’Amé­ri­cain n’a pas eu le temps d’ac­qué­rir, il aborde des thèmes igno­rés par ce­lui-ci, no­tam­ment sexuels. Pour mettre en évi­dence la co­hé­rence de cette « École de Londres » (Ki­taj est le pre­mier à avoir uti­li­sé l’ex­pres­sion à l’oc­ca­sion d’une ex­po­si­tion que lui, amé­ri­cain, or­ga­ni­sa en 1976, The Hu­man Clay), l’ex­po­si­tion couvre une très longue pé­riode, des ta­bleaux de Wal­ter Ri­chard Si­ckert peints au dé­but du 20e siècle à ceux des ex-YBA (2), Glenn Brown, Jen­ny Sa­ville, et jus­qu’à ceux de Ly­nette Yia­dom-Boa­kye, née en 1977. Le titre qu’avait choi­si Ki­taj dit bien ce qui conti­nue de ca­rac­té­ri­ser cette tra­di­tion an­glaise : la re­pré­sen­ta­tion du corps hu­main et l’ana­lo­gie entre la chair hu­maine et la ma­tière pic­tu­rale. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce sont des thèmes qui re­montent à loin et que le mo­der­nisme avait com­plè­te­ment lais­sés de cô­té. Pour ju­ger de la prouesse concep­tuelle et es­thé­tique né­ces­saire à leur re­nou­vel­le­ment, il suf­fit de com­pa­rer les meilleurs des peintres ici pré­sen­tés… aux moins bons. Les ama­teurs com­pren­dront ma la­pa­lis­sade. Si l’on aime le bon vieux mé­dium, on est tou­jours prêt à lais­ser traî­ner son oeil de­vant ce qu’on ap­pe­lait ja­dis « un beau mor­ceau de pein­ture ». Mais au terme de la vi­site, on se­ra d’au­tant plus en me­sure d’ap­pré­cier la sub­tile al­ter­nance des zones lisses et des zones gra­nu­leuses dans les sur­faces de Freud, l’éco­no­mie de moyens chez Ba­con, la fan­tai­sie cruelle de Re­go, qu’on les au­ra vues jux­ta­po­sées à la qua­li­té sim­ple­ment « beauxarts » de William Cold­stream, d’Euan Uglow, ou de Ce­lia Paul.

UN HÉ­RI­TAGE RE­VEN­DI­QUÉ

La sé­lec­tion compte une ving­taine d’ar­tistes. Les pré­mices du pop sont prises en compte à tra­vers Ki­taj et Da­vid Ho­ck­ney, et la fi­gu­ra­tion dé­li­cate de Mi­chael An­drews au­rait pu être rap­pro­chée des pein­tures du du­cham­pien Ri­chard Ha­mil­ton qui manquent ici. Deux fi­gures de l’école fran­çaise sont dans le par­cours, Al­berto Gia­co­met­ti et Chaïm Sou­tine, pour l’in­fluence qu’elles ont exer­cé sur l’école an­glaise, tan­dis que les au­teurs du ca­ta­logue re­lie cette der­nière à la scène in­ter­na­tio­nale ac­tuelle : Ma­ria Lass­nig, Marlene Du­mas (Char­lotte Mul­lins), et l’école de Cluj (Dá­vid Fe­hér, co-com­mis­saire). D’autres textes prêtent à sou­rire qui usent d’un vo­ca­bu­laire be­noî­te­ment per­ver­ti par l’idéo­lo­gie fé­mi­niste. Ain­si, les nus de Wal­ter Ri­chard Si­ckert, dont le très beau Nuit d’été (1906), sont for­cé­ment « voyeu­ris­tic » pour Ele­na Crip­pa, com­mis­saire de l’ex­po­si­tion. (Eh oui, dif­fi­cile d’être un peintre sans ce vi­lain dé­faut !) Et si Gre­go­ry Sal­ter ne s’étend pas sur les sources d’un por­trait peint par Ba­con, qui com­bine une pho­to­gra­phie de son amant et une autre d’un ora­teur na­zi, il sou­ligne en re­vanche que Sou­za (hé­las pour lui) uti­lise des ca­té­go­ries « mi­so­gy­nis­tic » : «Wo­man as mo­ther, lo­ver and des­troyer ». Nous échap­pons en­core en France à cette mo­ra­li­sa­tion du dis­cours cri­tique. Aus­si étais-je, à l’is­sue de ma vi­site, oc­cu­pée par une autre ques­tion : une ex­po­si­tion équi­va­lente se­rait-elle pos­sible en France ? Il y a des peintres de la fi­gure en France et des cri­tiques s’y in­té­ressent, mais il ne semble pas qu’on puisse mo­bi­li­ser l’at­ten­tion, sur­tout ins­ti­tu­tion­nelle, sur les ques­tions qu’elle pose. Mon pre­mier ré­flexe a été de pen­ser qu’il se­rait dif­fi­cile de réunir, sur la même pé­riode, au­tant de pein­tures as­su­mant pa­reille­ment leur écart par rap­port à la ligne droite mo­der­niste. Trop da­daïste en­core, le Pi­ca­bia des nus kitsch, trop « post-cu­biste » ou « pro­to-pop », le Hé­lion du re­tour à la fi­gu­ra­tion ? Et puis j’ai com­men­cé à ima­gi­ner un pa­no­ra­ma qui, dans des styles très dif­fé­rents des An­glais bien sûr, pré­sen­tait ni plus ni moins de qua­li­té, ni plus ni moins de co­hé­rence : le De­rain d’entre fau­visme et re­tour à l’ordre, Bal­thus, Gia­co­met­ti, le Fau­trier des an­nées 1920, Fran­cis Gru­ber, le Buf­fet des dé­buts, et plus tard Eu­gène Leroy, Da­do, Re­bey­rolle, Du­four, le Biou­lès des Nues, et au­jourd’hui Des­grand­champs, le Cor­pet des por­traits en pied, Pen­chréac’h… Des ta­bleaux, on en trou­ve­rait. Ce qui manque, c’est le tis­su so­cial qui re­lie­rait leurs au­teurs. Certes, il y a l’ami­tié entre l’un ou l’autre, ou le res­pect d’un plus jeune pour un aî­né, mais rien d’équi­valent à ce que dé­montre l’ex­po­si­tion d’une école an­glaise qui s’est for­gée à tra­vers des échanges entre ar­tistes (Ba­con-Freud, Auer­bach-Kos­soff), un en­sei­gne­ment (The Slade School of Fine Arts), un hé­ri­tage re­ven­di­qué (Jen­ny Sa­ville en re­gard de Ba­con et Freud, Glenn Brown et Auer­bach). Bref, une his­toire. (1) Voir sur notre site art­press.com le compte ren­du de l’ex­po­si­tion. (2) Young Bri­tish Ar­tists, ré­vé­lés par l’ex­po­si­tion Sen­sa­tion en 1997. ——— Be­fore being shown at theTate Bri­tain, Lon­don, the ex­hi­bi­tion Ba­con, Freud and the Pain­ting of the School of Lon­don can be seen at the Hun­ga­rian Na­tio­nal Gal­le­ry in Bu­da­pest un­til 13 Ja­nua­ry. For pain­ting lo­vers who ha­ven’t al­rea­dy seen it and have no plans for the ho­li­day sea­son, I re­com­mend vi­si­ting. For the price of an Ea­syJet ticket you will see a lot of good, so­lid pain­ting. The ex­hi­bi­tion has ni­ne­ty pain­tings, in­clu­ding ma­jor, illus­tra­tive works by Fran­cis Ba­con, Lu­cian Freud, Frank Auer­bach, Leon Kos­soff, Ki­taj and Pau­la Re­go. The works are harsh, ra­di­cal—aside from Ba­con, ear­thy co­lours do­mi­nate—while de­mons­tra­ting skil­ful work with ma­te­rial and pic­to­rial sur­faces. For example, and pa­ra­doxi­cal­ly, Suer­back’s thick qua­si-mo­no­chromes and the chao­tic ur­ban scenes that seem as if thrown on Kos­soff’s can­vas are not sti­fling; their space al­ways of­fers a depth.There is al­so a dis­co­ve­ry to be made: Fran­cis New­ton Sou­za. An In­dian born in a Por­tu­guese en­clave, he im­por­ted his Ca­tho­lic culture to Lon­don, ex­plo­ring its themes, Saint Se­bas­tian and the Cru­ci­fixion, as well as nudes in the style of an as­to­ni­shing ter­ri­bi­li­tà pri­mi­ti­vist. The ri­gi­di­ty of his dra­wing re­minds me of Bas­quiat,(1) with the dif­fe­rence that in ad­di­tion to a mas­te­ry that the lat­ter ne­ver had time to ac­quire, Sou­za ta­ckles themes the Ame­ri­can igno­red, par­ti­cu­lar­ly sexual ones.

CO­HE­RENCE

To un­ders­core the co­he­rence of this ‘Lon­don School’ (Ki­taj was the first to use this ex­pres­sion, du­ring the ex­hi­bi­tion The Hu­man Clay, which he or­ga­ni­zed in 1976), the show co­vers a ve­ry long per­iod, from Wal­ter Ri­chard Si­ckert’s ear­ly-20th cen­tu­ry paint- ings to those of YBA alum­ni,(2) Glenn Brown, Jen­ny Sa­ville, and even those by Ly­nette Yia­dom-Boa­kye, born in 1977. The title Ki­taj chose

says eve­ry­thing about what still cha­rac­te­rizes this En­glish tra­di­tion: the re­pre­sen­ta­tion the hu­man bo­dy and the ana­lo­gy be-tween hu­man flesh and pic­to­rial mat­ter. The ve­ry least we can say is that these themes go back a long way and that mo­der­nism has com­ple­te­ly igno­red them. To judge the concep­tual and aes­the­tic pro­wess re­qui­red for their re­ne­wal it is en­ough to com­pare the best of the pain­ters pre­sen­ted here … with the worst. Pain­ting lo­vers will un­ders­tand my truism. If you like this de­pen­dable me­dium, you are al­ways rea­dy to let your eye fall on what was once cal­led ‘a beau­ti­ful piece of paint’. But by the time you’ve fi­ni­shed vi­si­ting the ex­hi­bi­tion, you will be more able to ap­pre­ciate the subtle changes from smooth to grai­ny zones in Freud’s sur­faces, the eco­no­my of means in Ba­con, the cruel fan­ta­sy in Re­go if you have seen them jux­ta­po­sed with the me­re­ly ‘fine art’ of William Cold­stream, Euan Uglow and Ce­lia Paul.

EX­CHANGES

The ex­hi­bi­tion in­cludes around twen­ty ar­tists. The be­gin­nings of pop are co­ve­red with Ki­taj and Da­vid Ho­ck­ney, and the de­li­cate fi­gu­ra­tion Mi­chael An­drews could have been com­pa­red to the Du­cham­pian pain­tings of Ri­chard Ha­mil­ton, but these are mis­sing from here. Two fi­gures from the French School have been in­clu­ded—Al­berto Gia­co­met­ti and Chaïm Sou­tine—for the in­fluence they wiel­ded over the En­glish School, while the ca­ta­logue’s au­thors link the lat­ter to to­day’s in­ter­na­tio­nal scene: Ma­ria Lass­nig and Marlene Du­mas (Char­lotte Mul­lins), and the Cluj School (Dá­vid Fe­hér, co-cu­ra­tor). Other texts en­gen­der smiles thanks to their use of a vo­ca­bu­la­ry be­ni­gn­ly per­ver­ted by fe­mi­nist ideo­lo­gy. Thus, Si­ckert’s nudes, in­clu­ding his ve­ry beau­ti­ful Sum­mer Night (1906) are of course ‘voyeu­ris­tic’ for the ex­hi­bi­tion’s cu­ra­tor Ele­na Crip­pa. (Yes, it is quite dif­fi­cult to be a pain­ter wi­thout this nas­ty flaw!) And while Gre­go­ry Sal­ter doesn’t dwell on the sources of a por­trait pain­ted by Ba­con, com­bi­ning a pho­to­graph of his lo­ver and ano­ther of a Na­zi spo­kes­man, he points out that Sou­za (alas for him) uses ‘mi­so­gy­nis­tic’ ca­te­go­ries: ‘wo­man as mo­ther, lo­ver and des­troyer.’ In France we have so far avoi­ded such mo­ra­li­za­tion of cri­ti­cal dis­course. Thus, at the end of my vi­sit I was oc­cu­pied by ano­ther ques­tion: would the same ex­hi­bi­tion be pos­sible in France? There are fi­gu- ra­tive pain­ters in France and it in­ter­ests cri­tics, but the ques­tions it poses do not seem to mo­bi­lize at­ten­tion, es­pe­cial­ly ins­ti­tu­tio­nal at­ten­tion. My first re­flex was to think that it would be dif­fi­cult to bring to­ge­ther pain­tings co­ve­ring the same per­iod, so ma­ny pain­tings de­via­ting from the straight line of mo­der­nism.Too Da­daist again, the Pi­ca­bia of kitsch nudes, too ‘post­cu­bist’ or ‘pro­to-pop’, the He­lion of the re­turn to fi­gu­ra­tion? And then I be­gan to ima­gine a pa­no­ra­ma that pre­sen­ted—in ve­ry dif­ferent styles from the En­glish of course—nei­ther more nor less qua­li­ty, nei­ther more nor less co­he­rence: De­rain bet­ween fau­vism and the re­turn to or­der, Bal­thus, Gia­co­met­ti, Fau­trier of the 1920s, Fran­cis Gru­ber, ear­ly Buf­fet, and la­ter Eu­gène Leroy, Da­do, Re­bey­rolle, Du­four, the nudes of Biou­lès, and to­day Des­grand­champs, Cor­pet’s full-length por­traits and Pen­chréac’h. Pain­tings could be found. What is mis­sing is the so­cial fa­bric connec­ting their crea­tors. Cer­tain­ly there may be friend­ships bet­ween one or the other, or the res­pect of the young for an el­der, but no­thing equi­va­lent to what is de­mons­tra­ted in the ex­hi­bi­tion of the En­glish School that was for­ged through ex­changes bet­ween ar­tists (Ba­con- Freud, Auer­bach-Kos­soff), a school (The Slade School of Fine Arts), a clai­med le­ga­cy (Jen­ny Sa­ville look- ing at Ba­con and Freud, Glenn Brown and Auer­bach). In short, a his­to­ry.

Trans­la­tion: Bronwyn Ma­ho­ney (1) See the art­press.com web­site for a re­view of the ex­hi­bi­tion. (2) Young Bri­tish Ar­tists, re­vea­led in the 1997 ex­hi­bi­tion Sen­sa­tion.

De haut en bas/ from top:

Fran­cis New­ton Sou­za. « Black Nude ».

1961. Acryl. sur toile. Acry­lic on can­vas Mi­chael An­drews. « Me­la­nie and

Me Swim­ming ». 1978-79. Acry­lique sur toile. 196 x 196 cm. (© Tate, Londres 2018). Acry­lic on can­vas Fran­cis Ba­con. « Por­trait of Isa­bel Raws­thorne ». 1966. Huile sur toile. (© The Es­tate of Fran­cis Ba­con © Tate, Londres 2018). Oil on can­vas

Lu­cian Freud. « Na­ked Por­trait ». 1972-73. Huile sur toile. 61 × 61 cm. (© Tate, Londres 2018). Oil on can­vas

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