Ali­ghie­ro Boet­ti

Ga­le­rie Tor­na­buo­ni Art / 3 fé­vrier - 8 avril 2017

Art Press - - CONTENTS - Charles-Ar­thur Boyer

À la fa­veur d’un dé­mé­na­ge­ment au coeur du Ma­rais pa­ri­sien, la ga­le­rie Tor­na­buo­ni Art dé­ploie sur près de 700m2 presque tout l’oeuvre d’Ali­ghie­ro Boet­ti. Au-de­là de ses qua­li­tés mu­séales, cette ré­tros­pec­tive re­flète sur­tout cette fa­çon dont l’ar­tiste ita­lien, membre de l’arte po­ve­ra, a su tout au long de sa car­rière ha­bi­ter poé­ti­que­ment le monde, se­lon les mots d’Höl­der­lin, et s’en­ga­ger sur des routes a prio­ri buis­son­nières mais ô com­bien per­ti­nentes et en­ri­chis­santes. Une des pre­mières salles re­cons­ti­tue, pour la pre­mière fois à Pa­ris, le mur de l’ate­lier de l’ar­tiste, com­po­sé d’une multitude de pe­tits cadres réunis­sant tout à la fois l’es­quisse de cer­taines oeuvres, les tra­vaux de ses amis, des images de ré­fé­rence, des lettres échan­gées, des mots grif­fon­nés ou des des­sins d’en­fants conser­vés. Un mur ma­trice-mé­moire-em­preinte qui en­tre­croise les faits, les images et les évé­ne­ments qui font tout le tis­su d’une vie et d’une car­rière. Au-de­là de son ca­rac­tère duel fon­da­teur, la co­hé­rence du pro­jet ar­tis­tique de Boet­ti s’im­pose d’oeuvre en oeuvre à tra­vers ce sys­tème presque frac­ta­lien qu’il a su tres­ser, et au sein du­quel chaque fil contient une af­fir­ma­tion, chaque lettre le mot ou la phrase qu’elle va ou­vrir, chaque cou­leur un lan­gage, chaque mo­tif un uni­vers, chaque dra­peau une car­to­gra­phie, un sys­tème géo­po­li­tique, cultu­rel ou iden­ti­taire par­ti­cu­lier. Et l’on se­ra tout au­tant sub­ju­gué par une toute pe­tite den­telle blanche de quelques di­zaines de cen­ti­mètres, mais mer­veilleuse de fra­gi­li­té et de poé­sie – Emme i elle elle e… (1970) – que par une salle en­tière de ces Mappe ou ces Tut­to mo­nu­men­taux qui l’ont ren­du in­ter­na­tio­na­le­ment cé­lèbre. Chez Boet­ti, des pre­miers des­sins de com­bi­na­toires de la fin des an­nées 1960 aux ul­times bro­de­ries, l’ins­tance du geste ef­fec­tué et du temps pas­sé semble ain­si dé­fier la règle créée ou contrac­tua­li­sée comme pour mieux su­bli­mer d’une cer­taine fa­çon son im­puis­sance ou sa dé­faite. Là, très cu­rieu­se­ment, ce sont les mots de Sa­muel Be­ckett dans Cap au pire qui s’im­posent à l’es­prit : « Dire un corps. Où nul. Nul es­prit. Ça au moins. Un lieu. Où nul. Pour le corps. Où être. Où bou­ger. D’où sor­tir. Où re­tour­ner. Non. Nulle sor­tie. Nul re­tour. Rien que là. Res­ter là. Là en­core. Sans bou­ger. Tout ja­dis. Ja­mais rien d’autre. D’es­sayé. De ra­té. N’im­porte. Es­sayer en­core. Ra­ter en­core. Ra­ter mieux. D’abord le corps. Non. D’abord le lieu. Non. D’abord les deux. Tan­tôt l’un ou l’autre. Tan­tôt l’autre ou l’un. » Chaque oeuvre est ain­si une ten­ta­tive hé­roïque de ré­sis­ter au réel tout en ap­par­te­nant à ce­lui-ci, de faire corps et lieu, de n’être qu’elle-même tout en pro­dui­sant l’in­fi­ni d’un monde. Les La­vo­ri pos­ta­li, suites d’en­ve­loppes tim­brées, le plus sou­vent en­voyées à lui-même dans l’es­poir qu’elles lui re­viennent afin de pro­duire l’oeuvre es­pé­rée, en sont l’exemple par­fait. Et de ba­lan­cer dans ce si pro­duc­tif et ac­tuel « D’abord le corps. Non. D’abord le lieu. Non. D’abord les deux. Tan­tôt l’un ou l’autre. Tan­tôt l’autre ou l’un. » Ha­ving mo­ved to the Ma­rais dis­trict in Pa­ris, the Tor­na­buo­ni Art gal­le­ry has been able to show al­most all of Ali­ghie­ro Boet­ti’s work in its new, near­ly 700 square me­ter space. This mu­seum-qua­li­ty sur­vey shows how the Ita­lian Arte Po­ve­ra ar­tist ma­na­ged to in­ha­bit the world poe­ti­cal­ly, to quote Höl­der­lin, and em­bark upon win­ding but al­ways lu­cid and en­ri­ching roads. One of the first rooms re­cons­ti­tutes, for the first time in Pa­ris, his stu­dio wall, with mul­titple small frames hol­ding sketches for other pieces, work by his friends, re­fe­rence images, cor­res­pon­dence, scrib­bled words and sa­ved chil­dren’s dra­wings. A wall loo­king for­ward and ba­ck­ward in time, a conver­gence of facts, images and events that to­ge­ther make up the fa­bric of a life or ca­reer. Beyond its foun­ding dua­li­ty, the co­he­rence of Boet­ti’s pro­ject be­comes in­crea­sin­gly clear as we see one work af­ter ano­ther in the qua­si-frac­tal sys­tem he crea­ted. Wi­thin it each thread contains an af­fir­ma­tion, each let­ter the word or phrase it will be­gin, each co­lor a lan­guage, each mo­tif a uni­verse, each flag a map, a geo­po­li­ti­cal, or cultu­ral sys­tem or par­ti­cu­lar iden­ti­ty. We are blown away by a piece of lace on­ly few cen­ti­me­ters square, ve­ry small but mar­ve­lous in its fra­gi­li­ty and poe­tic qua­li­ty ( Emme i elle elle e…[ 1970]), no less than the en­tire room of the Mappe and mo­nu­men­tal Tut­to that made him in­ter­na­tio­nal­ly fa­mous. From his first com­bi­na­tion dra­wings in the late 1960s to his last em­broi­de­ries, the au­tho­ri­ty of Boet­ti’s ges­ture seems to de­fy the rule as if to bet­ter exalt in some way its im­po­tence or de­feat. Odd­ly en­ough, Sa­muel Be­ckett’s Worst­ward Ho comes to mind: “Say a bo­dy. Where none. No mind. Where none. That at least. A place. Where none. For the bo­dy. To be in. Move in. Out of. Back in­to. No. No out. No back. On­ly in. Stay in. On in. Still. All of old. No­thing else ever. Ever tried. Ever fai­led. No mat­ter. Try again. Fail again. Fail bet­ter. Try again. Fail again. Fail bet­ter. First the bo­dy. No. First the place. No. First both. Now ei­ther. Now the other. Sick of the ei­ther try the other.” Each piece is an he­roic at­tempt to re­sist the real even while it is part of that rea­li­ty, to be both bo­dy and place, to be no­thing but it­self even as it pro­duces the in­fi­ni­ty of a uni­verse. A per­fect example of this is the La­vo­ri pos­ta­li se­ries, en­sembles of stam­ped en­ve­lopes, most of them sent to him­self in hope that they would all come back and pro­duce the ex­pec­ted work. They sway back and forth in the high­ly pro­duc­tive and ti­me­ly “First the bo­dy. No. First the place. No. First both. Now ei­ther. Now the other. Sick of the ei­ther try the other.”

Trans­la­tion, L-S Tor­goff

« Tut­to ». 1992-94. Bro­de­rie sur tis­su. 255 x 595 cm. Em­broi­de­ry

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.