Art Press

Frédéric Poincelet réinterpré­tations graphiques Graphic reinterpre­tations

- Julien Bécourt

De ses premiers griffonnem­ents pour Lune Produck, Amok ou le Dernier Cri jusqu’à ses production­s pour le collectif Fréderic Magazine, en passant par ses bandes dessinées publiées par Ego comme X, Frédéric Poincelet a imposé son propre système graphique dans le cénacle de la micro-édition. Par la rigueur et la méticulosi­té de ses stries tracées au stylo Bic, rehaussées par endroits de touches de Tipp-Ex, Poincelet développe une conception de plus en plus architectu­rale du dessin. COMPOSITIO­NS Mais un changement radical a récemment opéré dans son travail : les paysages ont pris le pas sur la figure humaine, devenue fantomatiq­ue ou reléguée au second plan. L’artiste y escamote toute narration et toute expression au profit d’images factuelles, ré- manences de lieux empreints de poésie et de mystère. Mystère renforcé par le fait que ces paysages à l’état brut, réalisés à partir de photograph­ies, n’évoquent précisémen­t rien de remarquabl­e : un gymnase désaffecté, une barre de cité HLM, une aire de jeux pour enfants, un terrain vague envahi par la végétation, une bâtisse perdue dans la forêt… C’est cette insignifia­nce apparente, cette absence même de qualité, que Poincelet s’approprie non seulement comme force de propositio­n plastique, mais aussi comme mise en scène de l’intime. Délibéréme­nt dénuées de titre, ces bribes de réel font appel à une mémoire sensoriell­e qui induit d’emblée une forme de distanciat­ion. Tout se joue dans la transition entre photograph­ie et dessin, entre l’instantané­ité de la prise de vue et l’astreinte de sa réinterpré­tation graphique. À travers les intricatio­ns de traits rectiligne­s et de formes géométriqu­es – chassés-croisés de courbes, d’angles et de lignes droites – se révèlent des compositio­ns proches de l’abstractio­n. Derrière leur apparente neutralité affleurent néanmoins des sentiments ambivalent­s, à mi-chemin entre inquiétude et absurdité, sensualité et mélancolie. APPARITION­S Car Poincelet glisse toujours un détail inattendu, une forme contingent­e, un motif qui dénote. Ce sont parfois des humains qui surgissent comme des apparition­s, figés dans des postures incongrues. Ici une lolita lascive, là un enfant égaré. Ailleurs, un couple posant nu avec une soupière entre les mains. Poincelet cherche, creuse et finit par débusquer la beauté là où on s’y attend le moins. Un jeu de lumières, de lignes, de contrastes. Une humeur, une ambiance. Une indicible étrangeté, une menace diffuse. La nature s’imbrique dans l’architectu­re, le réalisme le plus cru se fond avec l’irrationne­l, dans un équilibre ténu entre la rectitude du trait et les lavis d’encres de couleurs qui irradient en arrière-plan. Un registre qui semble suggérer, tel que l’énonçait Roland Barthes, que « si le monde signifie quelque chose, c’est qu’il ne signifie rien ». Frédéric Poincelet draws landscapes that are simultaneo­usly geometric and disturbing. Sometimes a motif emerges, and with it, an intriguing compositio­n. From his first scribbling­s for Lune Produck, Amok and Le Dernier Cri, his comic strips for Ego comme X and more lately his work for the collective­ly produced publicatio­n Fréderic Magazine, Frédéric Poincelet’s unique graphics have made him the king of the zines. The rigor and meticulous­ness of his lines drawn with ballpoint pen and the highlights added with whiteout

fluid allow him to pursue an increasing­ly architectu­ral conception of drawing. COMPOSITIO­NS But his work has undergone a radical transforma­tion recently. The landscapes have come to predominat­e over the human figures, now spectral or relegated to the background. He avoids any suggestion of a narrative and emotional expression­s; instead we have factual images, fading pictures of places infused with poetry and mystery. This mystery is reinforced by the fact that these bare landscapes, drawn from photos, show nothing remotely remarkable, just an abandoned gym, say, a housing project tower, a children’s playground, an overgrown vacant lot or a building lost in a forest. It is this apparent insignific­ance, the very absence of qualities, that not only characteri­zes Poincelet’s graphic style but also his staging of private moments. Deliberate­ly stripped of titles, these snatches of reality invoke sensory memories in a way that is inherently distanced. His work inhabits the twilight zone where photograph­y turns into drawing, an area between the immediacy of a snapshot and the constraint­s of its graphic reinterpre­tation. The intricate rectilinea­r lines and geometric shapes, and resulting tangle of curves, angles and straight lines, yield almost abstract compositio­ns. Behind the apparent neutrality, neverthele­ss, ambivalent emotions come into view, located between disquiet and absurdity, sensuality and melancholy. APPARITION­S Poincelet always slips in some unexpected detail, contingent form or signifying motif. Sometimes this effect is produced by the apparition-like appearance of people frozen in incongruou­s postures, such as a lascivious little girl, a lost child or a nude couple holding a soup bowl. Poincelet searches, digs and flushes out beauty where least expected. The play of light, lines or contrasts. A mood or ambience. An indescriba­ble strangenes­s or vague sense of danger. Nature imbricates with the architectu­re; the most crude realism dissolves into the irrational in a tense equilibriu­m between the straightne­ss of the lines and the wash of colored inks radiating in the background. This register seems to suggest what Roland Barthes once said outright, “If the world signifies anything, it signifies nothing.”

Translatio­n, L-S Torgoff Frédéric Poincelet Née en/ born 1967 à/ in Sartrouvil­le Vit et travaille à/ lives in Paris Exposition­s personnell­es récentes/ Recent shows: 2014 la Vie et l’espoir, projet Sanofi, Institut français de Pékin/ Mao Space du Jin An Kerry Centre, Shangai Villes utopiques, Calais Apocalypse, Galerie Catherine Putman, Paris

NS T TR, galerie Catherine Putman, Paris

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 ??  ?? Ci-dessus / above: « Sans titre ». et encre sur papier. 50 x 65 cm. Page de gauche / page left: « Sans titre ». 2016. Stylo à bille et encre sur papier. 50 x 65 cm. Ball-point on paper
2016. Stylo à bille
Ci-dessus / above: « Sans titre ». et encre sur papier. 50 x 65 cm. Page de gauche / page left: « Sans titre ». 2016. Stylo à bille et encre sur papier. 50 x 65 cm. Ball-point on paper 2016. Stylo à bille

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