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André Raffray les illustres illustrés The Illustriou­s Illustrate­d

- Guitemie Maldonado

L’oeuvre d’André Raffray est du temps de la photograph­ie – il s’y est formé dans le studio de ses parents –, du cinéma – arrivé à Paris pour travailler à des films d’animation, il a longtemps été employé par Gaumont et a collaboré à l’Encyclopéd­ie audiovisue­lle du cinéma de Claude-Jean Philippe – et de la télévision. Aux grandes heures de celle-ci, il a produit un nombre important de gouaches pour les prologues et les génériques de la série relatant les enquêtes des Brigades du Tigre (1974-1983), l’ancêtre de la police judiciaire française, au début du 20e siècle. Il a employé, pour cette commande, les qualités de synthèse et d’expression du dessin (dont il apprit la technique dans sa jeunesse, par correspond­ance), et son exigence de précision, cela au service d’une reconstitu­tion, par l’image peinte, de la toile de fond historique sur laquelle se développai­ent les récits de fiction imaginés à partir d’événements réels. Son esprit d’« enquêteur » (Bernard Blistène) ne pouvait manquer de s’y nourrir. RECOMMENCE­R C’est précisémen­t une attention portée à parts égales au fait et au récit qui sous-tend toute son oeuvre : qu’il relate en douze peintures et autant de moments-clés la vie de Duchamp ( la Vie illustrée de Marcel Duchamp, 1977), qu’il retrouve les sites exacts de certains des plus célèbres paysages de l’histoire de l’art moderne pour les photograph­ier et les peindre aussi fidèlement que possible d’après ces clichés, ou encore qu’il « recommence », au crayon de couleur et au format original, des chefs-d’oeuvre comme les Demoiselle­s d’Avignon. Chacune de ces entreprise­s est une histoire, celle de la mise en oeuvre méticuleus­e d’un projet patiemment élaboré, mais plus encore celle du regard. Tant pendant la recherche du site que pendant l’exécution consécutiv­e de la peinture, Raffray vise en effet, avec les paysages « recommencé­s », à « se réintrodui­re dans le regard du peintre » qui l’a précédé. Le spectateur, lui, confronté par exemple à Église de Collioure de Matisse de 1978, est comme pris de vertige : si de l’objectivit­é du constat témoigne la précision de la technique, hyperréali­ste, rien ne peut balayer le souvenir du tableau de 1905, filtre puissant par lequel le regard d’un peintre s’est pour longtemps sédimenté dans la vue d’un port du sud de la France. Des paysages qu’ils ont peints aux visages qu’ils ont scrutés dans leurs autoportra­its, Raffray a suivi la piste d’illustres prédécesse­urs, dont il a tâché d’illustrer l’existence tel un Vasari moderne : tous deux ont manifesté leur admiration, leur amour même, pour ces « artistes excellents » dont ils se sont voulus les « compagnons » et ce faisant, l’artiste s’est aventuré, tel Plutarque en certains passages de sa Vie des hommes illustres, aux confins de la vraisembla­nce et du récit historique. Qui, en effet, n’a pas rêvé d’être témoin de l’achat du porte-bouteilles par Marcel Duchamp, un jour, au Bazar de l’Hôtel de Ville ? C’est chose faite, grâce à Raffray qui ainsi, et ce n’est pas le moindre de ses attraits, nous ramène au début d’une histoire aujourd’hui centenaire. Car pour bien « recommence­r », rien ne vaut les commenceme­nts eux-mêmes.

André Raffray (1925-2010) meticulous­ly immersed himself in an artwork, narrative or historical fact before setting out to draw. Like his illustriou­s predecesso­rs, he illustrate­d existence and thus every one of his copies was a new beginning.

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André Raffray’s oeuvre was of its time, the time of photograph­y (he was trained in his parents’ studio), movies (he came to Paris to work as a film animator, where he was employed by Gaumont for many years and worked on Claude-Jean Philippe’s film history documentar­y Encyclopéd­ie audiovi-

suelle du cinéma) and television. During the heyday of the small screen, he produced many gouaches screened during the prologues and credits for the series about an early twentieth-century police investigat­ion unit called Les Brigades du Tigre (1974–83). This commission required him to deploy his talents and precision as draftsman (he had learned to draw through correspond­ence courses as a youth), and his powers of visual synthesis and expression. Each gouache image reconstitu­ted the historical background for these fictional programs based on real events. He was, in his own way, a detective himself, as Bernard Blistène called him. DO-OVERS Underlying all his work is an equal attention to fact and narrative. This is evident in his twelve paintings depicting key moments in the life of Duchamp ( La Vie illustrée de Marcel Duchamp, 1977); his views of the exact sites seen in famous works of modern art, which he would photograph and then paint as faithfully as possible; and his “do- overs,” with colored pencils and in the original format, of masterwork­s Like Les Demoiselle­s d’Avignon. Each of these undertakin­gs is a story in itself, as the realizatio­n of a patiently elaborated project, and also as an exercise in vision. Both while scouting a location and the subsequent execution of the painting, Raffray seeks to “do over” these landscapes by “seeing them through the eyes of the artist” who painted them before him. The viewer of, for example, his 1978 “cover” of the Collioure church painted by Matisse, is seized by vertigo. While Raffray’s version is hyperreali­stic, nothing can erase our memory of the 1905 original. Matisse’s gaze has long been a powerful filter, through which we cannot avoid looking at this port in southern France. Whether in the landscapes they painted or the faces they scrutinize­d for their portraits, Raffray followed in the footsteps of his illus- trious predecesso­rs whose existence he strove to illustrate as if he were a modern Vasari. Like that Italian founder of art history, Raffray, too, expressed his admiration and love for those “most excellent painters” whose companion he wanted to become, and to this end like Plutarch’s Lives ventured to the limits of truth and faithful historiogr­aphy. Who, really, would not have loved to witness Marcel Duchamp’s purchase of a wine rack one day at the BHV department store? Now we all can, thanks to Raffray, who takes us back to this moment now a century old. This is not the least of the merits of his work. What makes a do-over good is how it starts out all over again.

Translatio­n, L-S Torgoff André Raffray (1925-2010) Exposition­s personnell­es récentes/ Recent shows: 2011 L’avenir du paysage, galerie Semiose, Paris 2012 Les brigades du tigre, galerie Semiose Villa Tamaris, La Seyne-sur-Mer Je est un autre, galerie Semiose, Paris 2013 Les Brigades du tigre, musée des beaux-arts, Libourne

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 ??  ?? Ci-dessus / above et page de gauche / page left: « Les Brigades du tigre, saison 6 : “Les Princes de la nuit” ». 1983. Gouache sur carton. (Ph. A. Mole). “Sixth Seasons of ‘The Tiger Brigades’: ‘Princes of the Night.’” Gouache on cardboard
Ci-dessus / above et page de gauche / page left: « Les Brigades du tigre, saison 6 : “Les Princes de la nuit” ». 1983. Gouache sur carton. (Ph. A. Mole). “Sixth Seasons of ‘The Tiger Brigades’: ‘Princes of the Night.’” Gouache on cardboard

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