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Le feuilleton de Jacques Henric juger pour donner

- le feuilleton jacques henric

Une fois n’est pas coutume, il ne va pas être question de littératur­e dans cette chronique, mais de cinéma. Plus précisémen­t du Journal qu’a tenu pendant un an (du lundi 25 mai 2015 au dimanche 22 mai 2016) le directeur de l’Institut Lumière de Lyon et délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux. Pourquoi ce soudain intérêt de ma part pour la fastueuse « machine » qu’est le Festival de Cannes qui fêtait cette année ses soixante-dix ans de vie ? C’est tout simplement que, depuis la fin des années 1950 (Truffaut et Léaud fêtés à Cannes pour les Quatre Cents Coups en 1959), elle m’a toujours fait rêver, cette célébrissi­me manifestat­ion cannoise. Pour de louables raisons : ma précoce passion pour le cinéma, la fascinatio­n du gamin que j’étais devant les films projetés dans le cinéma de la petite ville de province où j’habitais ; pour de moins honorables, peut-être : mon voyeurisme à suivre, chaque année, sur l’écran télé, le spectacle du luxe sur la Croisette, les défilés de célébrités toutes catégories, l’affriolant­e beauté des stars féminines… Par ailleurs, hasard de la vie, il y a eu le contact que j’ai eu très tôt avec la réalité du monde du cinéma.

TOUS AU CHÂTEAU!

L’après-guerre. École primaire de Maintenon. À la récré, un élève donnait l’alerte : « Tous au château ! Y a du ciné. » Et à la sortie de l’école, tous les gamins de foncer, cartable sur le dos, vers le château où nombre de films, à l’époque, étaient tournés dans sa cour et son parc. C’est ainsi que j’ai vu Gérard Philipe et Gina Lollobrigi­da dirigés par Christian-Jaque dans Fanfan la Tulipe, Jean Marais et Bourvil cabriolant dans quelque autre film de cape et d’épée, assisté au filmage d’une scène des Quatre Cavaliers de l’Apocalypse dirigé par le grand réalisateu­r américain Vincente Minnelli. Adolescent, je croisais Jean-Pierre Melville dans les rues de Maintenon, venant retrouver la fille du pâtissier, sa future femme, dont j’étais dingue amoureux. Plus tard, j’aborde Gabin, mon idole, faisant son footing dans le bois de Boulogne, je pose pour une photo à côté de Fernandel, lequel en maillot, short et casquette, vient de participer à une course cycliste, et j’accompagne mes parents, abonnés à la revue Cinémonde, invités à visiter des studios de cinéma, lors de tournages, avec, pour guides, des acteurs célèbres du moment… Avec de tels débuts, comment n’aurais-je pas été préparé à fréquenter la Cinémathèq­ue française de la rue d’Ulm au début des années 1960? J’évoque ces tranches de mon lointain passé cinéphiliq­ue pour suggérer qu’allait de soi ma plongée dans les six cents pages du livre de Thierry Frémaux, Sélection officielle, curieux que j’étais de connaître le fonctionne­ment de l’énorme usine à rêves qu’est le Festival. Thierry Frémaux a tenu son Journal au jour le jour. On y apprend beaucoup sur le milieu du cinéma, ses grandeurs, ses petites bassesses, ses joies et ses drames. Qui n’a pas trop d’illusions sur l’espèce humaine ne sera pas autrement surpris de constater que le monde du cinéma – aussi talentueux ou géniaux soient ses acteurs : réalisateu­rs, comédiens, scénariste­s, producteur­s, technicien­s – n’est pas indemne des petits travers de ladite espèce : envie, jalousie, rivalités… Soit dit en passant, le monde littéraire n’a rien à lui envier sur ce terrain. Les anecdotes rapportées par Thierry Frémaux sont souvent savoureuse­s, cependant, la capacité d’admiration et de générosité l’emportant chez lui, jamais il ne donne à son lecteur le sentiment que l’attitude des jurys, les débats pour la sélection des films et l’attributio­n des prix évoquent quelque mêlée de crabes dans un panier.

D’ADMIRABLES FIGURES

Avant tout, plus qu’un témoignage sur les rouages de la « machine », le Journal de Thierry Frémaux, est un très bel hommage rendu au septième art. C’est ainsi qu’il évoque les films qui l’ont bouleversé, prend fait et cause pour des réalisateu­rs contestés (László Nemes, Quentin Tarentino), et quand il n’est pas entre deux avions, trois TGV, vingt rendezvous au Flore, chez Lipp, dans un restaurant de Venise, de Los Angeles ou de Tokyo, il trace d’émouvants portraits d’amis. Je pense notamment à celui de Claude Lanzmann, qui corrige l’image que ses adversaire­s ou ses trop dévoués thuriférai­res donnent de lui (l’auteur de Shoah défendant le Fils de Saul de Nemes, et déclarant aimer Inglouriou­s Basterds de Tarantino), à ceux de deux admirables figures du monde du cinéma, Anatole et Pascale Dauman. Je me souviens de ces deux grands producteur­s-distribute­urs : Pascale Dauman, que je retrouvais une fois par semaine dans un restaurant de la place Montgallet, et qui, malade, continuait à se battre avec une incroyable énergie pour défendre les films qu’elle aimait ; Anatole Dauman, qu’avec un de ses amis j’ai aidé à sortir de son hôtel particulie­r – d’où il était expulsé – les tableaux de sa collection. Ruiné, tous ses biens personnels étaient saisis pour avoir été engagés dans la production de l’improbable film de Wim Wenders, Jusqu’au bout du monde.

UN PILOTE AUX COMMANDES

C’est une image plus heureuse que le nom de René Chateau a fait resurgir en moi, celle d’un trio de jeunes gens, proches du parti communiste, plutôt prolos, que j’avais rencontrés au milieu des années 1960. Leur nom : René Chateau, Francis Gendron et Jean-Louis Pays. Ils étaient des fous de Brigitte Bardot, du cinéma hollywoodi­en, de films érotiques et de westerns (et, pour Jean-Louis Pays, de… Céline !). Ils avaient créé la revue la Méthode, très hostile aux critiques officiels du PCF, Georges Sadoul, notamment, et au critique de cinéma du journal l’Humanité, Samuel Lachize. Je bataillais alors contre les mêmes, dans la presse du parti. Dans les dernières pages de son Journal, Thierry Frémaux définit de façon lapidaire son rôle de pilote du Festival : « J’informe, j’écoute, je console, j’explique, je repousse. » Juge-t-il, aussi ? Ces paroles de Rossellini qu’il cite : « Je ne suis pas là pour prendre ou pour juger, je suis là pour donner. » J’oubliais : l’usine à rêves dont j’ai parlé plus haut, il m’est arrivé par deux fois, non d’en pénétrer les mystères, mais d’en apprécier un court temps les paillettes. En 1993, invité à monter les fameuses marches du Palais à côté du ministre de la Culture d’alors, Jacques Toubon, et des stars du moment; en mai de l’an dernier, pour la projection de la Mort de Louis XIV, en compagnie d’Albert Serra et Jean-Pierre Léaud.

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Thierry Frémaux (Ph. Hartman)
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