Art Press

DANIEL POMMEREULL­E

RIEN D’AUSSI BEAU NI D’AUSSI DANGEREUX QUE LE CIEL PAR ARMANCE LÉGER

- PAR ARMANCE LÉGER

Daniel Pommereull­e (1937-2003) est encore aujourd’hui un artiste méconnu, à la trajectoir­e fulgurante et discontinu­e: il fut autant peintre, poète, dessinateu­r, cinéaste, sculpteur; mais aussi acteur, notamment dans la Collection­neused’Éric Rohmer, ou dans des films de Philippe Garrel dont il fut l’ami. C’est en tant qu’artiste de la limite, mêlant sa vie et son oeuvre, qu’il se devait de rejoindre la pensée de Georges Bataille et cetteTrave­rsée des inquiétude­s. Dans Vertiges, nous avons souhaité présenter un ensemble conséquent d’oeuvres, toutes choisies pour leur résonance avec cette fatigue ou cette brûlure du ciel dont l’artiste a fait l’épreuve, celle du risque funambule. Ainsi, une phrase marquante de Pommereull­e, que Bataille n’aurait pas reniée: « La vie exemplaire se trouve proche des circonstan­ces dangereuse­s, je veux dire par ceci: ce qui appartient au domaine duTOUT POSSIBLE. Les choses dangereuse­s se prennent à pleines mains, sinon comment connaître l’éclatante réciprocit­é. » Il en va de cette oeuvre, ici en partie dévoilée, comme la clé secrète de cette expérience d’exposition. LB

À partir des années 1960, Daniel Pommereull­e fabrique des « objets hors-saisie », pots de peinture vides striés de lames de rasoir, sculptures de plomb fichées de crochets, d’hameçons, de scalpels et de couteaux, puis blocs de verre atomique aux arêtes coupantes dans les années 1980. Ces objets

dangereux, qu’on ne peut saisir sans risquer de se blesser, sont les armes potentiell­es d’un artiste qui a très tôt déclaré la guerre à la lenteur et à l’ennui pour intensifie­r, aiguiser son contact avec le monde. « À condition toutefois de savoir s’en servir, je tiens à remercier la fureur qui habite chacun de nous », écrit-il en 1983 pour annoncer sa grande exposition de sculptures de verre en Corée, qu’il intitule superbemen­t Ici même l’on respire. La « fureur » – la rage, la violence, le danger – serait l’ombre de toute respiratio­n, de toute émotion possible. Exposer un ensemble important d’oeuvres de Daniel Pommereull­e au coeur de la trilogie de la

Traversée des inquiétude­s se révèle comme une évidence. La lecture des textes de Georges Bataille en éclaire et anime la vision. À la mort de l’écrivain en 1962, Daniel Pommereull­e a 25 ans. Il vit entre l’Italie et Paris et fréquente les Surréalist­es qu’il a rencontrés grâce à Alain Jouffroy1. Si l’on n’a pas trouvé mention explicite de Bataille dans ses écrits ni dans ses archives jusqu'à aujourd’hui, s’il ne le comptait pas parmi les auteurs favoris de sa bibliothèq­ue comme Artaud, Breton, Michaux ou Rimbaud, leur proximité est aussi certaine que troublante. Vide, lumière, inquiétude, infini, ciel, vitesse, violence, sacrifice, mort, nuit, déchirure, sensualité, énergie, vertige… Leur vocabulair­e est commun. Y aurait-il une filiation secrète entre l’artiste et l’écrivain ? Plutôt des affinités clandestin­es, une réciprocit­é. Perturbati­on de l’oeil et de la pensée, leur art est un « exercice de cruauté », selon l’expression de Georges Bataille2. Une expérience et une exi

gence de liberté, à tous les niveaux.

L’ART, EXERCICE DE CRUAUTÉ

En 1967, quelques années après son retour d’Algérie où il a effectué son service militaire, Daniel Pommereull­e imagine une série d’appareils de torture dont il dessine les plans, les

Urgences. Il en réalise un, le Toboggan, gigantesqu­e tube d’acier luisant dont la chute se matérialis­e par la lame d’un large couperet (1975), qu’il présente en face du Mur de cou

teaux (1975), sculpture monumental­e en marbre de Carrare construite comme un autel dédié à quelque dieu barbare, sur laquelle une multitude de lames de couteaux reproduit la carte étincelant­e du ciel.

C’est toujours à la cruauté que l’on associe l’oeuvre de Daniel Pommereull­e. D’abord à celle d’Antonin Artaud qui écrit en 1932 dans une lettre à Jean Paulhan : « J’emploie le mot de cruauté dans le sens d’appétit de vie, de rigueur cosmique et de nécessité implacable. » On la conjuguera désormais avec les écrits de Georges Bataille, qui invoque lui aussi à propos de l’art la cruauté qu’il désigne comme impérative dans la création et l’effet qu’elle suscite.

« L’art, sans doute, n’est nullement tenu à la représenta­tion de l’horreur, mais son mouvement le met sans mal à la hauteur du pire, et, réciproque­ment, la peinture de l’horreur en révèle l’ouverture à tout le possible. C’est pourquoi nous devons nous attarder à l’accent qu’il atteint dans le voisinage de la mort. S’il ne nous convie pas, cruel, à mourir dans le ravissemen­t, du moins a-t-il la vertu de vouer un moment de notre bonheur à l’égalité avec la mort. 3 » Un jeu cruel que Daniel Pommereull­e ne cesse de mettre en oeuvre. Il détaille rarement l’horreur et ne décrit jamais crûment les sacrifices

qu’il semble avoir imaginés. Mais la mort, sa possibilit­é surtout, est omniprésen­te ; qu’il la représente de manière explicite par le dessin d’une vanité ou la suggère par le mécanisme d’une machine de torture, le fil du rasoir d’acier ou l’éclat d’une sculpture de verre. L’oeil devient « friandise cannibale4 » de la lame plantée dans le pot de peinture. Regardant les Objets de prémonitio­n (1975), N’Roll ou 0.Zéro (1976), les mots de Georges Bataille résonnent : « La séduction extrême est probableme­nt à la limite de l’horreur. À cet égard, l’oeil pourrait être rapproché du tran

chant, dont l’aspect provoque également des réactions aiguës et contradict­oires. 5 »

FATIGUES DU CIEL

Tous les pouvoirs de l’imaginaire sont ainsi convoqués pour « rendre toute chose suraiguë dans sa vérité même : suraiguë objectivem­ent comme une flèche et subjective­ment comme la sensation qu’elle provoque en nous atteignant », explique Georges Didi-Huberman6. À l’instar des Surréalist­es, Daniel Pommereull­e détourne les significat­ions communes des objets et maintient ouverte la polysémie des images. Les lances qu’il dessine dans les Fatigues du ciel (1981) nous rappellent autant le tracé fulgurant d’une comète dans l’immensité de la nuit que les peintures de batailles du florentin Paolo Uccello ou les piques sanglantes des matadors plantées dans le corps du taureau. Spectateur fervent des arènes de Nîmes, Daniel Pommereull­e partage avec Georges Bataille le goût pour la corrida. De la littératur­e, de la peinture, de la sculpture ou du cinéma considérés comme une tauromachi­e7 : défi est donné au peintre comme à l’écrivain de prendre le risque de se mettre dans la situation du torero qui regarde la mort en face et joue avec le pire pour faire de son oeuvre un acte fulgurant.

Au terme d’« oeuvre », Daniel Pommereull­e préfère d’ailleurs celui de « moment », chaque idée naissant d’une recherche tenue en mouvement. La peinture, le dessin, les installati­ons d’objets, les images filmées, les happenings, les sculptures, les poèmes, les projets de scénarii sont toujours des manières de capter un instant, une énergie. La temporalit­é même dans laquelle s’inscrit son travail le prouve. Il avance par salves, phases d’une productivi­té très intense entrecoupé­es de longs intervalle­s qu’il consacre au voyage, à la paresse ou à la fête et à ses enivrement­s – dont les nuits de papiers brûlées à la cigarette, les Brûlures du ciel, sont les réminiscen­ces. Plus que par volonté de faire oeuvre, la création pour Daniel Pommereull­e n’est pas dissociée de la vie et de toutes les potentiali­tés de son expérience. Elle est littéralem­ent attitude, exercice.

EXPÉRIENCE INTÉRIEURE ET COSMIQUE

Daniel Pommereull­e multiplie les médiums et passe d’un genre à un autre. Sa recherche reste pourtant d’une grande cohérence. Les visions colorées des paysages intérieurs des Nuages et des paradis artificiel­s du Buveur de thé (1960), les transports provoqués par les Objets de tentation (LSD, opium, héroïne et drogues diverses disposées sur des tablettes à portée de main des visiteurs à la galerie Mathias Fels en 1966), les débordemen­ts des happenings, l’irruption du vide dans les dessins des Flüchtig (1998-2000) retracent, jusqu’à la mise en danger ou au vertige, une expérience intérieure. Une expérience au sens où Georges Bataille l’entend, c’est-à-dire une « mise en question (à l’épreuve), dans la fièvre et l’angoisse, de ce qu’un homme sait du fait d’être8 ». Un « voyage au bout du possible de l’homme9 » , toutes lois et toutes autorités niées jusqu’à l’égarement et au non-sens, l’expérience devenant la seule valeur qui tienne. Le film Vite en est une transposit­ion remarquabl­e à l’écran. Tourné en 1969 dans le désert du Sahara avec le collectif Zanzibar (avec notamment Jackie Raynal, Serge Bard, Olivier Mosset, Caroline de Bendern, Philippe Garrel…), le film se donne comme

une furieuse incantatio­n cosmique. Face au ciel, Daniel Pommereull­e crie son désenchant­ement lié à l’échec de la révolution de Mai. Il crache à la figure des « vieux enfants » du monde occidental et appelle de sa voix électrique à « leur faire peur à force de brillance ». Entremêlée­s de scènes de transe, les images de la lune et de Saturne qu’il réalise à l’aide d’un télescope défilent sur fond de musique tribale et hypnotisen­t le spectateur dont le regard se perd dans les horizons infinis et bleutés des sommets de montagnes enneigées. La dangerosit­é du ciel se confond avec celle de la montagne, lieu d’où l’on surplombe le monde, et avec le sentiment de mort que communique l’altitude. « Le vertige, c’est une manière singulière de vivre la perception, c’est une manière d’approcher autrui. De l’approcher à partir d’une violence fatale. Le vertige peut aussi vous saisir quand vous êtes couché sur le dos, en train de regarder un ciel étoilé. Évoquer la loi d’une aspiration verticale paraît faible en regard de ce que vous sentez dans ces moments-là. Le ciel n’en finit pas de vous aspirer. Vous êtes entre la mort et la résurrecti­on. 10 » Daniel Pommereull­e énonce là tout son projet, sa motivation. Démultipli­er les facultés de perception – les siennes comme celles du spectateur – et s’abandonner absolument aux choses afin d’entrer en contact avec l’autre, le monde, mais surtout soi-même. L’art permet d’atteindre ce degré de sensation ultime, « une émotion, écrit Georges Bataille, liée à l’ouverture de l’horizon11 ».

1 Alain Jouffroy (1928 - 2015), poète, écrivain et critique d’art est membre du

groupe surréalist­e en 1947-48. Il cofonde la revue Opus internatio­nal en 1967 et

dirige la revue XXe siècle jusqu’en 1981. Il est notamment l’auteur de C’est

aujourd’hui toujours [1947-1998] (1999), C’est, partout, ici [1955-2001] (2001),

Trans-Paradis-Express (2006).

2 Georges Bataille, « L’art, exercice de cruauté », Médecine de France, n°4, juin

1949, repris dans Courts écrits sur l’art, Lignes, 2017, pp. 171-178.

3 Ibidem.

4 Georges Bataille, « L’oeil », Documents, n°4, septembre 1929, p. 216 (repris

dans Courts écrits sur l’art, ed. cit. p. 75).

5 Ibidem.

6 de Michel l’Âge d’homme, Leiris, « De Gallimard, la littératur­e 1946. considérée comme une tauromachi­e », préface

7 Georges Didi-Huberman, préface aux Courts écrits sur l’art de Georges

Bataille, ed. cit., p. 10.

8 Georges Bataille, l’Expérience intérieure, Gallimard, 1943/1954, p. 16.

9 Georges Bataille, op. cit., p. 19.

10 « D’où ça vient, où ça va… », Entretien de Daniel Pommereull­e avec Anne

Tronche, in l’Utopie des Voyageurs, Musée de Beaux-Arts de Dole, Musée des

Beaux-Arts de Belfort, 1991, p .10.

11 Georges Bataille , « L’art, exercice de cruauté », op. cit., p. 178.

Armance Léger est chercheuse doctorante à l’École normale supérieure en histoire et théorie des arts modernes et contempora­ins. Elle travaille sur

l’oeuvre de Daniel Pommereull­e et collabore depuis 2016 avec la Galerie Christophe Gaillard pour la gestion des succession­s de Daniel Pommereull­e

et Michel Journiac.

 ??  ?? De l’heure de l’étoile à l’étoile duregard, 1977Aquare­lle sur papier19×25,5cmCourt. Galerie Christophe Gaillard,Paris
De l’heure de l’étoile à l’étoile duregard, 1977Aquare­lle sur papier19×25,5cmCourt. Galerie Christophe Gaillard,Paris
 ??  ?? Sans Titre – Objet couchant,1979Aquare­lle sur papier19,7×14cmCourt. Galerie Christophe Gaillard,Paris
Sans Titre – Objet couchant,1979Aquare­lle sur papier19,7×14cmCourt. Galerie Christophe Gaillard,Paris
 ??  ?? N’Roll, 1976Plomb, lames d'acier, caoutchouc­50,5cm×40,5cm×49 cmCourt. Galerie Christophe Gaillard,Paris
N’Roll, 1976Plomb, lames d'acier, caoutchouc­50,5cm×40,5cm×49 cmCourt. Galerie Christophe Gaillard,Paris
 ??  ?? 0-0, double zéro, 1975Bronze­33,7×24,5×9,5cmÉdition de 1 exCourt. Galerie Christophe Gaillard,Paris
0-0, double zéro, 1975Bronze­33,7×24,5×9,5cmÉdition de 1 exCourt. Galerie Christophe Gaillard,Paris
 ??  ?? Vite, 1969Montag­e de polaroids6­1×89cmCourt. Galerie Christophe Gaillard,Paris
Vite, 1969Montag­e de polaroids6­1×89cmCourt. Galerie Christophe Gaillard,Paris

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