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Machines à penser

Machines à penser Fondation Prada / 26 mai - 25 novembre 2018

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Fondation Prada / 26 mai - 25 novembre 2018

Wittgenste­in, Adorno et Heidegger inspirent ces machines à penser, pour une nécessaire exposition signée par le commissair­e Dieter Roelstraet­e. Ces figures marquantes de la philosophi­e allemande du 20e siècle ont en commun d’avoir vécu la fuite, la retraite ou l’exil ; mais ce qui les relie esthétique­ment ici est l’architectu­re de la cabane, considérée comme ce qui permet à la pensée d’éclore. Pour cela, l’exposition est une promenade habitée, où il s’agit moins de faire appel aux fantômes que de parvenir à restituer géographiq­uement les modalités d’une constructi­on mentale. La cartograph­ie rejoint le plan architectu­ral, et c’est dans une maison que nous sommes: celle, majestueus­ement vénitienne de la Ca’Corner della Regina, mais aussi celle de la Forêt Noire heideggeri­enne dont la cabane de Todtnauber­g est reconstrui­te pour que nous puissions y faire halte. Si Wittgenste­in eut également besoin de se créer un ermitage loin de Cambridge – à Skjolden, un fjord au fin fond de la Norvège –, le refuge d’Adorno (dont l’exil à Los Angeles pendant la Seconde Guerre mondiale est aussi mentionné) est ici métaphoriq­ue puisqu’il est l’oeuvre de Ian Hamilton Finlay. Ainsi, Adorno’s Hut (1987) est un temple de bois grossier et d’acier rouge aux allures néo-classiques et épurées à hauteur d’enfant, en une niche ouverte aux quatre vents. Non loin de là, des photograph­ies de Robin Gillanders témoignent de sa collaborat­ion avec Finlay, puisqu’il documenta photograph­iquement les pierres gravées aux aphorismes poétiques de Little Sparta, ce jardin utopique que Finlay façonna dans le paysage spécifique de sa maison d’Écosse. Là où l’exposition est juste, c’est qu’elle dénoue les fils d’une histoire remontant au désert de saint Jérôme, en dialogue avec des pièces historique­s révélant précieusem­ent l’isolement de l’anachorète. Cela entre en écho avec les superbes dioramas artisanaux de Mark Riley, ces maquettes présentées dans la pénombre, où l’on peut rêver avec le solitaire Rousseau dans les jardins d’Ermenonvil­le. L’oeil ne cesse de chercher des indices et l’on en vient à se demander si toute exposition ne devrait pas être élaborée comme une telle « machine à penser ». Une machine qui engagerait le concept là où la sensibilit­é aurait à s’ordonner, pour ensuite être donnée à lire au visiteur désormais en mesure de construire un rapport subjectif au savoir. Il faudrait voir davantage de telles exposition­s, où la pensée deviendrai­t chair, où toutes les oeuvres révéleraie­nt de concert un désir d’échappée politique, car ces dispositif­s sont des tentatives écologique­s de penser le monde dans lequel nous vivons, prenant en considérat­ion l’être humain qui tente de faire rupture avec un système pour se renouveler en profondeur. Des moyens nous sont proposés ici et le message est clair : lorsque les solutions ne nous sont pas données par l’extérieur, nous devons les inventer en construisa­nt à notre tour nos cabanes.

Léa Bismuth ——— Wittgenste­in, Adorno and Heidegger inspired the highly relevant exhibition Machines à penser curated by Dieter Roelstraet­e.These seminal figures of 20th-century German philosophy all have in common the experience of flight, retreat and exile; but what connects them aesthetica­lly here is the architectu­re of the cabin, considered as a place that allows thought to flourish. For this, the exhibition is a kind of inhabited promenade, where it is less a question of appealing to ghosts than of striving to geographic­ally restore the modalities of a mental constructi­on. Cartograph­y converges with the architectu­ral blueprint, and we find ourselves in a house: the majestic Venetian Ca’Corner della Regina, as well as in the Heideggeri­an Black Forest whoseTodtn­auberg hut has been rebuilt, allowing visitors to pause there. While Wittgenste­in also needed to create a retreat far away from Cambridge—in Skjolden, a fjord in a remote part of Norway—here the refuge of Adorno (whose exile in Los Angeles during the Second World War is also mentioned) is a metaphoric­al one, in that it is the work of Ian Hamilton Finlay. Adorno’s Hut (1987) is a shrine made from coarse wood and red steel with a minimalist neoclassic­al appearance and refined to the height of a child, in a niche exposed to the winds. Not far from there, photograph­s by Robin Gillanders testify to his collaborat­ion with Finlay, as he photograph­ed the poetic aphorisms carved on stones in Little Sparta, the utopian garden Finlay created in the Scottish landscape surroundin­g his home. The exhibition’s relevance lies in its unravellin­g of the threads of a story that goes back to Saint Jerome in the desert, in dialogue with historical pieces that are invaluable in revealing the anchor-ite’s isolation. This echoes Mark Riley’s superb hand-made dioramas, models presented in half-light, where one can daydream with the solitary Rousseau in the gardens of Ermenonvil­le. The eye continues to look for clues and one wonders if all exhibition­s shouldn’t be developed to act as ‘machines for think-ing’. A machine that would engage the concept where sensitivit­y would have to bring order, so as to then give the visitor—now capable of constructi­ng it—a subjective relationsh­ip to knowledge. We should see more of such exhibition­s, where thought becomes flesh, where all of the works would collective­ly reveal a desire for political escape, because these mechanisms are ecological attempts to think about the world in which we live, taking into account the human being who seeks to break with a system in order to achieve a profound renewal. Here the means to do just that are suggested and the message is clear: when the solutions are not given to us from the outside, we must invent them by building, in turn, our own cabins.

Translatio­n: Emma Lingwood

 ??  ?? 1er plan / foreground: Leonor Andunes. « One/ twelve Knots with Double Impression ». 2018; Mark Riley. « Todtnauber­g Diorama (Martin Heidegger’s Hut) ». 2016Au fond/ background: Mark Riley. « Skjolden Diorama (Ludwig Wittgenste­in’s Hut) ». 2016(Ph. M. Balsamini)
1er plan / foreground: Leonor Andunes. « One/ twelve Knots with Double Impression ». 2018; Mark Riley. « Todtnauber­g Diorama (Martin Heidegger’s Hut) ». 2016Au fond/ background: Mark Riley. « Skjolden Diorama (Ludwig Wittgenste­in’s Hut) ». 2016(Ph. M. Balsamini)

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