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Hermann Nitsch

Hermann Nitsch Galerie RX / 11 octobre - 24 novembre 2018 Otto Muehl Galerie Éric Dupont / 13 octobre - 17 novembre 2018

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Galerie RX / 11 octobre - 24 novembre 2018

Alors qu’Anish Kapoor vient tout juste de présenter à Paris, à la galerie Kamel Mennour, une suite de sculptures et de peintures tout en énergie, en geste, en matière, on redécouvre quelques mois plus tard l’oeuvre séminale d’Hermann Nitsch à la galerie RX et d’Otto Muehl à la galerie Éric Dupont, sous le commissari­at de Denise Wendel-Poray. Il n’est pas question ici de mettre en parallèle l’oeuvre peint de la star britanniqu­e de l’art contempora­in avec ceux de deux figures fondatrice­s et sulfureuse­s de « l’actionnism­e viennois », voire d’établir une filiation, mais de pointer la résurgence d’une veine expression­niste non seulement au regard des Japonais du groupe Gutaï, ou de certains Italiens comme Emilio Vedova, remis à l’honneur à la galerie Thaddaeus Ropac, mais également au regard d’une scène autrichien­ne que l’on a trop vite réduite à des documentat­ions photograph­iques sur des actions dans l’espace public ou privé. Car la rage que ces enfants perdus autrichien­s de la Seconde Guerre mondiale portaient à leurs corps et à leur identité, ils l’ont aussi déversée sur la toile avec une violence et une frénésie non moins destructri­ce ou jouissive, ces deux ex- positions en témoignent. Fallait-il séparer les corpus picturaux et photograph­iques, décontextu­aliser l’oeuvre peint des actions qui l’ont parfois généré ? La question mérite d’être posée dans le cadre d’une analyse plus développée que cet article. Néanmoins, leur peinture, seule, est d’une telle force et d’une telle intensité qu’elle méritait, en effet, d’être regardée en elle-même et pour ellemême. Le témoignage d’Otto Muehl (19252013) sur la Seconde Guerre mondiale est à trouver dans son ouvrage Sortir du bourbier. Aussi ne s’étonnera-t-on pas qu’il se réclame ensuite, en tant qu’artiste, d’un dépassemen­t de la peinture « par la représenta­tion du procès de sa destructio­n ». En 1962, sa première « Aktion » sera Die Blutorgel [L’orgue de sang], réalisée avec Hermann Nitsch et Adolf Frohner. Les suivantes, avec Günter Brus et Oswald Wiener, leur vaudront un procès et de la prison. Au sortir, inspiré entre autres par les écrits de Wilhelm Reich, la « GestaltThe­rapie » de Fritz Perls, la thérapie bioénerget­ique d’Alexander Lowen ou la thérapie du cri originel (ou « cri primal ») d’Arthur Janov, Muehl fonde, en 1972, la fameuse communauté Friedrichs­of, près de Vienne, qui existera pendant plusieurs années avant de se dissoudre dans les années 1990, à la suite de la condamnati­on de Muehl à sept ans de prison ferme pour viols et abus sur mineurs, les faits doivent être mentionnés. Les oeuvres exposées à la galerie Éric Dupont alternent aquarelles et sérigraphi­es figurative­s et grands tableaux gestuels exemplaire­s de l’adage propre à l’artiste : « Dans l'action matérielle, [le corps/la peinture] est tel un oeuf qu’on a cassé et qui laisse voir son jaune. » Pour autant, et c’est là la force de son travail pictural, il n’en est pas une peinture des entrailles, mais bien plutôt une peinture tellurique et éruptive, une peinture de l’engendreme­nt des formes, des forces et des pulsions, y compris les plus sombres ; le citron noir de la mélancolie de Sans titre (1988), peint au bitume, en témoigne. Si son cadet Hermann Nitsch (1938) n’a pas participé au conflit en tant que soldat, il en a été le témoin, et ses premières peintures du début des années 1960, les Schüttbild­er, le montrent. Il réalise ensuite plusieurs actions avec Otto Muehl et Adolf Frohner, avant de fonder l’OrgienMyst­erien Theater [Théâtre des orgies et mystères] qui fusionne toutes les formes d’art – de l’écriture à la musique en passant par la peinture – afin de générer le point culminant de la conscience de soi à travers l’acte créatif porté à son acmé. Depuis 1971, chaque Aktion est ainsi méticuleus­ement conçue et préparée comme une fête rituelle, aussi spirituell­e que profane, qu’accueille le Schloss Prinzendor­f, en Basse-Autriche. Si l’ensemble présenté à la galerie RX date des années 2000, il n’en est pas moins intense, quelques face-à-face avec des oeuvres au sang sur coton des années 1980 en témoignent. Tout y explose avec la même fulgurance. Et les lancées, les jets et les giclées d’acrylique, la trace des pieds ou des mains dans cette matière picturale encore vive, y dessinent une cartograph­ie du corps en action époustoufl­ante, en particulie­r en raison de cette façon toute nitschienn­e de décentrer presque systématiq­uement le coeur du processus. En effet, presque chaque ébullition, jaillissem­ent, ruissellem­ent, débordemen­t semblent s’y déverser latéraleme­nt, d’un bord vers l’horizon de l’autre plutôt que de façon centrale. Le hors-champ y tient donc un rôle fondateur : chaque oeuvre n’y est ainsi qu’un fragment, une occurrence, un temps donné ou un pas vers une oeuvre globale horschamp qui en serait tout à la fois la matrice et le point d’aboutissem­ent, et dont les dimensions seraient infinies. Le tableau n’est pas ici le monde, il n’engendre rien en luimême, et c’est là où réside la différence d’approche vis-à-vis d’Otto

Muehl, il n’en est qu’un enregistre­ment sans cesse réitéré depuis le premier jour et jusqu’au point ultime qui réunirait tous les précédents. Celui-ci n’est donc, comme l’horizon, jamais atteint. Devrions-nous le déplorer ? Non, bien sûr, tant chaque oeuvre s’impose par elle-même, toujours semblable aux autres et toujours différente.

Charles-Arthur Boyer ——— While Anish Kapoor has just exhibited a series of dynamic sculptures and paintings at the Galerie Kamel Mennour in Paris, a few months later we rediscover­ed the gestures and material in the seminal work of Hermann Nitsch at Galerie RX and Otto Muehl at Galerie Éric Dupont, curated by Denise WendelPora­y. The aim here is not to draw parallels between the painted work of the British star of contempora­ry art with those of two founding and sulphurous figures of ‘Viennese Actionism’, or indeed even to establish a connection. Rather the intention is to highlight the resurgence of an expression­ist vein not only with regard to the Japanese Gutaï group, or Italians like Emilio Vedova, showcased at Galerie Thaddaeus Ropac, but also in terms of an Austrian scene that we have too quickly reduced to the photograph­ic documentat­ion of activities in the public or private space. As the two aforementi­oned exhibition­s demonstrat­e, the rage that these lost Austrian children of the Second World War bore to their bodies and their identity, was also translated onto the canvas with a violence and a frenzy no less destructiv­e or exhilarati­ng. However, is there a need to separate the pictorial and photograph­ic body of works and to decontextu­alize the painted work from the actions that sometimes generated it?The question is worth asking in the context of an analysis developed in this article. Neverthele­ss, their painting alone is of such a force and intensity that it deserves to be looked at by and for itself. Otto Muehl’s ( 1925–2013) testimony on the Second World War can be found in his book Weg aus dem Sumpf (Out of the quagmire). It is not surprising therefore, that he claims, as an artist, that painting goes beyond ‘the representa­tion of the process of its destructio­n’. In 1962, his first ‘Aktion’ was Die Blutorgel (The blood organ), performed with Hermann Nitsch and Adolf Frohner. The following ‘Aktions’ undertaken with Günter Brus and Oswald Wiener resulted in a trial and imprisonme­nt. Upon release, inspired by the writings of Wilhem Reich, the ‘GestaltThe­rapy’ of Fritz Perls, the bioenerget­ics therapy of Alexander Lowen and the ‘primal scream’ therapy of Arthur Janov, Muehl founded the famous Friedrisch­of community, close to Vienna in 1972.This existed for several years before disbanding in the 1990s, following Muehl’s sentencing to seven years in prison for the rape and abuse of minors, facts that cannot be ignored. The works exhibited at Galerie Éric Dupont alternate watercolou­rs and figurative screen prints and large gestural paintings that illustrate the artist’s own adage: ‘In the material action, [the body/painting] is like an egg we have broken that allows us to see its yolk.’ For all that—and this is the strength of his pictorial work—his is not a painting of entrails, but rather a telluric and eruptive painting, a painting of the begetting of forms, forces and impulses, including dark ones; as can be seen in the black lemon of the melancholy of Untitled (1988), painted with bitumen. Although his junior Hermann Nitsch (b. 1938) did not participat­e in the war as a soldier, he witnessed it, and his first paintings from the early 1960s, the Schüttbild­er, bear witness to this. He then produced several actions with Otto Muehl and Adolf Frohner, before founding the Orgien-MysterienT­heater (Theatre of orgies and mysteries) which fused all forms of art—from writing to music to painting—in order to generate the culminatio­n of selfawaren­ess through the creative act carried to its peak. From 1971 onwards, each Aktion was meticulous­ly designed and prepared as a ritual, both spiritual and secular, hosted by the Schloss Prinzendor­f in Lower Austria. Although the ensemble presented at the Galerie RX dates from the 2000s it is no less intense, as evidenced by a confrontat­ion with some bloody works on cotton from the 1980s. Everything explodes with the same intensity. And the throws, jets and squirts of acrylic, the traces of the feet or hands in this still living pictorial material, draw a cartograph­y of the body in stunning action, in particular by this highly Nitschian way of almost systematic­ally decentring the heart of the process. Indeed, almost every boil, spurt, runoff, overflow seems to flow there laterally, from one edge towards the horizon of the other rather than in a central fashion. The beyond-the-frame plays a key role: each work is thus only a fragment, an occurrence, a given time or a step towards a global beyond-theframe work that is both the matrix and the culminatio­n, with infinite dimensions. Here the painting is not the world, it does not generate anything in itself, and this is where the difference of approach vis-àvis Otto Muehl lies; it is nothing but a single recording constantly reiterated from the first day to the ultimate point that unites all previous ones. It is like the horizon— never reached. Should we lament this? Of course not. Each work imposes itself, always similar to others, yet always different.

Translatio­n: Emma Lingwood

 ??  ?? Hermann Nitsch. De gauche à droite/ from left: « Sans titre ». 1998. 208 x 144 cm. « Sans titre ». 1987. 203 x 137 cm. « Sans titre ». 1978. 176 x 144 cm. Sang sur coton. (Ph. Juan Cruz Ibanez)‘Untitled’. Blood on cotton
Hermann Nitsch. De gauche à droite/ from left: « Sans titre ». 1998. 208 x 144 cm. « Sans titre ». 1987. 203 x 137 cm. « Sans titre ». 1978. 176 x 144 cm. Sang sur coton. (Ph. Juan Cruz Ibanez)‘Untitled’. Blood on cotton
 ??  ?? Otto Muehl. Vue de l’exposition. 2018 À gauche/ left: « Sans titre ». 1987. Huile sur toile. 200 x 240 cm (© galerie Eric Dupont, Paris).‘Untitled.’ Oil on canvas
Otto Muehl. Vue de l’exposition. 2018 À gauche/ left: « Sans titre ». 1987. Huile sur toile. 200 x 240 cm (© galerie Eric Dupont, Paris).‘Untitled.’ Oil on canvas

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