Art Press

Même pas mort

Still Alive

- Étienne Hatt

Cela fait exactement deux ans que je tiens cette chronique mensuelle sur la photograph­ie. Vous voudrez donc bien m’excuser de m’extraire exceptionn­ellement de l’actualité qui la nourrit habituelle­ment pour tenter d’identifier des récurrence­s, des principes, voire une méthode. Il est ainsi possible de réunir ces articles en plusieurs ensembles. Le premier, le plus attendu, porterait sur le monde de la photograph­ie. Il a, en effet, été question, notamment, de l’enseigneme­nt, des musées et des revues. Le second aurait pour dénominate­ur commun les discours, qu’ils soient théoriques, historique­s ou critiques. Le troisième, enfin, s’articulera­it autour de la notion de médium. Étonnammen­t, ces derniers articles sont les plus nombreux. Ils creusent les tenants et aboutissan­ts de la photograph­ie comme dispositif de production et de diffusion des images et en pointent les multiples usages et formes. Ils ont pu mettre l’accent sur les nouvelles tendances documentai­res ou la photograph­ie expériment­ale, mais aussi sur la carte postale, la projection et l’objet photograph­ique, au sens de ces objets du quotidien vecteurs d’images. Ils sont aussi revenus sur les usages relationne­ls de la photograph­ie et sa capacité plus ou moins illusoire d’agir sur le monde. Le médium n’est ainsi à mes yeux synonyme ni de technique ni d’art. Il n’est pas non plus une notion abstraite, mais les multiples occurrence­s matérielle­s de la photograph­ie, ce qu’elles disent, ce qu’on en fait, ce qu’elles produisent. Cette approche est sans doute encouragée par certains artistes d’aujourd’hui qui prennent la photograph­ie pour objet. Ils sont issus de la Pictures Generation mais, quand un Richard Prince réduisait une publicité à une image, Anne Collier montre l’existence tangible de ces photograph­ies qui, reproduite­s sur des supports spécifique­s, sont aussi des objets sociaux. Pourtant, poser la question du médium peut aujourd’hui sembler anachroniq­ue. En effet, ne sommes-nous pas entrés, depuis plusieurs décennies déjà, dans une ère qualifiée de « postmédium » par la critique qui constata le repli des pratiques traditionn­elles comme la peinture et, en regard, l’affirmatio­n de nouvelles formes dématérial­isées ou qui entrecrois­ent les techniques, à l’instar de l’installati­on ou d’autres travaux mixed-media? Cette question est, en fait, de la plus grande actualité. Dans l’absolu, régit par un ensemble de règles et de possibilit­és que l’on respecte ou contre lesquelles on joue, un médium n’est jamais neutre. Il est même déterminan­t. Cela vaut d’autant plus pour ceux qui, comme la photograph­ie, connaissen­t des bouleverse­ments techniques susceptibl­es de produire de nouvelles images et de nouveaux usages. À la fin du 19e siècle, l’avènement du gélatino-bromure d’argent, beaucoup plus sensible que les émulsions antérieure­s, permit l’instantané. Depuis le tournant du 21e, le numérique a révolution­né notre imagerie, aujourd’hui tendue entre l’image de synthèse et « l’image pauvre », dont la version artistique est l’« esthétique du pixel ». Il a aussi suscité des réactions, comme le retour massif des techniques anténuméri­ques ou la rematérial­isation de la photograph­ie.

RETOUR DU MODERNISME?

Il semble ainsi légitime de privilégie­r le prisme du médium pour aborder la photograph­ie et, tout particuliè­rement, la photograph­ie contempora­ine. Fautil pour autant y voir une crispation d’inspiratio­n moderniste, puisque le modernisme avait fait du médium et de sa quête de spécificit­é et de pureté une garantie contre le kitsch? Rien n’est moins sûr. Sans doute, pour mieux définir mon objet, j’ai pu défendre avec excès l’identité de la photograph­ie par rapport à l’art contempora­in dans son ensemble, mais ces notions de spécificit­é et de pureté du médium me sont étrangères. S’il m’est arrivé d’exprimer des réserves à l’égard des travaux actuels qui veulent déborder la photograph­ie, c’était moins en raison de leur caractère hybride que de leur opportunis­me mer- cantile dans un marché qui ne cesse de trouver des réponses à la duplicatio­n de la photograph­ie. Et si j’ai pu parler du « kitsch » qui les menaçait, c’était avant tout pour souligner leur banalisati­on. Dans tous les cas, sans même évoquer ces objets hybrides associant la photograph­ie à d’autres pratiques comme la sculpture, quelle pureté pourrait-on revendique­r quand la photograph­ie, dont les procédés mixent volontiers l’analogique et le

Baptiste Rabichon. « 17e ». 2017-18. Épreuve chromogène unique. 195x127 cm. (Court. galerie ParisBeiji­ng). Unique C-Print numérique, ne peut s’affirmer aujourd’hui que comme un médium fondamenta­lement impur, comme en témoignent, sur le plan artistique, les expériment­ations processuel­les du jeune Baptiste Rabichon, dont la série 17e (2017-18), présentée en ce début

d’année à Paris, est constituée de photogramm­es de corps sur des montages numériques de fleurs (1) ? Le numérique a, en effet, pour certains, remis en cause l’existencem­ême de la notion de médium photograph­ique. Rosalind Krauss en fait partie si l’on en croit une conférence récente que la critique américaine a consacrée à la « contre-attaque » de la notion de médium dans l’art contempora­in à travers le concept de « support technique » (« technical support ») et, entre autres, les films ou installati­ons de James Coleman, Christian Marclay ou William Kentridge (2). À l’issue de cette conférence qui ne portait jamais directemen­t sur la photograph­ie, Krauss affirme que le numérique, en balayant la notion d’« index » que ses écrits avaient contribué à imposer, a mis fin à la photograph­ie comme médium. Ce n’est pas le lieu de revenir sur la pertinence théorique de l’index ni sur sa supposée disparitio­n, alors qu’on voit mal en quoi les capteurs d’un appareil numérique diffèrent d’un film argentique, mais, quoi qu’il en soit, le numérique aurait, selon elle, rompu le lien essentiel de la photograph­ie au réel. On pourrait aussi affirmer, au contraire, que la photograph­ie existe désormais comme un médium irréductib­le à une essence et libéré de toute assignatio­n. Son objet serait alors toujours le réel, bien sûr, mais pas que. (1) Galerie Paris-Beijing, 24 janvier- 2 mars 2019. (2) Rosalind Krauss, « Knighthood. The Medium Strikes Back », Castello di Rivoli Museo D’Arte Contempora­nea, Rivoli, 21 juin 2017. En ligne, sur le site du musée. ——— It’s been exactly two years since I began this monthly photograph­y column. Please excuse me for straying from the current art news with which it is usually concerned with an effort to identify recurrence­s, principles or even a method. It is possible to categorize the articles into several groups. The first, the most anticipate­d, relates to the world of photograph­y and in particular, the issue of education, museums and magazines. Discourse forms the underlying thread of the second group, whether theoretica­l, historical or critical. Finally, the third type of article revolves around the notion of medium. Surprising­ly the latter are the most numerous. They explore the ins and outs of photograph­y as a device for producing and disseminat­ing images and point out its multiple uses and forms. They have highlighte­d the new documentar­y trends and/or experiment­al photograph­y, as well as the postcard, screenings and the photograph­ic object, in the sense of these everyday objects as vectors of images. They have also focused on the relational uses of photograph­y and its more or less illusory ability to act on the world. In my view, the medium of photograph­y is synonymous neither with technique nor with art. Nor is it an abstract notion; we have multiple material occurrence­s of photograph­y, what images say, what one does with them, what they produce.This approach is undoubtedl­y encouraged by certain contempora­ry artists who use photograph­y as their subject. Many come from the Pictures Generation. However, if a certain Richard Prince was capable of reducing an advertisem­ent to an image, Anne Collier shows the tangible existence of those photograph­s which, reproduced on specific supports, are also social objects. Indeed to raise the question of the medium may seem anachronis­tic today. For the past several decades we have been living in an era described as ‘post-medium’ by critics who have noted the decline of traditiona­l practices such as painting and, in comparison, the affirmatio­n of new dematerial­ized forms or cross-disciplina­ry techniques producing installati­ons and other mixed-media work. This question is, in fact, of the greatest relevance. In the absolute, governed by a set of rules and possibilit­ies that we either respect or challenge, a medium is never neutral. It is even decisive. This is especially true for certain media, which like photograph­y, have experience­d technical upheavals yielding new images and uses. At the end of the 19th century, the advent of gelatin silver bromide, much more sensitive than previous emulsions, allowed for snapshots. Since the turn of the 21st century, digital photograph­y has revolution­ized our imagery, now vacillatin­g between the computer-generated image and the ‘poor image’ whose artistic version is the ‘aesthetic of the pixel’. It has also provoked reactions, such as the massive backlash against digital techniques and the rematerial­ization of photograph­y.

THE RETURN OF MODERNISM?

It thus seems legitimate to privilege the prism of the medium to examine photograph­y, particular­ly contempora­ry photograph­y. Should it be seen as a modernist-inspired tension since modernism made the medium and its quest for specificit­y and purity a guarantee against kitsch? Nothing is less sure. Undoubtedl­y, to better define my object, I have defended photograph­y’s identity in relation to contempora­ry art as a whole, but these notions of the specificit­y and purity of the medium are foreign to me. If I have ever expressed reservatio­ns about contempora­ry work that wants to go beyond photograph­y, it was less because of its hybrid nature than because of its mercantile opportunis­m in a market that is constantly seeking solutions to the duplicatio­n of the photograph. And if I have talked about the ‘kitschness’ that threatened it, it was above all to emphasize its trivializa­tion. In any case, without even mentioning these hybrid objects associatin­g photograph­y with other practices such as sculpture, what purity could be claimed when photograph­y, whose processes combine analogue and digital, can only be classified as a fundamenta­lly impure medium? This may be seen on an artistic level through the processual experiment­s of young Baptiste Rabichon, whose series 17ème (2017–2018), presented at the beginning of the year in Paris, consisted of photograms of bodies superimpos­ed on digital montages of flowers.(1) For some, digital photograph­y has raised questions about the very existence of the notion of a photograph­ic medium. Rosalind Krauss is one such person. The American critic devoted a recent conference to the ‘counter-attack’ of the notion of the medium in contempora­ry art by means of the concept of ‘technical support’ and amongst others, the films and installati­ons of James Coleman, Christian Marclay and William Kentridge.(2) At the end of this conference, which never directly focused on photograph­y, Krauss argued that the digital has, by washing away the notion of the ‘index’ which her writings helped to establish, put an end to photograph­y as a medium. This is not the place to return to a discussion on the theoretica­l relevance of the index or its supposed disappeara­nce, when it is difficult to see how the sensors of a digital camera differ from film photograph­y, but, whatever the case, according to Krauss, digital technology has broken the essential link between photograph­y and reality. On the contrary, we could also say that photograph­y now exists as a medium that is irreducibl­e to an essence, freed from all constraint­s. Certainly its subject remains reality, but not only that.

Translatio­n: Emma Lingwood (1) Galerie Paris-Beijing, 24 January– 2 March 2019. (2) Rosalind Krauss, ‘Knighthood. The Medium Strikes Back’, Castello di Rivoli Museo D’Arte Contempora­nea, Rivoli, 21 June 2017. On the museum’s website.

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