Art Press - - L’IN­TER­VIEW - in­ter­view par Thi­baut de Ruy­ter

On a vu ces der­nières an­nées re­sur­gir les ques­tions de genre à l’uni­ver­si­té, ain­si que dans l’art et la so­cié­té. Vous vi­viez un mo­ment sem­blable dans les an­nées 1970 où l’on ques­tion­nait les fron­tières entre mas­cu­li­ni­té et fé­mi­ni­té. Quel re­gard por­tez-vous sur ce dis­cours au­jourd’hui ? Entre 1970 et 1975, je me suis beau­coup in­té­res­sé à cette ques­tion. J’in­ter­ro­geais les codes avec mes des­sins et mes pho­to­gra­phies pour les trans­for­mer en quelque chose de neuf. À l’époque, dé­non­cer par l’image et la pho­to­gra­phie les normes so­ciales im­por­tu­nait tout au­tant que de se ser­vir de son corps pour pro­je­ter une mul­ti­pli­ci­té d’iden­ti­tés et de genres. Et comme la sexua­li­té était le sum­mum de la beau­té, vie et tra­vail se me­naient au faîte de la jouis­sance. À com­men­cer par l’em­prunt jouis­sif et bien­veillant de pans de l’ap­pa­rence fé­mi­nine ou de l’ « autre » – et du même coup la re­mise en ques­tion des « éter­nels » mas­cu­lin et fé­mi­nin. Rup­ture donc avec les re­pré­sen­ta­tions tra­di­tion­nelles et bor­nées des choses. J’in­ter­ve­nais dans ce champ et cher­chais à le dé­pas­ser bien avant la « ques­tion du genre ». Je ne me suis pas ar­rê­té à des ty­po­lo­gies sexuelles, j’ai dé­cons­truit d’autres phé­no­mènes so­cio-cultu­rels, comme, en 1976, dans le ta­bleau pho­to­gra­phique en douze par­ties : Das men­schliche Ant­litz im Spie­gel so­zio­lo­gisch-nervö­ser Pro­zesse (Le vi­sage hu­main au mi­roir de pro­ces­sus so­cio­lo­gi­co-ner­veux). J’ai abor­dé très tôt, par des voies ar­tis­tiques, un phé­no­mène au­jourd’hui dé­bat­tu en place pu­blique. C’est une bonne nou­velle, sur­tout pour les per­sonnes concer­nées, que la po­li­tique, la science, di­vers cou­rants fé­mi­nistes et autres groupes d’in­té­rêt s’en sai­sissent. D’ailleurs, cer­tains dé­bats au­tour des ré­formes de l’or­tho­graphe ou de la créa­tion de toi­lettes uni­sexes ne manquent pas de charme... Vous avez dit que vos pre­miers tra­vaux pho­to­gra­phiques étaient as­sez éloi­gnés de la culture pop ou du glam rock (on pense à Brian Eno avec le groupe Roxy Mu­sic). Des pans de la culture pop et de l’art n’ont pas man­qué de s’em­pa­rer de ces su­jets dans les an­nées 1970. La mu­sique sur­tout a fait connaître cer­tains mi­lieux à un large pu­blic. Des mu­si­ciens ac­tuels comme La­dy Ga­ga, Anoh­ni ou Terre Thaem­litz brouillent les fron­tières entre homme et femme. Se­lon vous, qu’ap­porte au­jourd’hui l’art à ce dé­bat ? Il m’est une fois ar­ri­vé de dire qu’au fond le pop art ne m’avait ja­mais vrai­ment in­té­res­sé – à la li­mite An­dy Wa­rhol avec sa Fac­to­ry, ses films, ses sé­ri­gra­phies, ses in­ter­views et les gens bi­zarres qui gra­vi­taient au­tour de lui. Concer­nant la mu­sique, j’ai par­ti­ci­pé il y a deux ans à l’ex­po­si­tion Glam, à la Tate Li­ver­pool, puis au Stä­del-Mu­seum, à Franc­fort, avec le trip­tyque pho­to­gra­phique Trans­for­mer. L’ex­po­si­tion vou­lait éta­blir des pas­se­relles entre art et mu­sique pop. Mais je crois que dans la mu­sique pop, et no­tam­ment dans le glam rock, la ques­tion du cos­tume reste su­per­fi­cielle. Vel­vet Un­der­ground, Jim Mor­ri­son, Ig­gy Pop et Da­vid Bo­wie m’ont plus mar­qué par leur at­ti­tude et les pa­roles de leurs chan­sons, comme des fi­gures de la sub­cul­ture. Lou Reed abor­dait au même mo­ment ces su­jets. Oui, la mu­sique touche bien sûr les foules – contrai­re­ment à l’art. Le brouillage des fron­tières entre les genres n’a rien de nou­veau, on en parle juste da­van­tage. Notre contri­bu­tion à nous, les ar­tistes, est sou­vent plus sub­tile et fi­na­le­ment plus ra­di­cale : je creuse plus pro­fon­dé­ment. À mon sens, l’art est al­lé au fond de cette pro­blé­ma­tique et les chan­teurs pop comme La­dy Ga­ga ne font que piller ce qu’on a dé­jà es­quis­sé ; quant aux jeunes ar­tistes, ils re­pro­duisent, sans sus­ci­ter de po­lé­mique, des oeuvres taillées pour le mar­ché. UN MÉTISSAGE JOYEUX On vous a sou­vent com­pa­ré à Pierre Mo­li­nier. Ce der­nier cher­chait à trans­for­mer son iden­ti­té mas­cu­line pour at­teindre l’ob­jet fé­mi­nin, éro­tique et ul­time. Votre pra­tique et vos cos­tumes en re­vanche semblent plu­tôt re­le­ver d’une clow­ne­rie exis­ten­tielle, noire, d’une exa­cer­ba­tion des genres dans la re­cherche de l’entre-deux. Qu’est-ce qui est au coeur de votre oeuvre? La plu­part des ar­tistes qui mé­ritent ce nom se tuent lit­té­ra­le­ment à la tâche dans l’« entre-deux », aus­si fu­gi­tif qu’un bat­te­ment de pau­pière qui sé­pare le « dé­but » et la « fin ». C’est une fa­çon de

Apol­li­naire a dit qu’on pou­vait peindre « avec des pipes, des timbres-poste, des cartes pos­tales ou à jouer, etc. » Dans son ar­ticle pour notre dos­sier sur le des­sin, Ca­mille Paul­han nous ap­prend qu’on peut des­si­ner avec une se­ringue ou rem­pla­cer sa table par une scène pour une per­for­mance. Pion­nier de la per­for­mance dans les an­nées 1970, Jür­gen Klauke a tou­jours été très at­ten­tif à l’as­pect gra­phique de son tra­vail. Au­jourd’hui, l’encre et la cou­leur a tem­pe­ra lui per­mettent d’ex­plo­rer les am­bi­guï­tés de l’être au-de­là de l’ap­pa­rence des corps, tan­dis que, dans ses pho­to­gra­phies, le corps de­vient signe. La ga­le­rie Su­zanne Ta­ra­sieve, qui avait pré­sen­té une pe­tite ré­tros­pec­tive de son oeuvre l’an­née der­nière, lui consacre, cette an­née, son stand au sa­lon Dra­wing Now (Car­reau du Temple, 28-31 mars).

pen­ser et d’agir sur cet ins­tant qu’est la vie, sur cette illu­sion qui est une source in­épui­sable de sens du dé­but à la fin. Je parle de mon oeuvre comme d‘une « es­thé­ti­sa­tion de l’exis­ten­tiel » – dans un de mes « jour­naux des­si­nés » des an­nées 1970, je no­tais à ce su­jet : « Entre les deux, un lé­ger chuin­te­ment ». Dans mon tra­vail sur l’in­flexion du mas­cu­lin et du fé­mi­nin, c’est l’entre-deux, l’am­bi­va­lence qui m’a le plus ins­pi­ré. C’est ce que je qua­li­fie vo­lon­tiers de « métissage » joyeux – la simple per­mu­ta­tion ne fait que dé­bou­cher sur le dé­jà connu. Alors que l’« entre-deux » et le « par-de­là » – par-de­là la re­pré­sen­ta­tion au sens gé­né­ral – ouvrent sur plus d’es­pace et de po­ten­tiel. S’y mêlent aus­si le mys­tère et la poé­sie, et ce qui était jusque-là de l’ordre de l’im­pen­sé de­vient image. Dans les images, il est ques­tion d’am­bi­va­lence sexuelle et d’iden­ti­té, mais aus­si de mas­ca­rade mé­lan­co­lique de l’an­dro­gy­nie. C’est un jeu avec l’équi­vo­ci­té de l’in­di­vi­du : être soi-même à tra­vers une mul­ti­pli­ci­té d’autres. Pierre Mo­li­nier, qui m‘a ins­pi­ré étant jeune et pour qui j’ai en­core beau­coup d’es­time, est un cas à part. Ce qu’il met en forme dans ses images, c’est sa vie, ses ob­ses­sions, la réa­li­té qu’il pense et vit nuit et jour. Tel n’est pas mon cas, et c’est en ce­la que nos tra­vaux se dis­tinguent fon­da­men­ta­le­ment. Ma vie dé­bri­dée dans les an­nées 1970, la sub­cul­ture et ses dif­fé­rents mi­lieux m’ont ins­pi­ré. Le tout mê­lé à la lit­té­ra­ture adé­quate et à d’autres agents toxiques. Mes pro­jets ar­tis­tiques évo­luaient dans une at­mo­sphère de jeu, de plai­sirs et de ré­flexion froide et dis­tan­ciée. On peut dé­si­gner mon tra­vail dans les an­nées 1970 sous les termes de bo­dy art, de mise en scène pho­to­gra­phique ou en­core de pho­to­gra­phie concep­tuelle. Vous avez sou­vent réa­li­sé des pro­thèses pour vos cos­tumes, comme des va­gins ou des pé­nis en tis­su sur­di­men­sion­nés dans Er­wei­te­rung I & II [Ex­ten­sions I & II]. Ali­na Sza­pocz­ni­kow, Da­vid Cro­nen­berg, dans eXis­tenZ, ou Mat­thew Bar­ney, dans le cycle Cre­mas­ter, tra­vaillent avec des ex­ten­sions et des mo­di­fi­ca­tions phy­siques. La pro­thèse est-elle dans votre tra­vail un pro­lon­ge­ment ou une ex­té­rio­ri­sa­tion de la psy­ché ? L’exa­gé­ra­tion ou l’exa­cer­ba­tion ne sont pas for­cé­ment clow­nesques – même si la mé­lan­co­lie du clown m’est fa­mi­lière. Mais dans les oeuvres dont vous par­lez, Er­wei­te­rung I & II ou, par exemple, Senf­per­for­mance (Per­for­mance mou­tarde) ou en­core Rot (Rouge), je ne vois pas de lien di­rect avec ce­la. Les ob­jets ou pro­thèses ont plu­sieurs sens. D’abord, ils ap­portent du ma­té­riau de pen­sée jusque dans le corps aug­men­té. Et ils marquent for­mel­le­ment l‘image – ils en dé­fi­nissent le sens. Ils me per­mettent aus­si de re­ve­nir à mes pre­miers des­sins dans un tout autre mé­dium, à sa­voir la mise en scène pho­to­gra­phique où mon corps sert de sur­face de pro­jec­tion. Dans mes pre­miers des­sins se trou­vaient dé­jà toutes ces « ex­ten­sions et ex­pan­sions », mais sous un autre angle. La pho­to­gra­phie donne une illu­sion du réel et montre l’ob­jet sous un tout autre jour. VI­SAGE MASQUÉ Il vous est aus­si ar­ri­vé de por­ter des masques (comme dans Er­wei­te­rung II [Ex­ten­sion II], 1972-73) ou du ma­quillage comme une sorte de masque. Le masque ou la mas­ca­rade per­mettent-ils de mas­quer son iden­ti­té ou jouent-ils un autre rôle ? En fait, les masques ne jouent pas un grand rôle. On aper­çoit dans Trans­for­mer un loup rose à paillettes. Au même titre que le ma­quillage, il rap­pelle le fé­mi­nin, l’or­ne­men­tal, et fait plu­tôt al­lu­sion au jeu des iden­ti­tés. On peut pen­ser à un masque dans Er­wei­te­rung II (Ex­ten­sion II), parce que j’ai le vi­sage com­plè­te­ment masqué et qu’en même temps les di­verses formes de cet ob­jet-masque sont très sug­ges­tives. À cette époque, j’ai com­men­cé un in­tense tra­vail pho­to­gra­phique – Ant­litze [Faces] – sur les masques d’un tout autre genre, plus éloi­gné de la sexua­li­té et de l’éro­tisme. Il en est sor­ti une ins­tal­la­tion pho­to­gra­phique en 96 par­ties (720 x 400 cm). De­puis les at­ten­tats ter­ro­ristes des Jeux olym­piques de 1976, je col­lec­tion­nais les pho­to­gra­phies de ter­ro­ristes mas­qués pa­rues dans la presse. Plus tard, j’en ai ti­ré des agran­dis­se­ments de 60 x 50 cm pour faire res­sor­tir la trame, ce qui ren­for­çait le cô­té mys­té­rieux de ces hommes mas­qués et la di­men­sion mé­dia­tique de l’image. Tout le bloc fut pré­sen­té pour la pre­mière fois en 2000 lors d’une ré­tros­pec­tive pho­to et une per­for­mance à la Bun­des­kuns­thalle de Bonn. Ce qui m’in­té­res­sait était le masque en soi, c’est-à-dire le pa­ra­doxe d’un ano­ny­mat qui cherche à être mé­dia­ti­sé. La ca­goule ef­face et re­crée les iden­ti­tés et le genre. Les « sans vi­sage » re­couvrent un vi­sage à la fa­veur des mé­dias en de­ve­nant des icônes de la vio­lence à tra­vers nous qui ap­pre­nons à lire en eux. Et en li­sant en eux, on bute sur le pa­ra­doxe du bien et du mal, car, de­puis, même les mi­li­taires et les uni­tés spé­ciales adoptent l’ano­ny­mat pour pour­chas­ser des ano­nymes : ils entrent dans la mas­ca­rade, ne font plus qu’un avec l’en­ne­mi. Dans un tout autre re­gistre, se pro­duit ici une in­flexion ou une at­té­nua­tion, com­pa­rable à ce qui se passe entre le fé­mi­nin et le mas­cu­lin.

Évo­quons vos des­sins. Alors que vos pho­tos sont plu­tôt des au­to­re­pré­sen­ta­tions, les des­sins ren­voient à d’autres choses. On y voit des at­tri­buts, mas­cu­lins ou fé­mi­nins, très com­plexes et dé­for­més trai­tant de la condi­tion hu­maine ou de notre place dans le monde. Les des­sins parlent d’eux-mêmes, tout comme les mises en scène pho­to­gra­phiques ou les per­for­mances. J’ai évo­qué le rap­pro­che­ment de la pho­to­gra­phie et du des­sin. Chaque mé­dium a sa langue et sa spé­ci­fi­ci­té per­met­tant de trans­po­ser une même pen­sée dans une forme ar­tis­tique sin­gu­lière. C’est un va-et-vient in­ces­sant au­tour des mêmes ré­flexions : la condi­tion hu­maine et notre place dans le monde. Je ne qua­li­fie­rais pas mes mises en scène d’au­to­re­pré­sen­ta­tion. Mise en scène pho­to­gra­phique et pho­to­gra­phie concep­tuelle se­raient plus ap­pro­priées. En tant qu’ob­jet vi­suel, mon corps consti­tue la sur­face de pro­jec­tion du « monde comme re­pré­sen­ta­tion ». Pour en re­ve­nir à mes des­sins de jeu­nesse, de 1970 à 1980, j’ai rem­pli l’équi­valent de dix jour­naux (de nuit). Il y a eu ICH & ICH [MOI & MOI], puis Fag Hag [Fille à pé­dés], Ziem­lich [À peu près], Se­kun­den [Se­condes] et d‘autres. Ce sup­port ne pré­sente pas seule­ment deux ni­veaux d’ex­pres­sion, mais aus­si deux ni­veaux d‘ex­pé­rience : d’une part, les notes sur la réa­li­té ex­té­rieure, quo­ti­dienne; et, de l’autre, les des­sins d’un monde in­té­rieur. On pour­rait presque par­ler de deux zones spa­tiales : celle du de­hors et celle au de­dans. Ma cor­po­réi­té et mon état men­tal en sont les sources d’ins­pi­ra­tion et les points de dé­part. J’y scanne le corps jusque dans le sys­tème ner­veux cen­tral et en dis­sèque les moindres com­po­santes. Dans les des­sins, je rends vi­sibles les va­ria­tions du vé­cu et je les croise avec des notes sur le réel et la poé­tique. En re­gar­dant Kör­per­zei­chenZei­chenkör­per (Signes-corpsCorps-signes), j’ai pen­sé à Au­brey Beard­sley et à sa puis­sante es­thé­tique en noir et blanc. Là où Beard­sley tra­vaille néan­moins de fa­çon très propre et for­ma­liste, il y a dans vos des­sins beau­coup de dy­na­mique et de flui­di­té (comme des formes dis­soutes à la dé­trempe). Les oeuvres en cou­leur, comme Phan­to­memp­fin­dung [Sen­sa­tion fan­tôme], Pro­blemlö­ser [Ré­so­lu­tion de pro­blèmes] ou Selbst­ges­präche [Mo­no­logues], ouvrent un autre champ per­cep­tif. Les mo­tifs sont pous­sés par des couches de cou­leur, des frot­tages et trem­pages suc­ces­sifs, au­tre­ment dit par une ma­ni­pu­la­tion avan­cée dans un co­lo­ris in­ouï, tan­tôt cru tan­tôt vi­treux. Les ob­jets, les corps, le cor­po­rel ou ses frag­ments flottent, soit dans le vide d’une douce au­ra co­lo­rée, soit dans une lu­mière néon criarde. Il n’y a ja­mais d’aplats de cou­leurs, la cou­leur s’ef­face ou ne fait qu’un avec le pa­pier, et dans sa pré­sence même et sa lu­mière, elle a quelque chose d’im­ma­té­riel, d’in­com­pa­rable. Je les ap­pelle aus­si des­sins [ Zeich­nung en al­le­mand], sa­chant bien qu’ils n’en sont pas vrai­ment, mais qu’ils ont été do­mes­ti­qués par les signes [Zei­chen]. La cou­leur trans­pose ces corps dans l’ici et le main­te­nant: on a pu par­ler de « cou­leur ur­baine » en ce sens. L’ob­ser­va­teur y em­prunte d’autres che­mins que dans les des­sins en noir et blanc qui peuvent of­frir un es­pace abs­trait. À pro­pos d’es­paces, les des­sins re­pré­sentent des corps presque gran­deur na­ture, ce qui n’est pas sans rap­pe­ler vos pho­to­gra­phies. Uti­li­sez-vous le grand for­mat pour créer de l’es­pace ou pour rendre les corps plus réels ? Après di­vers pe­tits jour­naux (des­si­nés), pa­raît en 1977 ce grand livre Ein Mo­ment wie ein Zun­gen­schlag [Un ins­tant comme un cla­que­ment de langue]. La taille des des­sins, comme dans Hal­tungs­scha­den [Dé­for­ma­tions pa­tho­lo­giques] ou Krei­sel [Tou­pie], est due au grand for­mat fixé par avance. Dans les grandes pho­tos – jus­qu’à 240 x 180 cm –, le for­mat 1:1 ac­cen­tue l’as­pect sculp­tu­ral des signes ima­gés, de même que le vide au­tour. L’es­pace n’est pas pro­duit, mais au contraire ab­sor­bé par le vide. Il met au jour la fra­gi­li­té de notre être dont té­moignent les images. Nombre de vos des­sins par­tagent ce jeu avec les es­paces né­ga­tifs. Il y a aus­si des creux ou des élé­ments phy­siques évi­dés. Que si­gni­fient ces re­tour­ne­ments et ces vides? C’est sur­tout le cas des Kör­per­zei­chenZei­chenkör­per (Signes-corpsCorps-signes), aux­quels je tra­vaille de­puis 2011. Au coeur de ce tra­vail se trouvent le corps, le cor­po­rel ou des par­ties du corps, comme dans mes des­sins en cou­leur. J’y dé­ve­loppe toute une sé­mio­tique qui ne doit rien au ha­sard, tout est ex­pur­gé au pro­fit de zones froides en noir et blanc. J’ai fa­çon­né les corps sché­ma­tiques, les torses, les frag­ments, les pro­thèses et les formes dis­so­lues de ma­nière à leur don­ner une tour­nure éro­tique, sexuelle ou exis­ten­tielle. En abor­dant de nou­veaux ri­vages, l’at­mo­sphère de mon tra­vail se mo­di­fie. C’est un jeu d’al­ter­nance entre po­si­tif et né­ga­tif, in­té­rieur et ex­té­rieur, ligne et sur­face, plein et vide, crue et dé­crue. Les formes géo­mé­triques donnent de la te­nue et ac­cen­tuent l’érup­tion ou l’ir­rup­tion de l’or­ga­nique. Elles ac­cen­tuent l’énigme des sil­houettes, les ré­flexions des corps noirs pleins, tout comme les vides d’un blanc écla­tant qui mutent pour four­nir de nou­velles pro­po­si­tions.

Les vides blancs comme les sil­houettes pleines noires sou­lignent aus­si l’ab­sence et la pré­sence. La cons­truc­tion mi­ni­ma­liste, non-nar­ra­tive, as­so­ciée à l’es­thé­tique froide, per­met, du moins je l’es­père, d’être au plus près des signes. Il est for­te­ment ques­tion de trans­for­ma­tion du corps dans vos pho­tos. En quel sens les des­sins se rap­portent-ils aus­si au cor­po­rel, non pas comme re­pré­sen­ta­tion mais comme per­for­mance phy­sique eu égard à leurs di­men­sions et à leur com­plexi­té ? Le des­sin est-il un acte cor­po­rel ou un en­re­gis­tre­ment – au sens de no­ta­tion – où se ma­ni­feste la pré­sence cor­po­relle ? L’homme et ses conflits sont au coeur de tout mon tra­vail. Dans le des­sin comme dans la pho­to­gra­phie, mes fi­gures se trouvent dans un es­pace in­dé­fi­ni – non-spa­tial, non-lieu –, les des­sins in­ves­tissent l’« es­pace de l’image » vi­dé et font ain­si de la place à l’ob­ser­va­teur. En ce sens, je parle aus­si d‘« es­paces de ré­flexion ou de ré­so­nance ». Dans les deux mé­dias évo­qués, même les Kör­per-Zei­chen [Signes-corps] mi­ni­ma­listes sont des actes de pen­sée et font aus­si of­fice de pré­sence cor­po­relle. In­dé­pen­dam­ment de leur di­men­sion, le mo­nu­men­tal se ma­ni­feste aus­si dans le mi­nus­cule. En par­cou­rant mes des­sins d’au­jourd’hui et ceux des an­nées 1970, Tages und Nacht­zeich­nun­gen [Des­sins de jour et de nuit], on as­siste à des trans­for­ma­tions et des ma­ni­pu­la­tions du cor­po­rel et du psy­chique sous des condi­tions et des pro­ces­sus ré­flexifs dif­fé­rents. Ces der­nières dé­cen­nies, on a beau­coup spé­cu­lé sur le corps vir­tuel et sa dis­pa­ri­tion ; l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle et les ro­bots font pla­ner la me­nace de notre ina­ni­té. Pa­ral­lè­le­ment, nous bai­gnons dans un fé­ti­chisme du corps à l’échelle pla­né­taire cou­plé à des mi­roirs aux alouettes et des pro­messes de sa­lut. On as­pire à la beau­té ab­so­lue, à la vie éter­nelle, à une vie sexuelle com­blée, etc. Le concept gé­né­rique qui flotte au-des­sus de tout ce­la est l’« au­to-op­ti­mi­sa­tion » et se ma­ni­feste dans le fit­ness, les ré­gimes ali­men­taires, la chi­rur­gie es­thé­tique, les im­plants, etc. Et cette as­pi­ra­tion au « corps de rêve » se voit cou­ron­née par la re­non­cia­tion à toutes les formes de « plai­sir » phy­siques comme psy­chiques. Un in­sa­tiable dé­sir au­quel mes des­sins Kör­per­zei­chenZei­chenkör­per ne sont pas sans faire son­ger. Tra­duit de l’al­le­mand par

Chris­tophe Luc­chese Jür­gen Klauke Ne en / born 1943 a / in Co­chem, Al­le­magne Vit et tra­vaille à / lives in Co­logne Ex­po­si­tions per­son­nelles ré­centes / recent shows: 2017 Jur­gen Klauke - Selbst­ges­prache. Zeich­nun­gen 1970–2016, Max Ernst Mu­seum, Bruhl Jur­gen Klauke – Fo­to­works, Cen­tro De Artes Vi­suales Fun­da­cion Hel­ga De Al­vear, Cas­seres, Es­pagne 2018 et 2019 Ga­le­rie Su­zanne Ta­ra­sieve, Pa­ris

« ICH & ICH». 1970-71. Encre sur pa­pier. 20 des­sins 21 x 16 cm. Ink on pa­per. 20 dra­wings

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