AU SIN­GU­LIER DE LA PREMIÈRE PER­SONNE

FIRST PER­SON SIN­GU­LAR

Art Press - - COLUMN -

« Je cherche des images et des his­toires pour ces images, de sorte que celles-là conti­nuent de vivre dans celles-ci. » Cette ci­ta­tion de l’écri­vain et photograph­e Luc Die­trich, pla­cée par Clé­ment Ché­roux en exergue de Si la vue vaut d’être vé­cue (Tex­tuel, 200 p., 20 eu­ros), pour­rait tout au­tant ou­vrir Re­gards pa­ra­noïaques de Mar­tine Ra­vache (Le Ca­noë, 240 p., 24 eu­ros). Les deux ou­vrages ré­cem­ment pa­rus par­tagent, en ef­fet, bien des points com­muns. Le prin­ci­pal étant de faire droit à cette « connais­sance par les af­fects » qu’évoque avec jus­tesse Mi­reille Calle-Gru­ber dans sa pré­face à Re­gards pa­ra­noïaques. La qua­trième de cou­ver­ture du livre de Ché­roux, pro­chain di­rec­teur du dé­par­te­ment de la pho­to­gra­phie du MoMA de New York, an­nonce des « his­toires d’images » tan­dis que Ra­vache, his­to­rienne et cri­tique d’art, parle dans son « Avant-pro­pos » de « pho­to­gra­phies à his­toires ». Les deux livres sont ain­si com­po­sés d’une suc­ces­sion de ré­cits qui prennent en écharpe des pho­to­gra­phies. Celles-ci sont de deux ordres. Presque sans entre-deux, les icônes – le Point de vue du Gras (1826) de Ni­cé­phore Niépce, le Bai­ser de l’Hô­tel de Ville (1950) de Ro­bert Dois­neau ou le por­trait du Che par Al­ber­to Kor­da (1960)– le dis­putent aux images trou­vées ou of­fertes. Liées aux cir­cons­tances de ren­contres chez Ra­vache, ces der­nières abondent chez Ché­roux, si bien que l’on com­prend qu’il crée ses ob­jets d’étude en col­lec­tant ce qui échappe à l’his­toire. Ché­roux a ain­si ré­cu­pé­ré des cen­taines de pho­to­ma­tons sur­nu­mé­raires pro­duits par des ca­bines dé­fec­tueuses ou chi­né des ins­tan­ta­nés de tir pho­to­gra­phique que ga­gnaient ceux qui, à la fête fo­raine, vi­saient dans le mille. Mais sa col­lecte ne se li­mite pas aux images. Il a, par exemple, aus­si ache­té une fi­gu­rine ex­pan­sible de pa­pa­raz­zi ou une pi­lule aphro­di­siaque qui en porte le nom. Ico­niques ou in­con­nues, toutes ces images ont pro­fon­dé­ment mar­qué les deux au­teurs. Les ré­cits qui les ac­com­pagnent en té­moignent. Ils sont d’une éton­nante sub­jec­ti­vi­té alors qu’ils re­viennent sur des su­jets de re­cherche ou d’étude qui ont don­né lieu à des ar­ticles, des livres ou des ex­po­si­tions. Ra­vache jette un autre re­gard sur Gi­sèle Freund ou Jacques Hen­ri Lar­tigue qui l’ont beau­coup oc­cu­pée (1) et Si la vue vaut d’être vé­cue ren­voie à bien des tra­vaux de Ché­roux sur Hen­ri Car­tierB­res­son, les ré­créa­tions pho­to­gra­phiques ou la « fau­to­gra­phie ». Mais quand, dans le ca­ta­logue de l’ex­po­si­tion Pa­pa­raz­zi ! (2), sa contri­bu­tion était in­ti­tu­lée «Treize thèses et de­mie sur le concept de pho­to­gra­phie pa­pa­raz­zi », son texte porte ici pour titre « L’illustre vulve » et se concentre sur celle que Brit­ney Spears ex­hibe – « forme de hol­la­back pour le moins in­édite » – en ré­ponse au har­cè­le­ment des pho­to­graphes.

HORS-CHAMP

Les ré­cits de Ché­roux et Ra­vache suivent ain­si d’autres mé­thodes et fi­na­li­tés que celles de l’his­toire ou de la cri­tique. Ils en donnent sur­tout le hors-champ en lais­sant libre cours aux af­fects qui animent ces au­teurs. Ces der­niers confessent leur « fas­ci­na­tion » ou leur « coup de foudre » pour une image. Mais, s’il est un lexique qui court le long de ces pages, c’est ce­lui de la psy­cha­na­lyse. Il y est ques­tion de troubles psy­chiques. La mé­lan­co­lie – souf­france consé­cu­tive à une perte – est l’un des fils de la re­la­tion de Ché­roux aux images, tan­dis que Ra­vache place le re­gard sous le signe de la pa­ra­noïa et de ses éga­re­ments. L’in­cons­cient et ses ma­ni­fes­ta­tions fi­gurent aus­si en bonne place. Ché­roux le re­con­naît avec hu­mour en se sou­ve­nant d’une ti­rade pas­sion­née qui, de­vant jus­ti­fier de son in­té­rêt pour la pho­to­gra­phie, se ter­mi­na par un in­éga­lable : « C’est ain­si, la pho­to­gra­phie m’ha­bite. » Ces ou­vrages es­quissent d’au­tant plus une ma­nière de psy­cha­na­lyse in­for­melle du re­gard que leurs au­teurs se de­mandent ex­pli­ci­te­ment pour­quoi cer­taines images ou groupes d’images ont à ce point re­te­nu leur at­ten­tion. La fas­ci­na­tion peut alors être af­faire de ré­mi­nis­cence. Les deux livres contiennen­t en leur coeur un sou­ve­nir en­foui. Pour­quoi une pho­to­gra­phie mon­trant une femme ren­due borgne par un pan­se­ment sur l’oeil s’im­pose-t-elle à Ra­vache? Cette image moins connue de Car­tier-Bres­son a, en fait, fonc­tion­né comme un « sou­ve­nir-écran » dis­si­mu­lant une image de sa mère opé­rée des yeux alors que l’au­teure était tout en­fant: « Je ne me sou­viens de rien d’autre sauf qu’à ce mo­ment­là je l’ai­mais. » Pour­quoi Ché­roux s’in­té­resse-t-il au­tant aux images du tir

pho­to­gra­phique? Un « sou­ve­nir d’en­fance en forme de scène ori­gi­naire » y contri­bue sans doute puisque, alors âgé de 6 ou 7 ans, le pe­tit Clé­ment fut bles­sé par son frère aî­né qui avait en­tre­pris de jouer à Guillaume Tell : « Mon frère s’ap­pe­lait Roch et il était dur comme un roc. » Ché­roux et Ra­vache font donc preuve d’une grande sin­cé­ri­té. Trans­pa­rent, Si la vue vaut d’être vé­cue est lit­té­ra­le­ment ten­du entre Éros et Tha­na­tos. Le sexe de Brit­ney Spears voi­sine avec la nu­di­té de Leo­nor Fi­ni et l’éro­tisme des ombres por­tées. Y ré­pondent, de ma­nière sy­mé­trique, des corps mo­mi­fiés, d’autres qui chutent dans le vide et des exé­cu­tions ca­pi­tales. Et Ché­roux de re­con­naître à de­mi-mot : « La psy­cha­na­lyse a, depuis long­temps dé­jà, éta­bli le lien entre la pul­sion sco­pique et l’an­goisse de mort. » Ra­vache achève, quant à elle, de se li­vrer en se prê­tant au jeu de Mar­kus Han­sen, photograph­e em­pa­thique qui re­prend la pause et l’ex­pres­sion de ses su­jets pour com­po­ser de trou­blants dip­tyques. Et l’au­teure contrainte d’avouer : « Je re­con­nais­sais bien quelque chose, une sub­tile al­lu­sion à mon être in­té­rieur et un réel ta­lent chez lui à dé­bus­quer les ir­ré­duc­tibles pro­fon­deurs de la psy­ché hu­maine. Le re­gard en coin n’est-il pas le cli­ché même de la mé­fiance et de la vi­gi­lance ? De l’in­quié­tude ? » On l’au­ra com­pris, Si la vue vaut d’être vé­cue et Re­gards pa­ra­noïaques font par­tie de ces rares té­moi­gnages qui, à la première per­sonne, sont au plus près de l’ex­pé­rience tou­jours sin­gu­lière des images. Sur­tout, en écho à l’évo­lu­tion contem­po­raine des sa­voirs, ils contri­buent à dé­pla­cer l’ap­pré­hen­sion de la pho­to­gra­phie et de son his­toire vers des contrées moins rai­son­nées et, sou­vent, moins rai­son­nables. through af­fects”, apt­ly evo­ked by Mi­reille Calle-Gru­ber in her fo­re­word to Re­gards Pa­ra­noïaques. The back co­ver of Ché­roux’s book – na­med chief cu­ra­tor of MoMa’s pho­to­gra­phy de­part­ment in New York– an­nounces “image sto­ries”, while Ra­vache, an his­to­rian and art cri­tic, talks about “sto­ry-tel­ling pho­to­graphs” in her fo­re­word. Both book are thus com­po­sed of a se­ries of sto­ries that sur­round the pho­to­graphs. These are of two sorts. With al­most no di­vide, the icons – Ni­cé­phore Niépce’s Le Point de Vue du Gras (1826), Ro­bert Dois­neau’s Bai­ser de l’Hô­tel de Ville (1950), or Al­ber­to Kor­da’s por­trait of Che Gue­va­ra (1960)– com­pete with images that were found or gi­ven. Con­nec­ted to the cir­cum­stances of en­coun­ters for Ra­vache, they abound with Ché­roux, so much so that it be­comes clear that he creates his ob­jects of stu­dy by col­lec­ting what has elu­ded his­to­ry. Ché­roux has thus re­co­ve­red hun­dreds of su­per­nu­me­ra­ry pic­tures pro­du­ced by de­fec­tive pho­to booths and bought up shots won by those who hit the bull’s eye at the fun­fair. But his col­lec­tion is not li­mi­ted to images. For example, he al­so bought an ex­pan­dable pa­pa­raz­zi fi­gu­rine or an aphro­di­siac pill bea­ring the same name. Ico­nic or unk­nown, all these images have pro­found­ly af­fec­ted both au­thors, as we can see by the sto­ries that ac­com­pa­ny them. They are sur­pri­sin­gly sub­jec­tive al­though they fo­cus on re­search or stu­dy sub­jects that have gi­ven rise to ar­ticles, books and ex­hi­bi­tions. Ra­vache sheds a dif­ferent light on Gi­sèle Freund and Jacques Hen­ri Lar­tigue, whom she fo­cu­sed on a lot (1), while Si la Vue Vaut d’Être

Vé­cue re­fers to much of Ché­roux’s re­search on Hen­ri Car­tier-Bres­son, pho­to­gra­phic re­crea­tions or “fau­to­gra­phie”. But while, in the ca­ta­logue of the Pa­pa­raz­zi! ex­hi­bi­tion (2), his contri­bu­tion was en­tit­led “Thir­teen and a Half Theo­ries on the Concept of Pa­pa­raz­zi Pho­to­gra­phy”, this text is cal­led “The Il­lus­trious Vul­va” and concen­trates on that which Brit­ney Spears ex­hi­bits –“a ra­ther new form of hol­la­back”– in res­ponse to the pho­to­gra­phers’ ha­rass­ment.

Ché­roux and Ra­vache’s sto­ries thus fol­low other me­thods and ends than those of his­to­ry or cri­tique. Most im­por­tant­ly, they give the “off-ca­me­ra” by gi­ving free rein to the af­fects that move them. The au­thors confess their “fas­ci­na­tion” or their “coup de foudre” for an image. But if there is a lexi­con that runs along these pages, it is that of psy­cho­ana­ly­sis. There are men­tions of men­tal di­sor­ders. Me­lan­cho­ly – the fee­ling of sad­ness fol­lo­wing loss – is one of the threads of Ché­roux’s re­la­tion­ship to images while Ra­vache po­si­tions her point of view in re­la­tion to pa­ra­noia and its wan­de­rings. The sub­cons­cious and its ma­ni­fes­ta­tions al­so fi­gure pro­mi­nent­ly. Ché­roux ack­now­ledges this with hu­mour when he re­calls a pas­sio­nate ti­rade that, meant to jus­ti­fy his in­ter­est for pho­to­gra­phy, en­ded by the in­com­pa­rable: “That’s how it is, pho­to­gra­phy in­ha­bits me.” These books out­line a kind of in­for­mal psy­cho­ana­ly­sis of the eye, all the more so be­cause the au­thors ex­pli­cit­ly won­der why cer­tain images or groups of images have caught their at­ten­tion in such a way. Fas­ci­na­tion can thus be about re­mi­nis­cence.The books contain at their core a bu­ried me­mo­ry. Why is Ra­vache so drawn to the pho­to­graph of a wo­man ren­de­red blind by a ban­dage on her eye? In fact, this les­ser-known image by Car­tierB­res­son ope­ra­ted as a “screen me­mo­ry” that concea­led an image of her mo­ther’s eye sur­ge­ry when she her­self was just a child: “I re­mem­ber no­thing ex­cept for the fact that, in that mo­ment, I lo­ved her.” Why is Ché­roux so in­ter­es­ted in fun­fair shots? A “child­hood me­mo­ry in the form of a pri­mal scene” is part of the ans­wer: when he was 6 or 7 years old, Clé­ment was woun­ded by his ol­der bro­ther, who was playing at being William Tell. “My bro­ther’s name was Roch and he was as hard as a rock.” Ché­roux and Ra­vache are both ve­ry sin­cere. Trans­pa­rent, Si la Vue Vaut d’Être Vé­cue is li­te­ral­ly ex­ten­ded bet­ween Eros and Tha­na­tos. Brit­ney Spear’s sex neigh­bours with Leo­nor Fi­ni’s nu­di­ty and the ero­ti­cism of drop sha­dows. Sym­me­tri­cal­ly, they are mir­ro­red by mum­mi­fied corpses, free-fal­ling bo­dies and ca­pi­tal exe­cu­tions. As Ché­roux im­pli­cit­ly ack­now­ledges: “Psy­cho­ana­ly­sis has long es­ta­bli­shed a link bet­ween the sco­pic drive and the fear of death.” As for Ra­vache, she opens up com­ple­te­ly when playing along with Mar­kus Han­sen, the em­pa­thic pho­to­gra­pher that re­creates his sub­jects’ poses and ex­pres­sions to pro­duce trou­bling dip­tychs. In her own words: “I re­co­gni­zed so­me­thing, a subtle al­lu­sion to my in­ner being and his real ta­lent for flu­shing out the die-hard depths of the hu­man psyche. Isn’t the si­de­ways glance the sheer cli­ché for dis­trust and vi­gi­lance? For concern?” Clear­ly, Si la Vue Vaut d’Être Vé­cue and Re­gards Pa­ra­noïaques are among these rare tes­ti­mo­nies that, in the first per­son, are clo­sest to the al­ways sin­gu­lar ex­pe­rience of images. Above all, in res­ponse to the contem­po­ra­ry evo­lu­tion of know­ledge, they contri­bute to dis­pla­cing the un­ders­tan­ding of pho­to­gra­phy and its his­to­ry to­wards less-rea­so­ned – and of­ten less-rea­so­nable – ter­ri­to­ries.

Trans­la­tion: Jes­si­ca Sha­pi­ro

Deux anonymes. «Tir pho­to­gra­phique ». Ita­lie, 1949. Épreuve gé­la­ti­no-ar­gen­tique. (Coll. par­ti­cu­lière, Pa­ris)

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