COMME UN ANGE

Art Press - - CHRONIQUE -

Belle, sa muse, l’est ; pas sa mort. Le vi­sage de l’ai­mée est beau : une tête de « ma­done ». Des por­traits d’elle en té­moignent. Qu’en est-il de son corps? « Belle comme un ange », écrit Höl­der­lin à un de ses amis, mais les anges n’ont pas vrai­ment de corps. Quelle étrange re­la­tion amou­reuse de près de sept ans se noue entre ces deux êtres ! Lui cause ain­si : «Tels des har­pistes as­sem­blés au­tour des trônes des plus an­ciens, nous vi­vons, nous-mêmes d’es­sence di­vine, as­sem­blés au­tour des dieux si­len­cieux de l’uni­vers. » Elle, elle cause au­tre­ment : « De toutes mes forces, je cher­chai à me re­pré­sen­ter à nou­veau dans des cou­leurs vives ton image qui s’es­tom­pait pour prendre en moi des al­lures oni­riques. Hé­las, je n’y par­ve­nais pas, j’éprou­vais à la fois le dé­sir et l’in­ca­pa­ci­té de le faire, mes pen­sées se por­tèrent certes sur tes lettres, tes livres, tes che­veux. » « Je n’éprouve pas d’autre dé­sir que de connaître la re­la­tion amou­reuse la plus in­tense. » C’est une femme, une femme réelle qui s’adresse à lui, elle parle de dé­sir et la seule fois où, au cours de leur cor­res­pon­dance, il est ques­tion du corps de son amant, c’est quand elle fait al­lu­sion à ses che­veux. C’est peu. Plus pla­to­nique, dif­fi­cile de trou­ver mieux dans les grandes cor­res­pon­dances amou­reuses. Cer­tains com­men­ta­teurs ont, à mots cou­verts, sug­gé­ré une pos­sible im­puis­sance du poète. En quoi l’im­puis­sance in­ter­di­rait-elle tout ac­cès au corps de l’autre ? Il est pro­bable que les condi­tions dif­fi­ciles de leurs ren­contres (sur­veillés, tou­jours contraints de ca­cher leur liai­son), ne sont pas étran­gères au sen­ti­ment qu’a le lec­teur de ces lettres d’un dia­logue désac­cor­dé, comme sont désac­cor­dés des ins­tru­ments de mu­sique. L’ordre des dieux et l’ordre des hommes, et je ne parle pas de ce­lui des femmes, ne marchent pas né­ces­sai­re­ment du même pas. Le poète, se­lon Wal­ter Ben­ja­min, est ce­lui qui se place au centre des re­la­tions, c’est en ce­la que, par « un pur don à la re­la­tion, il est un hé­ros ». Là est l’es­sence de son cou­rage et en quoi il ne craint pas la mort. Höl­der­lin, Cou­rage du poète : « Ce qui ad­vient te soit tout en­tier bé­ni / Sois à la joie tour­né. »

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