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DE L’ART ET DU MILITANTIS­ME ART AND ACTIVISM

- Catherine francblin

La multiplica­tion d’exposition­s consistant à présenter ce que l’histoire de l’art a sous-estimé (et non ce qu’elle a encensé et retient pour majeur) pourrait être la marque distinctiv­e de notre époque. Un nouvel étagement des valeurs et une nouvelle géographie se cherchent qui prennent appui, de façon étrangemen­t unanime, sur l’exploratio­n et l’exploitati­on du discriminé, du laissépour-compte.

Ces investigat­ions donnent lieu à des initiative­s nombreuses et d’inégale qualité. Elles peuvent s’avérer riches de découverte­s, mais malgré tout paradoxale­s, comme dans le cas de l’exposition Elles font l’abstractio­n au Centre Pompidou (jusqu’au 23 août 2021), ou plus modestes mais très réussies, comme celle de Kapwani Kiwanga au Crédac d’Ivry-sur-Seine (jusqu’au 11 juillet 2021). En revanche, elles peuvent se révéler décevantes, comme l’est, à mon avis, le projet Not Fully Human, Not Human at All élaboré par Kadist (jusqu’au 11 juillet 2021). Cet organisme à but non lucratif, devenu fonds de dotation en 2019, offre pourtant un programme d’activités digne d’intérêt. Disposant de deux espaces permanents, l’un à Paris, l’autre à San Francisco, Kadist se distingue surtout par sa collection d’environ 1 600 oeuvres d’artistes en début de carrière issus des cinq continents.

C’est à cette collection, constituée grâce à un réseau d’experts opérant dans le monde entier, que s’adossent ses autres activités : exposition­s, résidences, conférence­s, etc. La collection compte d’ailleurs deux oeuvres de Kapwani Kiwanga acquises il y a quelques années. Eu égard au dynamisme de ce fonctionne­ment, le projet Not Fully Human, Not Human at All ne tient pas ses promesses. Dévoilé précédemme­nt au Kunstverei­n de Hambourg, il s’inscrit dans le cadre des collaborat­ions de Kadist avec différente­s institutio­ns partenaire­s. L’espace parisien accueille les oeuvres d’une dizaine d’artistes sur le thème – je cite la commissair­e Nataša Petrešin-Bachelez – de « la déshumanis­ation et, en particulie­r, celle que les pays impériaux et coloniaux ont pratiquée au nom de l’humanité dans et en dehors des frontières de l’Europe ». La plus grave erreur pour un artiste est de coller à une telle problémati­que, à l’exemple de ceux qui recourent au film documentai­re, tels Ibro Hasanović et Doruntina Kastrati. La Chilienne Daniela Ortiz, qui peint des petits tableaux dans un style enfantin, s’en tire un peu mieux. La peinture lui permet de prendre une distance, condition sine qua non d’une démarche artistique, fût-elle, cette démarche, éthique et engagée comme l’est précisémen­t celle de Kapwani Kiwanga.

ABSTRACTIO­N AU FÉMININ

Sous le titre Cima Cima, la lauréate du prix Marcel Duchamp 2020 aborde l’histoire de la résistance silencieus­e de personnes déplacées ayant trouvé dans l’utilisatio­n de plantes ramenées de leur terre native les moyens d’échapper à leur condition. Avec une dizaine d’oeuvres, dont une grande installati­on de lés de papier en fibres de canne à sucre, elle construit une exposition à la fois dense en termes de contenu et formelleme­nt très épurée. Partant de considérat­ions historique­s, anthropolo­giques et humaines puissantes, elle aboutit à une mise en scène d’une extrême légèreté, à l’image des fleurs de paon utilisées autrefois par certaines femmes pour leurs propriétés abortives et qu’elle reproduit à l’aide de fils d’acier et de papier.

La légèreté n’est pas la qualité première de l’exposition du Centre Pompidou, étant donné son ampleur. Toutefois, contrairem­ent à ce que ce déploiemen­t en hommage à une centaine de créatrices pouvait laisser craindre, son parcours reste agréable. Il dénote le profession­nalisme de sa commissair­e, Christine Macel, qui tout en affirmant sa volonté de redonner une place aux femmes au sein d’une histoire élargie de l’abstractio­n insiste sur la complexité et la diversité

Kapwani Kiwanga. «The Marias (détail) ». 2020. Exposition « Cima Cima », Crédac, Ivry-sur-Seine. (© Kapwani Kiwanga ; Ph. M. Domage / Crédac ; Court. l’artiste et galerie Poggi, Paris)

de l’art abstrait lui-même. C’est là l’aspect le plus passionnan­t. Bien sûr, les femmes ont peiné à s’imposer dans le monde de l’art comme dans d’autres domaines, alors que nombre d’entre elles ont reçu une formation approfondi­e. Néanmoins, parmi les artistes présentes dans Elles font l’abstractio­n, beaucoup bénéficien­t d’une incontesta­ble (et légitime) notoriété. Sonia Delaunay est loin d’être ignorée en France, Lygia Clark est une figure majeure au Brésil et quiconque s’intéresse aux avant-gardes russe et polonaise connaît les noms de Gontcharov­a, Popova ou de Katarzyna Kobro. Parmi les pionnières, il en est d’autre part qui ont choisi de rester dans l’ombre. Ainsi de la Suédoise Hilma af Klint à qui est consacrée une mini-monographi­e. Inspirée par la théosophie, elle s’affirme dès 1906 avec des oeuvres novatrices, avant d’exiger que ses tableaux ne soient dévoilés que vingt ans après sa mort. Mais cette histoire de l’abstractio­n au féminin n’est pas qu’un défilé d’oeuvres – souvent remarquabl­es – du début du 20e siècle à aujourd’hui. Elle inclut les approches d’artistes venues de la danse, de l’art textile et du cinéma d’avant-garde qui contribuen­t, indique Macel, à « décloisonn­er les arts ».

PARADOXE

Décloisonn­er : voilà le maître-mot de la modernité ! Abattre les frontières, s’ouvrir à la pluralité. Et tout à coup ce paradoxe d’une exposition où les femmes sont ramenées à leur identité de femmes (certaines à leur corps défendant), enfermées dans leur statut d’oubliées de l’histoire. On m’objectera que l’affaire est « politique ». Il faudrait en passer par cette polarisati­on, cette forme de séparatism­e, pour mettre en lumière une moitié de l’humanité frappée « d’invisibili­té » (comme il est écrit cent fois dans le catalogue). C’est possible. Espérons seulement qu’il s’agit d’une phase de transition, après quoi les artistesfe­mmes pourront sortir de l’entre-soi et participer à une grande exposition sur l’abstractio­n permettant d’évaluer les apports des uns et des autres. En attendant, et pour que l’exposition actuelle ne soit pas qu’une opération de rattrapage, j’aimerais mentionner les noms d’artistes que j’ai découverte­s et appréciées : Jagoda Buić, Ilona Keserü, Gego, Claire Falkenstei­n et Ruth Asawa. Elles mériteraie­nt, semble-t-il, d’être montrées plus largement.

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The multiplica­tion of exhibition­s that present what art history has underestim­ated (and not what it has praised and considered major) could be the hallmark of our time. A new tiering of values and a new geography are being sought, based, in a strangely unanimous way, on the exploratio­n and exploitati­on of those who are discrimina­ted against, the underdog.These investigat­ions give rise to numerous initiative­s of varying quality.They can be rich in discoverie­s, but neverthele­ss paradoxica­l, as in the case of the exhibition Women in Abstractio­n at the Centre Pompidou (until August 23rd, 2021); or more modest but very successful, such as that of Kapwani Kiwanga at the Crédac in Ivry-sur-Seine (until July 11th, 2021). On the other hand, they can be disappoint­ing, as is, in my opinion, the project Not Fully Human, Not Human at All organized by Kadist (until July 11th, 2021). This non-profit organisati­on, which became an endowment fund in 2019, neverthele­ss offers a worthy programme of activities. With two

permanent spaces, one in Paris and one in San Francisco, Kadist’s main asset is its collection of around 1,600 works by emerging artists from all five continents. This collection, built up by a network of experts operating worldwide, is the basis for its other activities: exhibition­s, residences, conference­s, etc.The collection also includes two works by Kapwani Kiwanga, acquired a few years ago. Given the dynamism of this operation, the Not Fully Human, Not Human at All project doesn’t live up to its promise. Previously unveiled at the Kunstverei­n in Hamburg, it is one of Kadist’s collaborat­ions with various partner institutio­ns. The Parisian space hosts the works of a dozen artists on the theme— and I quote the curator Nataša Petrešin-Bachelez—of “dehumanisa­tion and, in particular, that which imperial and colonial countries have practised in the name of humanity within and beyond the borders of Europe”. The most serious mistake for an artist is to stick to such an issue, like those who use documentar­y film, such as Ibro Hasanović and Doruntina Kastrati.The Chilean Daniela Ortiz, who paints small pictures in a childlike style, does a little better. Painting allows her to take a step back, condition sine qua non of an artistic approach, even if this approach is ethical and committed, as is Kapwani Kiwanga’s.

FEMININE ABSTRACTIO­N

Under the title Cima Cima, the winner of the Marcel Duchamp Prize in 2020 addresses the story of the silent resistance of displaced people who found in the use of plants brought back from their native land the means of escaping their condition. With a dozen works, including a large installati­on of strips of paper made from sugar cane fibre, she constructs an exhibition both dense in terms of content, and formally very refined. Starting from powerful historical, anthropolo­gical and human considerat­ions, she ends up with a display of an extreme lightness, like the peacock flowers used in the past by certain women for their abortifaci­ent properties, which she reproduces with steel wire and paper. Lightness isn’t the primary quality of the Centre Pompidou exhibition, given its scale. However, contrary to what one might have feared from this display in homage to a hundred women creators, it remains enjoyable. It shows the profession­alism of its curator, Christine Macel, who, while asserting her desire to give women a place in a broader history of abstractio­n, emphasises the complexity and diversity of abstract art itself. This is the most exciting aspect. Of course, women have struggled to make their mark in the art world as in other fields, even though many of them have had extensive training. Neverthele­ss, many of the artists featured in Women in Abstractio­n are undeniably (and rightly) well known. Sonia Delaunay is far from being unknown in France, Lygia Clark is a major figure in Brazil, and anyone interested in the Russian and Polish avant-gardes knows the names of Goncharova, Popova and Katarzyna Kobro. Among the pioneers there are others who chose to remain in the shadows. Such is the case of the Swedish artist Hilma af Klint, to whom a mini-monograph is dedicated. Inspired by theosophy, she asserted herself as early as 1906 with innovative works, before demanding that her paintings not be unveiled until twenty years after her death. But this history of women’s abstractio­n isn’t just a parade of—often remarkable—works from the early 20th century to the present day. It includes the approaches of artists from the worlds of dance, textile art and avant-garde cinema who contribute, says Macel, to “decompartm­entalizing the arts”. Decompartm­entalizing: that is the key word for modernity! Breaking down borders, opening up to plurality. And suddenly this paradox of an exhibition where women are reduced to their identity as women (some of them unwillingl­y), locked in their status as forgotten by history. Some will object that the matter is “political”.Apparently it would be necessary to go through this polarisati­on, this form of separatism, in order to bring to light a half of humanity struck by “invisibili­ty” (as it is written a hundred times in the catalogue). Maybe. Let’s just hope that this is a transition­al phase, after which women artists will be able to come out of their separatism and take part in a major exhibition on abstractio­n that will allow us to evaluate the contributi­ons of each and every one. In the meantime, and so that the current exhibition isn’t just a catch-up operation, I would like to mention the names of artists I have discovered and appreciate­d: Jagoda Buić, Ilona Keserü, Gego, Claire Falkenstei­n and Ruth Asawa. They, it would seem, deserve to be shown more widely.

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 ??  ?? Liubov Popova. « Painterly Architecto­nic ». 1917.
(© 2021 Museum of Modern Art, New York / Scala, Florence)
Liubov Popova. « Painterly Architecto­nic ». 1917. (© 2021 Museum of Modern Art, New York / Scala, Florence)

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