DI­MANCHE

Aujourd'hui en France - - LA UNE - AD­JU­DANT ALAIN LEPILLER, GEN­DARME

Haut lieu tou­ris­tique, Etre­tat at­tire chaque an­née un mil­lion de vi­si­teurs, fas­ci­nés par ces fa­laises à la dé­coupe ex­tra­or­di­naire et leurs pro­mon­toires de plus de 70 m qui tombent à pic dans la mer. Un chiffre qui en cache un autre, plus sombre : entre 10 et 15 per­sonnes s’y sui­cident chaque an­née. Un taux près de cent fois su­pé­rieur à la moyenne na­tio­nale, au­quel il faut ajou­ter les nom­breuses ten­ta­tives. « Ce sont tou­jours des drames, in­siste Ca­the­rine Millet. Mal­gré tout, cer­tains vous re­muent en­core plus que d’autres… » sou­pi­ret-elle, pro­fon­dé­ment mar­quée par le cas de cette femme qui avait sau­té, l’avant-veille de Noël 2009, son bé­bé âgé de 20 mois dans les bras… Ou en­core ce­lui de ces deux femmes, mère et fille âgées de 45 et 20 ans, ori­gi­naires de l’aube, et mortes, en­semble, en jan­vier 2016. « Le plus sou­vent, ces per­sonnes viennent de très loin, confirme Pierre-an­toine Du­mar­quez, pre­mier ad­joint et pré- sident de l’of­fice de tou­risme. Pour beau­coup, elles sont ori­gi­naires de ré­gion pa­ri­sienne, mais aus­si du Nord, de Bel­gique, ou même d’al­le­magne… »

Pour­quoi Etre­tat ? « Cette ques­tion, les proches des dé­funts nous la posent sou­vent. Conduire des cen­taines de ki­lo­mètres ou prendre un billet de train pour ve­nir mou­rir pré­ci­sé­ment ici… Pour moi, ça reste un mys­tère », sou­pire l’ad­ju­dant Alain Lepiller. A 52 ans, dont vingt-cinq en exer­cice à la com­mu­nau­té de bri­gade toute proche de Cri­que­tot-l’es­ne­val, le gen­darme a été confron­té à des di­zaines de cas dans sa car­rière. Le plus sou­vent, des dé­si­rs d’en fi­nir que les mi­li­taires par­viennent à contre­car­rer. En­core faut-il ar­ri­ver à temps. « La géo­lo­ca­li­sa­tion du té­lé­phone por­table — quand il n’est pas éteint — nous in­dique sim­ple­ment que la per­sonne se trouve quelque part sur la com­mune, dé­taille Ni­co­las Meu­land, qui com­mande la com­pa­gnie de Fé­camp. C’est alors une course contre la montre pour la re­trou­ver, et tout le monde est sur le pont. On est là au coeur de notre mis­sion : sau­ver des vies. »

« On ne s’ha­bi­tue ja­mais, on ne peut pas », in­siste Alain Lepiller, re­la­tant l’épi­sode d’un homme in­trou­vable mal­gré d’in­tenses re­cherches. « J’avais per­du es­poir quand sou­dain, sur la fa­laise, je l’ai aper­çu. Je lui ai dit : Mon gars, si tu sa­vais comme je suis content de te voir… Il est tom­bé dans mes bras, en pleurs. J’étais dans le même état que lui. »

La psy­cho­lo­gie ne suf­fit pour­tant pas tou­jours. Dans l’ur­gence, il ar­rive que les déses­pé­rés soient cein­tu­rés pour les pro­té­ger d’eux-mêmes. « Cer­tains se dé­battent, nous hurlent de les lais­ser mou­rir… » pour­suit le gen­darme. Par­fois aus­si, leur vo­lon­té est trop forte. Comme cette jeune fille, rai­son­née au terme de dix-huit heures de né­go­cia­tion, qui se jet­te­ra fi­na­le­ment du même en­droit, quinze jours plus tard.

« Dans ce cas-là, il reste tou­jours une part d’échec, même si on sait qu’on a fait notre tra­vail », re­grette l’ad­ju­dante-chef Ch­ris­telle Au­bry. Il y a un an, un homme qu’elle et ses deux col­lègues pen­saient sau­ver s’est pré­ci­pi­té dans le vide, sous leurs yeux. « Il était en ligne avec des proches. Quand il nous a vus ar­ri­ver, il a po­sé le té­lé­phone par terre, nous a dit au re­voir et a cou­ru pour sau­ter. C’est une scène qu’on ne peut pas ou­blier. » Des cas qui té­moignent d’une dé­ter­mi­na­tion dif­fi­cile à en­di­guer, qui plus est en rai­son de la confi­gu­ra­tion des lieux. « Ces per­sonnes trou­ve­ront, quoi qu’il ar­rive, un moyen de par­ve­nir à leurs fins, se dé­sole Pierre-an­toine Du­mar­quez. Des pan­neaux in­diquent clai­re­ment le dan­ger, mais on ne peut guère faire plus : il s’agit d’un site na­tu­rel, fra­gile qui plus est… » « Il fau­drait mettre des bar­rières du Havre à Dieppe », abonde, fa­ta­liste, un ha­bi­tant.

Il y a aus­si ces corps re­je­tés par la mer à qui il faut rendre une iden­ti­té. Des per­sonnes iso­lées dont per­sonne n’a si­gna­lé la dis­pa­ri­tion, si ce n’est un pro­me­neur qui au­ra dé­cou­vert un sac, une paire de chaus­sures ou un agen­da, au bord du pré­ci­pice. Des corps abî­més, dont les cli­chés en­combrent les té­lé­phones por­tables des mi­li­taires, char­gés des pre­mières consta­ta­tions.

De fait, à Etre­tat, le bruit des si­rènes et ce­lui de l’hé­li­co­ptère de la Sé­cu­ri­té ci­vile sont tou­jours sy­no­nymes d’un morne pré­sage. « Quand les gen­darmes passent la porte et nous pré­sentent une pho­to, on sait », ré­sume Thier­ry Mai­son. Pro­prié­taire du New Wind­sor, éta­blis­se­ment fa­mi­lial de dix chambres, l’homme a connu six sui­cides en vingt ans par­mi ses pen­sion­naires, dont deux rien qu’en 2018. « On se de­mande tou­jours ce qu’on au­rait pu faire ou dire pour évi­ter ça… » souffle-t-il. Il y a bien ces signes qui peuvent aler­ter : une per­sonne seule, qui ré­serve une nuit, avec pour seul ba­gage un sac en plas­tique.

Mais l’âme hu­maine est in­son­dable. Thier­ry Mai­son reste ain­si han­té par le sou­ve­nir de cette jeune femme d’une tren­taine d’an­nées avec qui il avait agréa­ble­ment conver­sé un après-mi­di, au su­jet d’un mu­sée qu’elle ve­nait de vi­si­ter. « Le soir, elle a dî­né ici, tran­quille­ment… elle ne lais­sait rien pa­raître. » Quelques heures plus tard, elle se fau­fi­le­ra pour­tant dans la nuit, pour ne ja­mais re­ve­nir. « Quand on a ou­vert sa chambre, le len­de­main, ses af­faires étaient soi­gneu­se­ment pliées, sa lettre d’adieu po­sée sur la table, se re­mé­more-t-il. Elle avait même loué un par­king pri­vé pour y ga­rer sa voi­ture. J’ai su par la suite qu’elle était chô­meuse en fin de droits, sans ma­ri, sans en­fants. » Dé­pres­sions, ma­la­die, so­li­tude… Les rai­sons qui ai­mantent les per­sonnes en dé­tresse sur cette por­tion de la Côte d’al­bâtre sont, tris­te­ment, les mêmes qu’ailleurs. « Mais, sup­pose Pierre-an­toine Du­mar­quez, pour cer­tains, c’est peut-être un lieu qui leur rap­pelle leur en­fance. En re­gar­dant l’état ci­vil, on se rend compte que plu­sieurs d’entre eux, s’ils vi­vaient ailleurs, étaient en fait nés dans la ré­gion. Pour d’autres, on sait qu’etre­tat leur évo­quait de bons sou­ve­nirs. »

Al­lon­gée dans l’herbe sur un pro­mon­toire sur­plom­bant la mer, Car­la ad­mire, pen­sive, le so­leil cou­chant, en cette fin d’après-mi­di de sep­tembre. Un spec­tacle fa­bu­leux qui ne lui fait pas ou­blier ce que ces fa­laises peuvent re­vê­tir de mé­lan­co­lie. La jeune femme de 25 ans, ve­nue du Val-d’oise, en connaît la face sombre : c’est ici que le pe­tit ami de sa cou­sine est dé­cé­dé. « Toute la jour­née, j’ai eu une pen­sée pour lui, en me de­man­dant d’où il avait pu sau­ter… » confie Car­la. Un ma­tin à l’aube, le jeune homme avait re­joint la gare pa­ri­sienne de Saint-la­zare, pris son billet pour le pre­mier train, char­gé son vé­lo à bord. Il avait en­suite pé­da­lé jus­qu’aux fa­laises pour ache­ver son fu­neste iti­né­raire. Etre­tat, a-t-elle ap­pris par la suite, était un lieu qu’il af­fec­tion­nait tout par­ti­cu­liè­re­ment. « Il souf­frait de dé­pres­sion de­puis de longues an­nées, re­prend Car­la. La seule chose qui a ren­du sa mort un peu moins triste pour ma cou­sine, c’est de sa­voir que ça s’était pas­sé ici. »

Etre­tat (Seine-ma­ri­time), le 19 sep­tembre. « Quand les gen­darmes passent la porte et nous pré­sentent une pho­to, on sait », confie Thier­ry Mai­son, pro­prié­taire de l’hô­tel New Wind­sor.

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