Es­pion ou ad­mi­ra­teur zé­lé de la Co­rée du Nord ?

Aujourd'hui en France - - FAITS DIVERS - PAR JÉRÉMIE PHAM-LÊ

Be­noît Quen­ne­dey, ad­mi­nis­tra­teur du Sé­nat, a été mis en exa­men hier soir pour es­pion­nage au pro­fit de la Co­rée du Nord. Son père évoque une mé­prise.

« NOUS SOMMES très éton­nés, mais que vou­lez-vous qu’on fasse ? On ne sait rien, on ne nous dit rien ! » Jointe par té­lé­phone hier soir, la mère de Be­noît Quen­ne­dey ex­prime son désar­roi. Com­ment ex­pli­quer que son fils de 42 ans, brillant haut fonc­tion­naire, soit of­fi­ciel­le­ment pour­sui­vi pour es­pion­nage au pro­fit de la Co­rée du Nord ?

A l’is­sue de quatre jours de garde à vue à la Di­rec­tion gé­né­rale de la sé­cu­ri­té in­té­rieure (DG­SI), cet ad­mi­nis­tra­teur à la Di­rec­tion de l’ar­chi­tec­ture, du pa­tri­moine et des jar­dins du Sé­nat a été mis en exa­men pour « tra­hi­son par re­cueil et li­vrai­son d’in­for­ma­tions à une puis­sance étran­gère » et « in­tel­li­gence » avec celle-ci. Il a été pla­cé sous contrôle ju­di­ciaire, as­sor­ti d’une in­ter­dic­tion de quit­ter la France, d’exer­cer sa pro­fes­sion et d’en­trer en contact avec des ac­teurs du dos­sier, dont des res­sor­tis­sants nord-co­réens iden­ti­fiés.

Dans cette né­bu­leuse af­faire, Be­noît Quen­ne­dey, pas­sion­né par l’his­toire de la pé­nin­sule co­réenne, est soup­çon­né d’avoir trans­mis des in­for­ma­tions sur les ac­ti­vi­tés quo­ti­diennes du Sé­nat à des res­pon­sables du ré­gime de Pyon­gyang. Il n’est pas ques­tion de do­cu­ments d’etat cou­verts par le se­cret-dé­fense (sa fonc­tion ne lui en don­nait pas l’ac­cès) mais plu­tôt d’in­dis­cré­tions liées aux tra­vaux des élus et au fonc­tion­ne­ment de l’ins­ti­tu­tion. Se­lon une source proche de l’en­quête, ces échanges au­raient no­tam­ment eu lieu lors de vi­sites de dé­lé­ga­tions nord­co­réennes à Pa­ris.

Le fonc­tion­naire du Sé­nat ne ca­chait pas son lob­byisme dé­com­plexé pour la dic­ta­ture de Kim Jong-un, dont il es­ti­mait le trai­te­ment mé­dia­tique in­juste. « Be­noît a un grand in­té­rêt cultu­rel pour le pays, pas du tout po­li­tique. Si ce n’est qu’il mi­lite pour le rap­pro­che­ment des deux Co­rées, nuance son père, An­dré. Il est dans une dé­marche em­pa­thique. Il veut seule­ment que les Fran­çais voient avec une autre paire de lu­nettes ce qu’est ce peuple confu­cia­niste et ac­cueillant ! »

Dé­crit comme af­fable et vo­lu­bile, Be­noît Quen­ne­dey est dans le vi­seur des po­li­ciers de la DG­SI de­puis près d’un an, mais l’en­quête pré­li­mi­naire a été ou­verte par le par­quet de Pa­ris en mars. Dé­tail pi­quant : les en­quê­teurs ont cru un mo­ment que le qua­dra­gé­naire avait grillé leur sur­veillance po­li­cière lors­qu’ils l’ont vu par­tir de Pa­ris avec une va­lise le week-end de son in­ter­pel­la­tion. Ils crai­gnaient que le sus­pect prenne la fuite à l’étran­ger. Mais il se ren­dait en fait à Di­jon (Cô­ted’or), chez ses pa­rents ! Le sa­me­di, ce cé­li­ba­taire sans en­fant est al­lé sim­ple­ment s’of­frir un man­teau d’hi­ver dans le cen­tre­ville, pro­fi­tant du Black Fri­day, avant de re­ga­gner la ca­pi­tale le len­de­main…

Lors des perquisitions dans sa chambre à Di­jon ain­si qu’à son ap­par­te­ment près du Sé­nat, qui ont du­ré près de trois heures, les po­li­ciers ont em­por­té plu­sieurs sup­ports in­for­ma­tiques, des billets d’avion pour l’asie re­mon­tant jus­qu’à 2002, des ca­le­pins et des notes écrites ain­si qu’une carte de vi­site sur la­quelle est ins­crite au dos une men­tion en co­réen. Ses bu­reaux au Sé­nat ont aus­si été per­qui­si­tion­nés. En plus d’être l’au­teur de plu­sieurs ou­vrages sur la Co­rée du Nord, Be­noît Quen­ne­dey pré­side une as­so­cia­tion d’ami­tié France-co­rée, dont il a pris la tête en 2015 après la dé­mis­sion d’un ex-sé­na­teur.

Les en­quê­teurs s’in­ter­rogent par­ti­cu­liè­re­ment sur les contacts qu’il a pu nouer lors de ses huit voyages au pays de Kim Jong-un. Le der­nier re­monte au mois de sep­tembre à peine, en marge du 70e an­ni­ver­saire de la Ré­pu­blique po­pu­laire. En a-t-il pro­fi­té pour ren­con­trer des agents se­crets du ré­gime ?

« Il était avec Gé­rard De­par­dieu, Yann Moix (NDLR : pré­sents pour un do­cu­men­taire) et des jour­na­listes, pro­teste An­dré Quen­ne­dey, convain­cu d’une mé­prise. Com­ment vou­lez­vous qu’il ren­contre des di­ri­geants po­li­tiques ? Mon fils ne trim­balle pas des se­crets d’etat dans sa va­lise. Du haut de son pe­tit poste, il ne va pas ré­soudre des en­jeux di­plo­ma­tiques. C’est un fé­tu de paille dans cette af­faire. »

Seule­ment, au re­gard des lourdes qua­li­fi­ca­tions pé­nales re­te­nues — pas­sibles de quinze ans de pri­son —, po­li­ciers et ma­gis­trats ne semblent pas convain­cus de la thèse d’un simple ad­mi­ra­teur zé­lé de Pyon­gyang. Seuls quatre Fran­çais ont été condam­nés pour des in­frac­tions en lien avec l’es­pion­nage entre 2000 et 2017.

« DU HAUT DE SON PE­TIT POSTE, IL NE VA PAS RÉ­SOUDRE DES EN­JEUX DI­PLO­MA­TIQUES » AN­DRÉ, LE PÈRE DE BE­NOÎT QUEN­NE­DEY

Be­noît Quen­ne­dey s’est ren­du à huit re­prises en Co­rée du Nord. Les en­quê­teurs s’in­ter­rogent sur les contacts qu’il a pu nouer.

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