RÉ­FORMES LE DÉ­FI DE MA­CRON

Aujourd'hui en France - - LA UNE - PAR HEN­RI VERNET

Alors que la France est tou­jours en proie à la ré­volte des Gi­lets jaunes, le chef de l’etat as­sure qu’il en­tend bien main­te­nir le train des ré­formes. Mais le peut-il vrai­ment ?

UNE « LETTRE AUX FRAN­ÇAIS » dé­voi­lée d’ici de­main et le lan­ce­ment du grand dé­bat na­tio­nal mar­di suf­fi­ront-ils à Em­ma­nuel Ma­cron pour sor­tir de la crise et, sur­tout, ré­en­clen­cher le train des ré­formes qu’il ap­pelle de ses voeux ? Hier, l’acte IX de la mo­bi­li­sa­tion des Gi­lets jaunes est ve­nu dé­mon­trer que le ni­veau de co­lère ne fai­blis­sait pas : 10 000 ma­ni­fes­tants à Pa­ris, 6 000 à Bourges, 5 000 à Bordeaux et Tou­louse, où des échauf­fou­rées ont eu lieu, et même 200 per­sonnes ras­sem­blées de­vant la vil­la du couple pré­si­den­tiel au Tou­quet. Preuve, s’il en est, que le che­min est en­core long pour le chef de l’etat.

La France, pays im­pos­sible à ré­for­mer ? La ren­gaine est connue, se­ri­née à l’en­vi par les ob­ser­va­teurs, les éco­no­mistes li­bé­raux, les par­te­naires eu­ro­péens — Al­le­magne en tête — exas­pé­rés de voir notre pays cam­per sur son fa­meux « mo­dèle so­cial ». De fait, les po­li­tiques qui se sont cas­sé les dents sur telle ou telle « grande » ré­forme sont lé­gion, de Mau­roy sur l’école libre (1984) à Ville­pin avec son CPE (2006), en pas­sant par Jup­pé et la Sé­cu en 1995, pour ne ci­ter que les plus cé­lèbres.

Mais la France est-elle vrai­ment ir­ré­for­mable ? A prio­ri, la ré­volte des Gi­lets jaunes qui se­coue au­jourd’hui le pays, née du re­jet de la taxe sur les car­bu­rants liée à la trans­for­ma­tion de notre mo­dèle éner­gé­tique, confirme cet axiome. Em­ma­nuel Ma­cron, qui am­bi­tion­nait de ré­for­mer la France de fond en comble, pa­raît à son tour, après une pre­mière an­née en fan­fare — ISF, mar­ché du tra­vail, SNCF — rat­tra­pé par cette ma­lé­dic­tion.

Le mo­dèle so­cial im­muable de­puis 1945

Et pour­tant… Pré­tendre qu’il ne se se­rait rien pas­sé, que le pays n’a été gou­ver­né de­puis plus de qua­rante ans que par des in­ca­pables ou des « rois fai­néants » — pour re­prendre la for­mule as­sas­sine d’un Ni­co­las Sar­ko­zy à l’en­droit de son pré­dé­ces­seur Jacques Chi­rac — se­rait exa­gé­ré. Per­sonne ne nie l’im­por­tance des ré­formes so­cié­tales de Gis­card — lé­ga­li­sa­tion de l’avor­te­ment, abais­se­ment de l’âge de la ma­jo­ri­té à 18 ans —, ou de l’abo­li­tion de la peine de mort par Mit­ter­rand.

Certes. « Mais la France est res­tée à l’écart du grand mou­ve­ment d’adap­ta­tion de l’etat­pro­vi­dence à la mon­dia­li­sa­tion et de maî­trise des dé­penses pu­bliques me­né par les dé­mo­cra­ties oc­ci­den­tales en deux vagues, dans les an­nées 1980 et au dé­but de la dé­cen­nie 2000 », re­lève l’éco­no­miste Er­wan Le Noan, membre du think tank li­bé­ral Fon­da­pol (Fon­da­tion pour l’in­no­va­tion po­li­tique) et ex-rap­por­teur de la com­mis­sion At­ta­li (2008). A l’évi­dence, les Fran­çais font un blo­cage dès qu’il s’agit de tou­cher au sa­cro-saint mo­dèle so­cial, im­muable ou presque de­puis 1945.

Don­ner une vi­sion

Pour­quoi les autres y ar­ri­ven­tils et pas la France ? Er­wan Le Noan pointe une ques­tion de mé­thode : « Le pré­sident Rea­gan, aux Etats-unis, Mar­ga­ret That­cher, au Royau­meu­ni, avaient, cha­cun, pré­pa­ré l’opi­nion aux ré­formes très en amont de leur élec­tion, dé­taille-t-il. Rea­gan, can­di­dat, s’était fait éla­bo­rer un plan dé­taillé de ses ré­formes de plus mille pages. » Le chan­ce­lier al­le­mand Schrö­der, lui, n’a lan­cé ses grandes ré­formes du tra­vail qu’à son se­cond man­dat, ayant pro­fi­té du pre­mier pour me­ner une vaste concer­ta­tion avec tous les par­te­naires so­ciaux. Même re­cette en Suède, qui vient de réus­sir, au bout de dix ans de tra­vaux, une ré­forme dras­tique des re­traites.

Autre im­pé­ra­tif, don­ner du sens, une vi­sion, ra­con­ter aux élec­teurs où l’on veut em­me­ner la na­tion. « Les can­di­dats à la pri­maire de droite en 2016 avaient tous un pro­gramme, des me­sures, mais pas de vi­sion », es­time Le Noan. Plus fa­cile, il est vrai, pour les po­pu­listes qui vendent un ave­nir ra­dieux — ou ter­ri­fiant, se­lon les points de vue — sans trop se sou­cier des moyens d’y par­ve­nir. L’an­cien Pre­mier mi­nistre es­time qu’il fau­drait mo­di­fier la mé­thode pour mieux ré­for­mer et il s’in­quiète d’une re­mise en cause de la dé­mo­cra­tie. Cette crise est ré­vé­la­trice d’une chose : on a plus de dif­fi­cul­té avec la dé­mo­cra­tie qu’avec la ré­forme.

On ac­cepte vo­lon­tiers les prin­cipes de la Ré­pu­blique, mais on n’adhère pas for­cé­ment aux va­leurs de la dé­mo­cra­tie. Elle ne nous est pas si na­tu­relle. La France est un pays où on fait des ma­ni­fes­ta­tions après le vote de la loi. La loi vo­tée, l’ap­pa­reil dé­mo­cra­tique, pour beau­coup, c’est plus un sys­tème qu’une va­leur.

Pas de com­plexes ! Notre pays a fait beau­coup de ré­formes. Gis­card avait réus­si des ré­formes im­por­tantes, puis la dé­cen­tra­li­sa­tion, en deux actes, a été une ré­forme es­sen­tielle, ain­si que la pro­fes­sion­na­li­sa­tion de nos ar­mées, le ma­riage pour tous, ou la ré­forme des uni­ver­si­tés… Mais ces ré­formes sont tou­jours dis­cu­tées. Au­jourd’hui en­core, on pose la ques­tion du ré­ta­blis­se­ment du ser­vice mi­li­taire, et cer­tains veulent re­mettre en dé­bat le ma­riage pour tous. Comme si la loi n’était pas un la­bel de sta­bi­li­té. Au fond, chez nous, la ré­forme est en planches, on ne fait pas des ré­formes bé­ton. Je crois qu’on ne pra­tique pas suf­fi­sam­ment la ré­forme per­ma­nente. Le dos­sier des re­traites est le seul pour le­quel chaque quin­quen­nat a ap­por­té sa pierre. Il faut conce­voir une nou­velle in­gé­nie­rie de la ré­forme. Des ré­formes à me­ner en gé­rant le temps, avec le mi­ni­mum de bru­ta­li­té. La bru­ta­li­té dans un pays en cris­tal, ça fait beau­coup de casse. On as­siste à la re­mise en cause de trois points es­sen­tiels de la pra­tique dé­mo­cra­tique : la règle ma­jo­ri­taire, la force de la loi — c’est-à-dire du vote — et la re­pré­sen­ta­tion po­li­tique.

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