Les Gi­lets jaunes « chez les Bour­geois »

Aujourd'hui en France - - LA UNE - DE NOS EN­VOYÉS SPÉ­CIAUX VINCENT MONGAILLARD (TEXTES) ET FRÉ­DÉ­RIC DUGIT (PHO­TOS) À BOURGES (CHER)

Près de 6300 per­sonnes ont dé­fi­lé hier dans la pré­fec­ture du Cher, de­ve­nue capitale du mou­ve­ment le temps d’une jour­née. La contes­ta­tion so­ciale a pris le pas sur la vio­lence.

C’EST LA PRE­MIÈRE FOIS qu’il dé­file avec un gi­let à bandes ré­flé­chis­santes sur les épaules, la pre­mière fois aus­si de sa vie qu’il dé­file tout court pour pro­tes­ter. « Ben oui, un ar­ti­san nor­ma­le­ment, ça ne ma­ni­feste pas, ça tra­vaille ! Je veux bien payer des im­pôts mais là, c’est trop. Pour au­tant, je ne vais pas cas­ser, les com­mer­çants ont be­soin de bouf­fer comme moi ! » s’en­gage Fré­dé­ric, 39 ans, dé­pan­neur d’élec­tro­mé­na­ger.

A l’ins­tar de ce ci­toyen du Loi­ret qui a fait « une heure et de­mie de route », ils sont en­vi­ron 6 300, se­lon le dé­compte de la pré­fec­ture, à s’être don­né ren­dez-vous hier à Bourges (Cher), au coeur du pays. Cette ville bor­dée de cam­pagnes est de­ve­nue, le temps d’un acte IX, l’épi­centre de la mo­bi­li­sa­tion des Gi­lets jaunes. Un pre­mier ras­sem­ble­ment na­tio­nal en pro­vince or­ga­ni­sé par un ap­pel sur Facebook in­vi­tant le peuple à se rendre « chez les Bour­geois », même si les ha­bi­tants de Bourges s’ap­pellent les… Ber­ruyers. « Ce­la fait un peu d’ani­ma­tion chez nous ! » po­si­tive Fran­çoise, sexa­gé­naire à la re­traite qui, sous sa dou­doune, porte un gi­let jaune.

Renaud et Bé­ru­rier noir dans la so­no

A la tri­bune im­pro­vi­sée, l’un des lea­ders du mou­ve­ment, Maxime Ni­colle, alias Fly Ri­der, s’offre un dis­cours s’ins­pi­rant de « I have a dream » de Martin Lu­ther King. « Avoir des rêves peut chan­ger le cours de l’his­toire », s’en­thou­siasme-t-il. La so­no dif­fuse « Hexa­gone » de Renaud ou « Por­che­rie » du groupe punk Bé­ru­rier noir. Des ban­de­roles sont dé­ployées : « La vio­lence est leur arme, l’union est la nôtre » ou « Les lob­bies tuent, sau­vons la pla­nète ». Sous une tente, les révoltés rem­plissent des ca­hiers de do­léances. Par­mi elles, « sa­laire à vie pour tous » ou « par­tage du temps de tra­vail ».

Cer­tains gi­lets sont per­son­na­li­sés. « Bien que sans­dents, cro­quons Ma­cron », pro­pose l’un d’eux. Le cor­tège s’élance, sui­vi par quelque 400 mi­li­tants de la CGT. Ben­ja­min, 35 ans, tour­neur-frai­seur, s’est dé­pla­cé avec son coq Lu­do, 5 ans, af­fu­blé d’un mor­ceau de cha­suble fluo au­tour du cou. « Vous voyez, on n’est pas mé­chants », s’amuse l’ou­vrier, qui « sur­vit avec 1 200-1 300 € par mois ». « Je suis sé­pa­ré, j’ai deux filles, heu­reu­se­ment que mes pa­rents m’aident », souffle-t-il.

Julien, 36 ans, em­ployé ad­mi­nis­tra­tif au chô­mage de­puis le 1er jan­vier, fait un ta­bac avec sa pan­carte géante « Nous ne vou­lons plus être des mou­tons ton­dus di­ri­gés par des oies qui se gavent ». « Il faut par­ta­ger le gâ­teau », sug­gère cet éco­lo au bé­ret basque. Dans la foule, on croise Yo­hann, 40 ans, chef d’en­tre­prise coif­fé d’une pas­soire de « gau­lois ré­frac­taire » mé­ta­mor­pho­sée en casque fra­gile. « J’ai très bien ga­gné ma vie en tant que consul­tant, je n’ai plus vrai­ment be­soin de tra­vailler. Je trouve très digne le com­bat des Gi­lets jaunes », en­cense-t-il.

S’ex­tir­pant du par­cours of­fi­ciel, en­vi­ron 500 mé­con­tents par­viennent, mal­gré les bar­rages de CRS, à pé­né­trer dans le centre-ville his­to­rique aux étroites ruelles pa­vées alors qu’un ar­rê­té pré­fec­to­ral l’in­ter­dit. Dans cette déam­bu­la­tion illé­gale désor­don­née, ils jouent au chat et à la sou­ris avec les forces de l’ordre. La qua­si-to­ta­li­té des bou­tiques sont fer­mées en ce pre­mier week-end de soldes. « C’est sa­me­di mais on di­rait un di­manche », ob­serve Na­tha­lie, 53 ans, femme de mé­nage. D’or­di­naire ce jour-là ces der­niers temps, cette Ber­ruyère « monte » à Pa­ris avec son com­pa­gnon Alain, élec­tri­cien, pour don­ner de la voix. « Mais pour une fois, on joue à do­mi­cile », sou­rit-elle.

Des planches en bois sur les de­van­tures font of­fice de bou­clier. Les ha­bi­tants sont re­tran­chés chez eux. Les vo­lets des mai­sons sont fer­més. San­dra, pro­prié­taire d’une ma­ro­qui­ne­rie, veille de­vant son gagne-pain. « Je sou­tiens le mou­ve­ment mais j’ai peur que ça casse », s’alarme-t-elle. par tous ses ca­ma­rades. Le dé­fi­lé d’hier à Bourges (Cher) a don­né lieu à quelques af­fron­te­ments entre les ma­ni­fes­tants et les forces de l’ordre. Aux jets de pro­jec­tiles, en par­ti­cu­lier des pierres, les au­to­ri­tés ré­pondent par des tirs de gre­nades la­cry­mo­gènes. Elles ont éga­le­ment fait usage du flash-ball, tou­chant no­tam­ment un pho­to­graphe de presse à la jambe. En tout, onze per­sonnes ont été bles­sées, dont deux CRS.

Des tags à la gloire de Christophe Det­tin­ger

Jo­sette, 80 ans, une ha­bi­tante de Bourges qui ne bat pas le pa­vé, est té­ta­ni­sée : « Ce­la me donne du stress. Vous vous ren­dez compte, une pe­tite ville comme Bourges… Je me de­mande quand même jus­qu’où ça va al­ler. » Des pou­belles ont été ren­ver­sées et brû­lées. Les voi­tures et la qua­si-to­ta­li­té des com­merces ont été épar­gnés, mais une vitre du Cré­dit mu­tuel a tout de même été bri­sée. Les cas­seurs ont réus­si à en­le­ver les planches qui la pro­té­geaient, lais­sant sur elles une trace : « Gloire au Gi­tan de Mas­sy, ren­dez la ca­gnotte ! » peut-on lire, en sou­tien au boxeur Christophe Det­tin­ger, pla­cé en dé­ten­tion pro­vi­soire mer­cre­di. Une ving­taine de per­sonnes ont été in­ter­pel­lées, sur­tout lors de contrôles de coffres de voi­tures par les gen­darmes, no­tam­ment avant d’en­trer dans la ci­té ber­ri­chonne. Des armes par des­ti­na­tion, comme des billes mé­tal­liques, ont été sai­sies.

Bourges (Cher), hier. Ex­cep­té quelques heurts dans le centre-ville, l’am­biance était plu­tôt bon en­fant sur le par­cours of­fi­ciel de la ma­ni­fes­ta­tion.

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