Deux po­li­ciers du 36 ju­gés pour viols

Aujourd'hui en France - - FAITS DIVERS - PAR PAS­CALE ÉGRÉ

Ils sont ac­cu­sés de viols en réunion par une tou­riste ca­na­dienne, des faits qui se se­raient dé­rou­lés dans la nuit du 22 au 23 avril 2014 à l’an­cien siège de la po­lice ju­di­ciaire pa­ri­sienne. Leur pro­cès s’ouvre au­jourd’hui.

ELLE RA­CONTE avoir d’abord été contrainte par l’un à une fel­la­tion. Puis qu’un autre po­li­cier la désha­bille. Qu’on la plaque contre un bu­reau en lui pliant les ge­noux. Que sa tête cogne et qu’elle voit « des étoiles ». Que ceux qui la pé­nètrent de force tour à tour lui ap­puient sur le dos. Elle dit qu’on la pousse en­suite dans un autre bu­reau, pour d’autres rap­ports sexuels im­po­sés. La soi­rée a été très al­coo­li­sée. On l’a for­cée à boire en­core du whis­ky. Elle ne sait plus s’ils sont quatre, ou trois. Elle a pen­sé que le mieux était « d’ar­rê­ter de lut­ter et de lais­ser faire, pour ren­trer chez [elle] ». Elle croit qu’une pho­to a été prise.

Ce ré­cit sor­dide, ac­cu­sant des gra­dés de la po­lice ju­di­ciaire (PJ) pa­ri­sienne de viols col­lec­tifs bru­taux, est ce­lui qu’a li­vré Emi­ly S., alors âgée de 34 ans, une tou­riste ca­na­dienne en voyage à Pa­ris au prin­temps 2014, à L’IGPN (la po­lice des po­lices) puis aux juges d’ins­truc­tion. Il a pour cadre l’an­cien et my­thique siège du 36, quai des Or­fèvres, que le scan­dale avait écla­bous­sé. Et, avant, comme lieu de ren­contre sur fond de drague et de verres qui s’en­chaînent, un bar si­tué en face, de l’autre cô­té de la Seine. Après un non-lieu contre­dit en ap­pel, ce ré­cit vaut à deux po­li­ciers d’un ser­vice d’élite, la bri­gade de re­cherche et d’in­ter­ven­tion (BRI), de com­pa­raître à par­tir d’au­jourd’hui, et pour trois se­maines, de­vant la cour d’as­sises de Pa­ris. Un troi­sième, té­moin as­sis­té, n’a pas été ren­voyé.

DEUX VER­SIONS FACE À FACE

L’af­faire se­rait simple si elle n’op­po­sait pas, comme sou­vent en ma­tière de viols, la pa­role de la vic­time, dont la cré­di­bi­li­té a été ar­dem­ment ex­plo­rée, à celle de ses agres­seurs pré­su­més : ils nient fa­rou­che­ment qu’une telle scène ait ja­mais exis­té. Si elle n’avait don­né lieu à deux lec­tures ju­di­ciaires dif­fé­rentes : celle des ma­gis­trats ins­truc­teurs puis de la chambre de l’ins­truc­tion. Elle se­rait simple si le soup­çon d’une « mo­di­fi­ca­tion de la scène de crime », les lieux n’ayant pas été tout de suite ge­lés, les mis en cause pas gar­dés, n’en­ta­chait pas le dos­sier — même si ce dé­lit, faute d’au­teurs iden­ti­fiables, a été écar­té. L’af­faire se­ra qui plus est peut-être ju­gée à huis clos, de droit si la par­tie ci­vile, qui l’en­vi­sage, le sol­li­cite à l’ou­ver­ture des dé­bats.

Ni­co­las R., 49 ans, ma­jor, et An­toine Q., 40 ans., ca­pi­taine, sus­pen­dus de la BRI et qui com­pa­raî­tront libres, ont donc tou­jours contes­té les viols en réunion. « Mon client est com­ba­tif et im­pa­tient que son in­no­cence soit re­con­nue », avance l’avo­cat du pre­mier, Me Sé­bas­tien Scha­pi­ra. Ils ont en re­vanche fi­ni par ad­mettre des rap­ports sexuels, se­lon eux consen­tis, avec Emi­ly S.

IMAGES DE VI­DÉO­SUR­VEILLANCE

ILS ONT VOU­LU DU SEXE AVEC MOI QUE JE VOU­LAIS PAS EMI­LY S. AUX FONC­TION­NAIRES DES POSTES DE GARDE, LA NUIT DES FAITS

En garde à vue, Ni­co­las R. parle d’une fel­la­tion ayant tour­né court dans son bu­reau alors qu’il était seul avec la jeune femme — ils avaient échan­gé des bai­sers, il vou­lait la sé­duire, lui avait pro­po­sé de vi­si­ter les lo­caux. An­toine Q., plus tard con­fron­té à des ex­per­tises ADN à charge, les ex­plique par des « ca­resses sexuelles » qui au­raient eu lieu dans la voi­ture dans la­quelle il l’avait ame­née au 36 (un garde les y a vus s’em­bras­ser « comme des amou­reux »), avant de s’en dés­in­té­res­ser pour tra­vailler à une opé­ra­tion pré­vue le len­de­main.

Les ca­mé­ras ont mon­tré, à 0 h 40, Emi­ly S. et les deux po­li­ciers pas­sant le porche du 36. Elle ti­tube, rit et parle avec Ni­co­las R. A 1 h 4, ce­lui-ci en­voie à un col­lègue ce SMS com­pro­met­tant, ef­fa­cé de son por­table : « Ça est une tous­seuse (NDLR : une par­tou­zeuse), dé­pêche. » A 1 h 35, il s’en va. A 1 h 58, Emi­ly S. re­des­cend l’es­ca­lier, en pleurs, sans col­lants ni lu­nettes, ses chaus­sures à la main. « They tried to rape me » (« Ils ont es­sayé de me vio­ler »), « Ils ont vou­lu du sexe avec moi que je vou­lais pas », dé­nonce-telle aux fonc­tion­naires des postes de garde. A l’une des ser­veuses du bar ap­pe­lées sur les lieux, elle parle d’une fel­la­tion consen­tie avec Ni­co­las R., avant que tout bas­cule avec l’ap­pa­ri­tion d’autres po­li­ciers. A une autre ser­veuse, qu’elle a été d’em­blée « for­cée ».

Après deux ans et de­mi d’en­quête, les juges d’ins­truc­tion avaient es­ti­mé que « les si­lences et les men­songes » des po­li­ciers s’ex­pli­quaient « plus sim­ple­ment » que « les in­co­hé­rences » du dis­cours d’emi­ly S. « Ce qui re­ve­nait à dire que la pa­role de flics va­lait plus que celle d’une femme vio­lée ! » s’in­digne Me So­phie Oba­dia, l’une des avo­cates de la jeune femme. A l’ap­pui de leur non­lieu no­tam­ment : une ex­per­tise psy re­le­vant une per­son­na­li­té « bor­der­line », « des traits hys­té­ri­formes » ou « une ten­dance à la dra­ma­ti­sa­tion ». Mais aus­si « la pré­sence d’une trace de sperme in­con­nu dans son sous-vê­te­ment » : la lé­sion gy­né­co­lo­gique consta­tée sur Emi­ly S. pou­vait ne pas être liée aux faits, re­le­vaient-ils.

A l’in­verse, fai­sant sienne la po­si­tion du par­quet gé­né­ral, la cour d’ap­pel a consi­dé­ré que le ré­cit de la jeune femme était « cor­ro­bo­ré par des élé­ments ob­jec­tifs du dos­sier », mé­di­co­lé­gaux et gé­né­tiques. Et que les dé­cla­ra­tions des mis en cause ne « [pa­rais­saient] pas cré­dibles ». La cour d’as­sises a jus­qu’au 1er fé­vrier pour tran­cher. Les deux po­li­ciers en­courent vingt ans de ré­clu­sion cri­mi­nelle.

Les deux po­li­ciers ont tou­jours nié avoir vio­lé la jeune femme. En garde à vue, l’un d’eux a évo­qué une fel­la­tion ayant tour­né court dans son bu­reau, au 36, quai des Or­fèvres.

Emi­ly S. ac­cuse les po­li­ciers, qu’elle a ren­con­trés dans un bar, de l’avoir for­cée à boire puis vio­lée dans un bu­reau de la PJ.

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