RÉ­TA­BLIR LE COU­RANT DANS LA ROYA, UN CHAN­TIER DE L’EX­TRÊME

Aujourd'hui en France - - ÉCO - DE NOTRE COR­RES­PON­DANT MAT­THIAS GALANTE À NICE (ALPES-MA­RI­TIMES) ALAIN BER­NARD, LE CHEF D’ÉQUIPE, À PRO­POS DU CHAN­TIER, VEN­DRE­DI

Les équipes d’ene­dis sont à l’oeuvre dans l’ar­rière-pays ni­çois ra­va­gé par la tem­pête Alex.

IL S’EST FAIT DÉ­SI­RER quelques heures. Il est fi­na­le­ment ar­ri­vé par là où on ne l’at­ten­dait guère, sous les ap­plau­dis­se­ments. Ven­dre­di ma­tin, à la sor­tie de Tende (Alpes-ma­ri­times), un tou­ret de câble élec­trique de plus de 3 t dé­barque sur le dos d’un an­té­di­lu­vien ca­mion Mer­cedes, cin­quante ans au comp­teur, dans cette com­mune iso­lée du monde. L’en­gin sau­veur du jour, flan­qué d’un por­trait de Che Gue­va­ra sur la por­tière, est pi­lo­té par En­zo. Une pe­tite cé­lé­bri­té lo­cale. L’homme a in­ter­pel­lé, deux jours plus tôt sous l’oeil des ca­mé­ras, le pré­sident de la Ré­pu­blique en lui lan­çant qu’il avait été ré­qui­si­tion­né pour ai­der… alors que son per­mis de conduire est an­nu­lé. « Ne dites rien, vous vous dé­mer­dez », s’était es­claf­fé le chef de l’etat.

Vu la si­tua­tion, peu im­porte, en ef­fet. C’est ici au pont de Sca­ra, cer­né par un pay­sage lu­naire de chaus­sées cou­pées et de bi­tume tor­sa­dé par la vio­lence de la Roya, qu’une équipe d’in­ter­ven­tion d’ene­dis ve­nue du Lan­gue­doc s’at­taque au dé­fi du jour : re­con­nec­ter l’élec­tri­ci­té en pas­sant, en par­tie, par une an­cienne ligne à haute ten­sion de 63 000 volts. Elle de­vait être dé­mon­tée. Mais ça, c’était dans le monde d’avant. Car le temps presse.

Une ving­taine d’hommes hé­li­por­tés

Ca­pables de tra­vailler dans des condi­tions ex­trêmes et sous ten­sion, une ving­taine d’hommes de la force d’in­ter­ven­tion ra­pide élec­tri­ci­té (Fire), créée après les tem­pêtes de 1999, ont été hé­li­por­tés un peu plus tôt de­puis Men­ton, faute d’ac­cès rou­tier pour ac­cé­der à cette par­tie de la val­lée de la Roya. « Il ne s’agit pas d’ou­blier quelque chose avant de par­tir, car on ne peut al­ler pio­cher dans un ca­mion », plai­sante un des 300 sa­la­riés mo­bi­li­sés. Re­mettre du cou­rant dans chaque foyer s’ap­pa­rente à un corps à corps contre les élé­ments tour­men­tés, zone par zone. Ce site ne fait pas ex­cep­tion.

« On va re­con­nec­ter en­vi­ron 90 clients et le tun­nel en tra­vaux entre la France et l’ita­lie, ex­plique Alain Ber­nard, le chef d’équipe. La ligne a été em­por­tée avec la route. » La dif­fi­cul­té du jour consiste à dé­rou­ler le câble puis de l’ame­ner 150 m plus haut sur une fa­laise pen­tue. Il se­ra en­suite his­sé sur un py­lône des an­nées 1950, haut de 25 m, rouillé par le temps. L’opé­ra­tion se fait à la force des bras. Les agents, cas­qués et cha­suble orange, s’aident de cordes at­ta­chées aux arbres afin de ti­rer le pré­cieux ma­té­riel. Yan­nick, mon­teur à l’équipe tra­vaux de Bé­ziers, souffle un peu : « C’était plu­tôt phy­sique, il y a du poids et de la pente ! »

Au-des­sus d’eux, les hé­li­co­ptères de la Sé­cu­ri­té ci­vile et de l’ar­mée, en­ga­gés sur des mis­sions de re­con­nais­sance et de se­cours, ne cessent de sur­vo­ler le sec­teur ac­ci­den­té à faible al­ti­tude. Des Pu­ma, par­mi les 16 aé­ro­nefs mo­bi­li­sés par l’en­tre­prise pu­blique, livrent de­puis le ciel des nou­veaux tou­rets de câble en dé­clen­chant d’im­po­santes ra­fales de pous­sière.

En bas, sur un poste de trans­for­ma­tion, Anne-so­phie et Jean-fran­çois viennent à peine d’at­ter­rir sur la drop zone im­pro­vi­sée au mi­lieu de la chaus­sée. Ils ont pris avec eux des af­faires « au cas où ils ne pour­raient pas re­par­tir le jour même ». Ils s’at­tellent à ins­tal­ler une com­mu­ni­ca­tion ra­dio sur un poste de trans­for­ma­tion : « Ce­la per­met­tra de té­lé­com­man­der le ré­seau à dis­tance de­puis notre centre tech­nique de Tou­lon pour ali­men­ter ou cou­per en fonc­tion des in­ter­ven­tions. »

Les heures passent. Le bran­che­ment de la ligne à haute ten­sion (20 000 volts) ne pour­ra pas être ter­mi­né ce jour-là. C’est le re­tour des hé­li­co­ptères pour ra­pa­trier tous les per­son­nels à Men­ton. Vingt mi­nutes de vol, quatre par quatre avec du ma­té­riel, le ciel de la Roya res­semble à une au­to­route du so­leil un jour d’été, tan­dis que d’autres agents, sac à dos bien char­gé, font le che­min in­verse. Ils dor­mi­ront ce week-end à Tende pour as­su­rer les dé­pan­nages dans le vil­lage. A quelques mètres du pont de Sca­ra, quelques fleurs et une plaque fu­né­raire peut-être ra­me­nées par le fleuve sont ran­gées sur le bas-cô­té de la route. In­tactes. Comme un sombre écho à l’ex­cep­tion­nelle gra­vi­té de la crise. mé­tier. Mais cette fois, la tem­pête a été ex­trê­me­ment vio­lente et ra­pide, con­cen­trée sur trois val­lées dif­fi­ciles d’ac­cès. On a eu un peu de mal au dé­but à éta­blir l’exacte si­tua­tion des vil­lages. Mais une fois que c’est par­ti, c’est un rou­leau com­pres­seur. Ce manque d’ac­ces­si­bi­li­té né­ces­site de nom­breuses ro­ta­tions d’hé­li­co­ptères pour ache­mi­ner des moyens hu­mains, le ma­té­riel, mais aus­si une cen­taine de groupes élec­tro­gènes.

Des so­lu­tions pro­vi­soires sont mises en oeuvre. Quand vien­dra le temps de la re­cons­truc­tion ?

L’ur­gence, c’était de four­nir de l’élec­tri­ci­té à tout le monde. On était à 15 000 per­sonnes pri­vées d’élec­tri­ci­té […], mar­di 4 foyers sur 5 avaient du cou­rant. Les der­niers clients sont en train d’être ré­ali­men­tés (NDLR : de­puis ven­dre­di). On a dé­ployé des groupes élec­tro­gènes, main­te­nant on tire des câbles haute ten­sion et on va le faire de plus en plus. Il y a du pro­vi­soire qui va du­rer mais qui se­ra de très grande qua­li­té. Pour la re­cons­truc­tion dé­fi­ni­tive du ré­seau, ce se­ra long et dif­fi­cile, car il faut no­tam­ment des routes.

Avez-vous ti­ré des le­çons de ces in­tem­pé­ries ?

Il y a un re­tour d’ex­pé­rience sur chaque crise. On va ap­prendre de la lo­gis­tique hé­li­co­ptère, une nou­veau­té pour nous à une telle échelle. Nous in­ves­tis­sons chaque an­née 1 mil­liard d’eu­ros sur la ré­si­lience du ré­seau et sa mo­der­ni­sa­tion pour faire face à l’aléa cli­ma­tique, de plus en plus fré­quent. Ce chiffre aug­men­te­ra de 20 % à l’ho­ri­zon 2025.

PRÉ­SI­DENTE DU DI­REC­TOIRE D’ENE­DIS

Tende (Alpes-ma­ri­times), ven­dre­di. Ur­gence oblige, les agents d’ene­dis uti­lisent d’an­ciennes in­fra­struc­tures, comme ici ce py­lône des an­nées 1950.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.