Aujourd'hui en France

« Une au­to­cen­sure va s’ins­tal­ler dans le monde en­sei­gnant »

IANNIS RODER HIS­TO­RIEN

- PRO­POS RE­CUEILLIS PAR CHRISTEL BRIGAUDEAU Society · Bullying · Education · France

HIS­TO­RIEN, membre du Conseil des sages de la laï­ci­té et di­rec­teur de l’ob­ser­va­toire de l’édu­ca­tion à la Fon­da­tion Jean-jau­rès, Iannis Roder en­seigne de­puis plus de vingt ans en col­lège en Seine-saintde­nis. Il fut l’un des pre­miers pro­fes­seurs à ti­rer la son­nette d’alarme sur la contes­ta­tion des va­leurs ré­pu­bli­caines et la per­cée du fon­da­men­ta­lisme mu­sul­man dans les éta­blis­se­ments sco­laires, au dé­but des an­nées 2000.

Est-ce une bombe qui a ex­plo­sé, hier soir, à la face de l’école fran­çaise ?

C’est sur­tout une bombe qui ex­plose à la tête de ceux qui mi­ni­misent toujours ce qui se passe dans l’edu­ca­tion na­tio­nale. Que fau­dra-t-il pour qu’en­fin ils réa­lisent ? Nous avons une dé­mons­tra­tion ter­rible, dra­ma­tique, des ex­tré­mi­tés aux­quelles cer­tains sont prêts à al­ler. Ce que je constate, de­puis des an­nées, c’est que les contes­ta­tions de la Ré­pu­blique sont réelles.

La lutte de l’ins­ti­tu­tion sco­laire contre le fon­da­men­ta­lisme est-elle in­ef­fi­cace ?

Nous avons ap­pris à contrer les contes­ta­tions, à les ju­gu­ler. Quand il y a des ma­ni­fes­ta­tions de contes­ta­tion de la Ré­pu­blique, l’école est beau­coup mieux ou­tillée de­puis quelques an­nées, avec des équipes for­mées et dé­diées, des ré­fé­rents dans chaque aca­dé­mie.

Mais j’ai l’im­pres­sion, aus­si, qu’il y a comme une ac­cep­ta­tion du fait que l’école se­rait un lieu où l’on ne peut pas tout dire : on écoute le prof, mais on n’en pense pas moins. Ce­la concerne

une par­tie mi­nime des élèves en France. Mais c’est un ter­rible pro­blème, car comment l’école peut-elle ju­gu­ler l’is­la­misme radical, no­tam­ment, s’il ne s’ex­prime pas ? A par­tir du mo­ment où il n’y a pas d’ex­pres­sion de cette contes­ta­tion, il est très dif­fi­cile de tra­vailler des­sus.

Est-il im­pos­sible de consa­crer un cours à la li­ber­té d’ex­pres­sion dans un col­lège de ban­lieue, avec les ca­ri­ca­tures de « Char­lie Heb­do », en ce dé­but d’an­née sco­laire et en plein pro­cès des at­ten­tats de 2015 ? Pour­quoi fau­drait-il s’em­pê­cher de le faire ? On peut tout en­sei­gner à par­tir du mo­ment où les choses sont très bien pré­pa­rées. Il faut être in­tel­lec­tuel­le­ment et scien­ti­fi­que­ment très ou­tillé et avoir la classe bien en main et la confiance com­plète de ses élèves pour se lan­cer sur ces ques­tions.

Quelle ré­so­nance cet as­sas­si­nat va-t-il avoir dans l’edu­ca­tion na­tio­nale ? La pre­mière consé­quence va être le ter­rible désar­roi des en­sei­gnants, dont le mé­tier est jus­te­ment d’ou­vrir les jeunes au monde. Etre as­sas­si­né à la sor­tie de son lieu de tra­vail, à cause de son tra­vail, parce que l’on oeu­vrait pour une meilleure en­tente dans la so­cié­té, c’est la vic­toire de la haine. Et l’un des ré­sul­tats, je le crains mais le com­prends tout à fait, ce se­ra aus­si une au­to­cen­sure qui va s’ins­tal­ler dans le monde en­sei­gnant, comme elle s’est ins­tal­lée dans la presse après l’at­ten­tat contre « Char­lie Heb­do ».

Est-ce un tour­nant pour l’école ?

Oui, je crois que c’est une cé­sure dans l’his­toire de l’école. L’école de la Ré­pu­blique, c’est l’école éman­ci­pa­trice. Tuer un en­sei­gnant, c’est tuer cette vo­lon­té d’ou­vrir les en­fants au monde. Au ni­veau du sym­bole, il n’y a pas pire que de s’at­ta­quer à un pro­fes­seur.

Newspapers in French

Newspapers from France