Aujourd'hui en France

Un der­nier verre avant le couvre-feu

Hier soir, dans les bars de la Butte-aux-cailles (Pa­ris XIIIE), des fê­tards trin­quaient, avant que ce­la ne soit plus pos­sible, avec les res­tric­tions d’ho­raires liées au Co­vid.

- PAR VINCENT MONGAILLAR­D Paris · Netflix

À LA TER­RASSE du bis­tro­tres­to les Tan­neurs de la Butte, deux jeunes amis tren­te­naires trinquent au pe­tit vin blanc. « Al­lez, à notre der­nier verre ! » sou­haite Chloé, qui se re­trousse les manches dans la mode. « Avant la fin du monde ! » en­chaîne son voi­sin, DJ pri­vé de pla­tines de­puis le dé­but de la pan­dé­mie. Dans le quar­tier ani­mé de la But­teaux-cailles à Pa­ris (XIIIE), ils étaient des cen­taines hier soir à sa­vou­rer leurs der­nières gor­gées noc­turnes, en salle ou à l’ex­té­rieur, avant le cou­vre­feu qui a dé­mar­ré à mi­nuit.

A par­tir de ce soir, et pour au moins un mois en Ile-de-france comme dans huit mé­tro­poles, il ne se­ra plus pos­sible de se dire « tchin ! » après 21 heures dans les ca­fés-res­tau­rants. Ni même de cir­cu­ler, sauf dé­ro­ga­tion, jus­qu’à 6 heures. Alors, pour cette ul­time soi­rée « à peu près nor­male », beau­coup de jeunes et quelques moins jeunes en pro­fitent.

« C’est un peu triste mais ce n’est pas la fin du monde »

La plu­part des éta­blis­se­ments af­fichent com­plet. On re­fait le monde de­bout, à des tables qui, par­fois, n’ont pas in­té­gré la fa­meuse « règle des six ». A l’une d’elles, on re­cense dix convives à la bouche non mu­se­lée. Pour Chloé, ces der­nières heures de li­ber­té sont pré­cieuses. « Mais elles ont quand même une sa­veur d’on re­com­mence tout », ré­sume-t-elle. « Une sa­veur de re­con­fi­ne­ment », pour­suit Cé­sar. Quand elle se pro­jette ces jours à ve­nir, Chloé fait grise mine : « C’est quand même une charge men­tale d’être chez nous avant 21 heures. » Margaux, 24 ans, qui « bosse dans le mar­ke­ting de luxe », est sur la même lon­gueur d’onde. « Même si je sais que c’est pour le bien de tous, j’ai l’im­pres­sion d’être pu­nie », confie-t-elle. Ma­rie-laure, gra­phiste, et Gon­zague, en­tre­pre­neur, pensent à leurs trois gar­çons âgés de 17, 20 et 23 ans : « Pour eux, pour leur gé­né­ra­tion, c’est vrai­ment dur », es­time ce couple de qua­dra­gé­naires.

En face, à la Ta­verne de la Butte, on évite de pen­ser à demain. « C’est pas notre der­nier verre, mais nos der­niers verres, on a en­core jus­qu’à mi­nuit ! » s’en­thou­siasme un no­ceur au go­sier en pente. « Après, on va perdre en ca­pi­tal fun », re­grette Cas­sandre, 25 ans. « N’avoir que le tra­vail comme vie so­ciale, c’est un peu triste. Mais bon, ce n’est pas la fin du monde. Là, dé­jà, on a de la chance de pou­voir se payer des coups », re­la­ti­vise Svend, jeune cadre.

« La bière a le goût du déses­poir »

Lu­cas, 28 ans, chef de rang­bar­man au chô­mage, s’in­quiète pour l’ave­nir de sa pro­fes­sion. « Ça me fait de la peine pour les pa­trons qui ont dé­jà bais­sé le ri­deau ou qui sont en dif­fi­cul­té », sou­ligne ce mous­ta­chu qui car­bure au vir­gin mo­ji­to. Yann, 36 ans, fonc­tion­naire, n’a pas chan­gé ses ha­bi­tudes : « Chaque ven­dre­di soir, on boit des coups. Bien­ve­nue dans la cul­ture fran­çaise ! Mais demain, c’est gueule de bois ! »

A la ter­rasse de chez Ma­mane, « cous­cous-bar-res­tau­rant », Ld­ji­da, 34 ans, as­sis­tante de di­rec­tion, noie un peu son cha­grin aux cô­tés de ses col­lègues. « La bière a le goût du déses­poir, c’est dé­pri­mant de sa­voir qu’on ne pour­ra plus sor­tir », té­moigne-t-elle. Son sa­me­di soir à la mai­son s’an­nonce moins ar­ro­sé : « Ce se­ra Netflix, avec mes chats et mon ma­ri. » Alors, avant cette rou­tine, la bande a dé­ci­dé de se « re­trou­ver ex­près ». « On s’est dit : c’est la der­nière fois avant un bon bout de temps », ex­plique Yan, res­pon­sable de tra­vaux qui a un faible pour l’apé­ri­tif ani­sé.

Dans l’éta­blis­se­ment d’à cô­té, der­rière le comp­toir du Pa­pa­gal­lo, Nas­sim le bar­man n’a pas une se­conde pour lui. « Il y a beau­coup de monde, plus de ré­ser­va­tions que d’or­di­naire, les ha­bi­tués sont ve­nus nous sou­te­nir », re­mer­cie-t-il. Pour les caisses de la mai­son, c’est « une pé­riode dif­fi­cile ». « Mais les quatre pro­chaines se­maines le se­ront en­core plus », s’alarme-t-il.

En face, chez Gla­dines, res­tau­rant basque, on fait la queue de­hors, par­fois un verre en main, en at­ten­dant qu’une table se li­bère. « J’ai failli res­ter chez moi. Mais j’ai chan­gé d’avis comme c’est la der­nière soi­rée avant le couvre-feu », ra­conte Cy­rine, 31 ans, cui­si­nière. « Après, il fau­dra être de retour à 21 heures à la mai­son, comme quand on était pe­tites », se sou­vient sa co­pine. Ca­te­line, 26 ans, chas­seuse de têtes, a bien l’in­ten­tion d’en pro­fi­ter jus­qu’à mi­nuit, et peu­têtre un peu plus même si ce n’est plus lé­gal. « Oui, mais ce ven­dre­di, tout est per­mis ! » dé­fend-elle.

"Même si je sais que c’est pour le bien de tous, j’ai l’im­pres­sion d’être pu­nie

MARGAUX, 24 ANS

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Pa­ris (XIIIE), hier. Pour ce der­nier jour fes­tif avant au moins un mois, la plu­part des éta­blis­se­ments af­fi­chaient com­plet dans le quar­tier ani­mé de la Butte-aux-cailles.
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Pa­ris (XIIIE), hier. Pour Chloé et Cé­sar, ve­nus pro­fi­ter des der­nières heures de li­ber­té dans les ca­fés de la Butte-aux-cailles (à dr.), cette soi­rée a une sa­veur de « re­con­fi­ne­ment », voire d’« on re­com­mence tout ».

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