Žižek, la vio­lence dans un fau­teuil

La pen­sée confuse du phi­lo­sophe slo­vène convient à mer­veille à une ci­vi­li­sa­tion té­ta­ni­sée par le spec­tacle de sa propre fra­gi­li­té. Žižek sé­duit en an­non­çant l’apo­ca­lypse du ca­pi­ta­lisme et en prô­nant la ré­vo­lu­tion de­puis son fau­teuil. Sourd à la réa­li­té hi

Books - - LA UNE - JOHN GRAY. The New York Re­view of Books.

Peu de pen­seurs illus­trent mieux les contra­dic­tions du ca­pi­ta­lisme contem­po­rain que le phi­lo­sophe slo­vène Sla­voj Žižek. La crise fi­nan­cière et éco­no­mique a dé­mon­tré la fra­gi­li­té d’une éco­no­mie de mar­ché que ses dé­fen­seurs pen­saient sor­tie vic­to­rieuse de la Guerre froide ; pour­tant, on ne voit émer­ger rien qui rap­pelle un tant soit peu le pro­jet so­cia­liste, que beau­coup voyaient au­tre­fois comme le suc­ces­seur dé­si­gné du ca­pi­ta­lisme. Re­flé­tant de bien des fa­çons cette si­tua­tion pa­ra- doxale, l’oeuvre de Žižek a fait de lui l’un des in­tel­lec­tuels les plus cé­lèbres de la pla­nète.

Le phi­lo­sophe est né et a gran­di à Lju­bl­ja­na, ca­pi­tale de la Slo­vé­nie (alors membre de la Fé­dé­ra­tion you­go­slave, le pays est de­ve­nu in­dé­pen­dant en 1990), puis a oc­cu­pé des postes aca­dé­miques au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Eu­rope de l’Ouest et dans son propre pays. Sa pro­duc­tion im­mense (plus de soixante vo­lumes de­puis la pa­ru­tion en 1989 de son pre­mier livre en an­glais, The Su­blime Ob­ject of Ideo­lo­gy), ses in­nom­brables ar­ticles et in­ter­views, aux­quels il faut ajou­ter des films tels que Žižek ! (2005) et The Per­vert’s Guide to Ci­ne­ma (2006), lui confèrent un rayon­ne­ment qui porte bien au-de­là du monde uni­ver­si­taire. Fin connais­seur de la pop culture, et en par­ti­cu­lier du ci­né­ma, il est lu par les jeunes dans de nom­breux pays, y com­pris ceux de l’an- cien bloc so­vié­tique. Une re­vue dé­diée à l’étude de son oeuvre, l’In­ter­na­tio­nal Jour­nal of Žižek Stu­dies, a été fon­dée en 2007, et ses lec­teurs s’ins­crivent via Fa­ce­book1. En oc­tobre 2011, il s’est ex­pri­mé de­vant les mi­li­tants du mou­ve­ment « Oc­cu­py » ras­sem­blés dans le parc Zuc­cot­ti, à New York ; un évé­ne­ment lar­ge­ment mé­dia­ti­sé et que l’on peut vi­sion­ner sur You­Tube.

Que Žižek jouisse d’une grande in­fluence ne si­gni­fie pas que ses po­si­tions phi­lo­so­phiques et po­li­tiques soient fa­ciles à dé­fi­nir. Membre du Par­ti com­mu­niste slo­vène avant de rendre sa carte en 1988, il a long­temps en­tre­te­nu des re­la­tions dif­fi­ciles avec ses res­pon­sables, qui lui re­pro­chaient son goût pour des idées à leurs yeux hé­té­ro­doxes. En 1990, il se pré­sen­ta à l’élec­tion pré­si­den­tielle sous l’éti­quette Dé­mo­cra­tie li­bé­rale slo­vène, le par­ti du centre gauche qui fut la prin­ci­pale force po­li-

tique du pays du­rant toute la dé­cen­nie. Mais la vi­sion li­bé­rale n’a ja­mais fon­dé sa pen­sée, si­non comme dé­no­mi­na­teur com­mun des po­si­tions qu’il re­jette.

Žižek fut ren­voyé de son pre­mier poste d’en­sei­gnant à l’uni­ver­si­té au dé­but des an­nées 1970. Les au­to­ri­tés slo­vènes avaient ju­gé « non mar­xiste » l’un de ses es­sais sur le struc­tu­ra­lisme. L’épi­sode té­moigne des li­mites de la li­bé­ra­li­sa­tion in­tel­lec­tuelle alors of­fi­ciel­le­ment en­ga­gée dans le pays ; tou­te­fois, les tra­vaux ul­té­rieurs de Žižek montrent que les au­to­ri­tés ne se trom­paient pas en le ju­geant non mar­xiste. Dans l’énorme cor­pus de textes pro­duit par le phi­lo­sophe de­puis cette époque, Marx est sou­vent cri­ti­qué pour n’avoir pas été suf­fi­sam­ment ra­di­cal dans son re­jet des modes de pen­sée exis­tants, tan­dis que He­gel (dont l’in­fluence sur Žižek est bien plus grande) est loué pour s’être dé­li­bé­ré­ment af­fran­chi de la lo­gique tra­di­tion­nelle et avoir conçu une ma­nière de pen­ser plus dia­lec­tique. Mais He­gel est cri­ti­qué à son tour pour son at­ta­che­ment ex­ces­sif aux formes de rai­son­ne­ment clas­siques, et les écrits de Žižek in­sistent sur la né­ces­si­té de se dé­bar­ras­ser du sa­cro-saint prin­cipe d’ob­jec­ti­vi­té in­tel­lec­tuelle qui gui­dait les pen­seurs ra­di­caux du pas­sé.

Sur bien des su­jets, Žižek construit son oeuvre en op­po­si­tion à Marx. Mal­gré tout ce qu’il de­vait à la mé­ta­phy­sique hé­gé­lienne, l’au­teur du Ca­pi­tal était aus­si un em­pi­rique qui s’ef­for­çait de pen­ser le cours réel de l’his­toire. Ce n’était pas à l’idée abs­traite de ré­vo­lu­tion qu’il s’in­té­res­sait d’abord, mais à un pro­jet ré­vo­lu­tion­naire por­teur de chan­ge­ments spé­ci­fiques et ra­di­caux des ins­ti­tu­tions éco­no­miques et des re­la­tions de pou­voir.

Žižek ma­ni­feste peu d’in­té­rêt pour ces as­pects de la pen­sée mar­xienne. Cher­chant à « ré­ité­rer la “cri­tique de l’éco­no­mie po­li­tique” de Marx, mais sans que la no­tion uto­piste-idéo­lo­gique de com­mu­nisme lui soit in­trin­sèque », il consi­dère que « le pro­jet com­mu­niste du siècle était uto­pique pré­ci­sé­ment parce qu’il n’était pas suf­fi­sam­ment ra­di­cal ». Aux yeux de Žižek, la ma­nière dont Marx conce­vait la chose ex­plique en par­tie cet échec : « Sa concep­tion de la so­cié­té com­mu­niste est elle-même un fan­tasme in­hé­rent au ca­pi­ta­lisme, un scé­na­rio ima­gi­naire per­met­tant de ré­soudre les contra­dic­tions du sys­tème, qu’il a si bien dé­crites. »

Bien qu’il re­jette la concep­tion qu’en a Marx, Žižek ne consacre pas une seule des plus de mille pages de son nou­veau livre à pré­ci­ser quel sys­tème éco­no­mique et quelles ins­ti­tu­tions po­li­tiques ca­rac­té­ri­se­raient la so­cié­té com­mu­niste qu’il ap­pelle de ses voeux. En lieu et place d’une telle ana­lyse, cet ou­vrage de syn­thèse de ses tra­vaux an­té­rieurs s’ef­force de ré­in­ter­pré­ter Marx à la lu­mière de He­gel (l’un des cha­pitres est in­ti­tu­lé « Marx lec­teur de He­gel, He­gel lec­teur de Marx »), et de re­for­mu­ler la phi­lo­so­phie hé­gé­lienne en re­cou­rant à la pen­sée du psy­cha­na­lyste fran­çais Jacques La­can.

Im­puis­sance de la rai­son

Ce der­nier, un « post­struc­tu­ra­liste » qui niait que la réa­li­té puisse être sai­sie par le lan­gage, re­je­tait éga­le­ment l’in­ter­pré­ta­tion ha­bi­tuelle du concept hé­gé­lien de « ruse de la rai­son », se­lon le­quel l’his­toire uni­ver­selle n’est rien d’autre que l’ac­com­plis­se­ment, par des voies dé­tour­nées, de la rai­son dans l’hu­ma­ni­té. Pour La­can, tel que Žižek le ré­sume, « la Ruse de la Rai­son […] n’im­plique en au­cun cas la croyance dans l’in­ter­ven­tion d’une main in­vi­sible, ga­ran­tis­sant que la contin­gence ap­pa­rente de l’ir­ra­tio­na­li­té par­ti­cipe de quelque ma­nière à l’har­mo­nie de la Rai­son To­tale : elle sup­pose au contraire une cer­taine confiance ac­cor­dée à la dé-Rai­son ». D’après cette lec­ture la­ca­nienne, la phi­lo­so­phie de He­gel ne pro­clame pas le dé­ploie­ment pro­gres­sif de la ra­tio­na­li­té dans l’his­toire, mais l’im­puis­sance de la rai­son.

Le por­trait de He­gel qui émerge des écrits de Žižek n’a donc que peu de rap­port avec le phi­lo­sophe idéa­liste dont nous parle d’or­di­naire l’his­toire de la pen­sée. On at­tri­bue cou­ram­ment à He­gel l’idée que l’his­toire pos­sède une lo­gique in­trin­sèque : le des­tin des idées est de s’in­car­ner dans la pra­tique, puis d’être dé­pas­sées se­lon un pro­ces­sus dia­lec­tique au cours du­quel elles sont trans­cen­dées par leurs contraires. S’ap­puyant sur le phi­lo­sophe fran­çais Alain Ba­diou, Žižek pousse à l’ex­trême cette no­tion de dia­lec­tique pour lui faire si­gni­fier l’aban­don pur et simple du prin­cipe lo­gique de non-contra­dic­tion ; de sorte qu’au lieu de voir la ra­tio­na­li­té à l’oeuvre dans l’his­toire, He­gel re­jette-

rait la rai­son elle-même telle qu’on la com­pre­nait au­pa­ra­vant. Il au­rait im­pli­ci­te­ment pro­mu (à en croire Žižek) une nou­velle forme de « lo­gique pa­ra­con­sis­tante » dans la­quelle une pro­po­si­tion « n’est pas réel­le­ment sup­pri­mée par sa né­ga­tion ». Cette lo­gique peut nous ai­der à com­prendre le fonc­tion­ne­ment ac­tuel du ca­pi­ta­lisme. C’est ce que sug­gère Žižek à tra­vers cette ques­tion rhé­to­rique : « Le ca­pi­ta­lisme “post­mo­derne” ne consti­tue-t-il pas un sys­tème de plus en plus pa­ra­con­sis­tant où, se­lon des mo­da­li­tés va­riées, P est non-P : l’ordre est sa propre trans­gres­sion, le ca­pi­ta­lisme s’épa­nouit sous la do­mi­na­tion du com­mu­nisme, et ain­si de suite ? » Žižek men­tionne l’un de ses ou­vrages, Vivre la fin des temps2, qui porte pré­ci­sé­ment sur ce su­jet. Ré­su­mant sa thèse prin­ci­pale, il écrit : « La pré­misse sous-ja­cente de ce livre est simple : le sys­tème ca­pi­ta­liste mon­dial s’ap­proche d’un point zé­ro apo­ca­lyp­tique. Les “quatre ca­va­liers” de cette apo­ca­lypse sont la crise éco­lo­gique, les consé­quences de la ré­vo­lu­tion bio­gé­né­tique, les dés­équi­libres in­ternes au sys­tème (les pro­blèmes liés à la pro­prié­té in­tel­lec­tuelle ; les conflits im­mi­nents pour l’ac­cès aux ma­tières pre­mières, à la nour­ri­ture et à l’eau) et le développement ex­plo­sif des di­vi­sions et ex­clu­sions so­ciales. »

Cet ex­trait, avec ses gé­né­ra­li­sa­tions et son style gran­di­lo­quent, est re­pré­sen­ta­tif d’une grande par­tie des textes de Žižek. Ce qu’il présente comme une pré­misse du livre n’est « simple » que parce qu’il ignore la réa­li­té his­to­rique. En li­sant ce pas­sage, im­pos­sible de de­vi­ner que, sans par­ler de l’éli­mi­na­tion de plu­sieurs mil­lions d’in­di­vi­dus pour des rai­sons idéo­lo­giques, cer­taines des pires ca­tas­trophes éco­lo­giques du siècle der­nier (comme la des­truc­tion de l’en­vi­ron­ne­ment dans l’ex-URSS et la dé­vas­ta­tion des cam­pagnes du­rant la Ré­vo­lu­tion cultu­relle de Mao) se sont dé­rou­lées dans des éco­no­mies pla­ni­fiées. Le dé­sastre éco­lo­gique que nous connais­sons n’est pas uni­que­ment la consé­quence du sys­tème éco­no­mique en place dans la ma­jeure par­tie du monde. S’il est pro­ba­ble­ment vrai que la forme do­mi­nante du ca­pi­ta­lisme n’est pas sou­te­nable sur le plan éco­lo­gique, rien dans l’his­toire du der­nier siècle n’in­dique que la na­ture se­rait mieux pré­ser­vée si nous op­tions pour un sys­tème so­cia­liste.

Mais c’est se mé­prendre sur les in­ten­tions de Žižek que de lui re­pro­cher de né­gli­ger ces élé­ments. À la dif­fé­rence de Marx, il ne vise pas à ados­ser sa ré­flexion théo­rique à une lec­ture de l’his­toire re­po­sant sur les faits. « La conjonc­ture his­to­rique ac­tuelle, écrit-il, ne nous contraint pas à aban­don­ner la no­tion de pro­lé­ta­riat ou de po­si­tion pro­lé­ta­rienne – au contraire, elle nous contraint à la ra­di­ca­li­ser à un ni­veau exis­ten­tiel qui dé­passe même l’ima­gi­na­tion de Marx. Nous avons be­soin d’une concep­tion plus ra­di­cale du su­jet pro­lé­ta­rien (c’est-à-dire de l’être hu­main pen­sant et agis­sant), de ce su­jet ré­duit au point éva­nes­cent du co­gi­to car­té­sien, privé de son conte­nu sub­stan­tiel. » Les concepts mar­xistes, qui, con­for­mé­ment au ma­té­ria­lisme que pro­fes­sait le fon­da­teur de la doc­trine, étaient cen­sés se rap­por­ter à des faits so­ciaux ob­jec­tifs, de­viennent entre les mains de Žižek au­tant d’ex­pres­sions sub­jec­tives de l’en­ga­ge­ment ré­vo­lu­tion­naire. Que ces concepts se rap­portent ou non à quoi que ce soit d’exis­tant dans le monde réel n’a au­cune im­por­tance.

Ré­in­ven­ter la ter­reur

Un pro­blème sur­git tou­te­fois à ce stade : pour­quoi de­vrait-on faire siennes les idées de Žižek plu­tôt que celles d’un autre ? La ré­ponse ne peut être qu’elles sont vraies, au sens tra­di­tion­nel du terme. « La vé­ri­té dont nous nous oc­cu­pons n’est pas la vé­ri­té “ob­jec­tive”, écrit le phi­lo­sophe, mais la vé­ri­té au­to­ré­fé­ren­tielle de la po­si­tion sub­jec­tive de cha­cun ; comme telle, il s’agit d’une vé­ri­té en­ga­gée, dont le cri­tère n’est pas son exac­ti­tude fac­tuelle mais la ma­nière dont elle af­fecte la po­si­tion sub­jec­tive du lo­cu­teur. »

Si tout ce­ci a un sens, c’est que la vé­ri­té d’une idée dé­pend de la ma­nière dont elle s’accorde avec les ob­jec­tifs que le lo­cu­teur se donne – dans le cas de Žižek, le pro­jet ré­vo­lu­tion­naire. Mais ce­la ne fait que dé­pla­cer le pro­blème : pour­quoi de­vrait-on faire sien son pro­jet ? Il est dif­fi­cile de ré­pondre sim­ple­ment à cette ques­tion car la na­ture du pro­jet ré­vo­lu­tion­naire de Žižek est loin d’être claire. Il ne fait semble-t-il au­cun doute, pour lui, qu’une so­cié­té où le com­mu­nisme se­rait réa­li­sé vau­drait mieux que toute so­cié­té ayant ja­mais exis­té. Mais il est in­ca­pable d’en­vi­sa­ger les cir­cons­tances dans les­quelles le com­mu­nisme pour­rait voir le jour : « Le ca­pi­ta­lisme n’est pas sim­ple­ment une pé­riode his­to­rique par­mi d’autres […]. Fran­cis Fu­kuya­ma avait bien rai­son : le ca­pi­ta­lisme glo­bal est la “fin de l’his­toire” 3. » Pour Žižek, le com­mu­nisme n’est pas, comme pour Marx, une si­tua­tion réa­li­sable, mais ce que Ba­diou ap­pelle une « hy­po­thèse », un concept sans conte­nu vé­ri­ta­ble­ment tan­gible, mais qui per­met une ré­sis­tance ra­di­cale aux ins­ti­tu­tions do­mi­nantes. Ré­sis­tance qui, Žižek y in­siste, passe né­ces­sai­re­ment par l’usage de la ter­reur : « L’idée pro­vo­ca­trice de Ba­diou, se­lon la­quelle il nous faut au­jourd’hui ré­in­ven­ter la ter­reur éman­ci­pa­trice, est l’une de ses in­tui­tions les plus pro­fondes. […] Rap­pe­lez-vous ce plai­doyer exal­té, dans le­quel il cite la jus­ti­fi­ca­tion de la condam­na­tion de La­voi­sier à la guillo­tine : “La Ré­pu­blique n’a pas be­soin de sa­vants” 4. »

Comme Ba­diou, Žižek ad­mire la Ré­vo­lu­tion cultu­relle de Mao, où il voit « la der­nière des grandes ex­plo­sions ré­vo­lu­tion­naires du XXe siècle ». Mais il la consi­dère aus­si comme un échec, et re­prend à son compte la conclu­sion de Ba­diou, se­lon qui « la Ré­vo­lu­tion cultu­relle, dans son im­passe même, té­moigne de l’im­pos­si­bi­li­té d’affranchir au­then­ti­que­ment et glo­ba­le­ment la po­li­tique du cadre de l’État-Par­ti ». En l’en­cou­ra­geant, Mao au­rait de toute évi­dence dû trou­ver un moyen de bri­ser la puis­sance de l’État-Par­ti… De même, Žižek loue les Khmers rouges pour leur ten­ta­tive de rup­ture avec le pas­sé. Cette ten­ta­tive a, certes, en­traî­né des mas­sacres de masse et une pra­tique de la tor­ture à très grande échelle, mais ce n’est pas par là que s’ex­plique son échec : « Les Khmers rouges, en un sens, n’étaient pas as­sez ra­di­caux : bien qu’ils aient pous­sé la né­ga­tion abs­traite du pas­sé jus­qu’à l’ex­trême li­mite, ils n’ont pas in­ven­té une nou­velle forme de vie col­lec­tive. » (Ici comme ailleurs,

les ita­liques sont de Žižek.) Il se peut qu’une ré­vo­lu­tion au­then­tique soit im­pos­sible dans les cir­cons­tances pré­sentes, ou dans toutes les cir­cons­tances ima­gi­nables. Même alors, il convient de cé­lé­brer la vio­lence ré­vo­lu­tion­naire comme « ré­demp­trice », voire « di­vine ».

« Her­mé­neu­tique de la sus­pi­cion »

Même si Žižek s’est pré­sen­té par le pas­sé comme un lé­ni­niste, ses po­si­tions lui vau­draient sans doute les foudres du di­ri­geant bol­che­vik. Lé­nine n’avait au­cun scru­pule à em­ployer la ter­reur pour ins­tau­rer le com­mu­nisme, qui était pour lui un ob­jec­tif réa­li­sable. La vio­lence, tou­jours mo­bi­li­sée dans le cadre d’une stra­té­gie po­li­tique, n’était par es­sence qu’un ins­tru­ment. À l’op­po­sé, tout en ad­met­tant qu’elle n’a pas per­mis d’at­teindre l’ob­jec­tif du com­mu­nisme (et qu’il est peu pro­bable qu’on l’at­teigne de si­tôt), Žižek sou­tient que la vio­lence ré­vo­lu­tion­naire, en tant qu’ex­pres­sion sym­bo­lique de la ré­bel­lion, a une va­leur in­trin­sèque – thèse qui n’a de pa­ral­lèle ni chez Marx ni chez Lé­nine. On trouve peut-être un pré­cé­dent dans l’oeuvre du psy­chiatre fran­çais d’ori­gine mar­ti­ni­quaise Frantz Fa­non, qui prô­nait la lutte ar­mée comme un moyen pour les su­jets du pou­voir co­lo­nial d’af­fir­mer leur iden­ti­té. Mais ce n’était pour Fa­non qu’un as­pect de la lutte pour l’in­dé­pen­dance nationale – ob­jec­tif qui fut ef­fec­ti­ve­ment at­teint.

L’oeuvre de Georges So­rel, théo­ri­cien fran­çais du syn­di­ca­lisme du dé­but du

XXe siècle, consti­tue un meilleur pré­cé­dent. Dans Ré­flexions sur la vio­lence (1908), ce phi­lo­sophe qua­li­fiait le com­mu­nisme de mythe uto­pique ; mythe qui pou­vait néan­moins de­ve­nir l’ai­guillon d’une ré­volte ré­gé­né­ra­trice contre la so­cié­té bour­geoise cor­rom­pue. Les parallèles entre cette vi­sion et ce que dit Žižek de la « vio­lence ré­demp­trice » ins­pi­rée par l’« hy­po­thèse com­mu­niste » sont ré­vé­la­teurs.

La cé­lé­bra­tion de la vio­lence est l’un des leit­mo­tive de l’oeuvre de Žižek. Il re­proche à Marx de res­treindre son usage lé­gi­time au cadre d’un conflit entre des classes so­ciales ob­jec­ti­ve­ment dé­fi­nies. La lutte des classes ne doit pas être com­prise comme « un af­fron­te­ment entre des agents par­ti­cu­liers au sein de la réa­li­té so­ciale : il ne s’agit pas d’une dif­fé­rence entre des agents (qui peut faire l’ob­jet d’une ana­lyse so­cio­lo­gique dé­taillée), mais d’un an­ta­go­nisme (on parle de “lutte”) consti­tu­tif de la na­ture de ces agents ». Ap­pli­quant cette concep­tion dans un texte évo­quant la cam­pagne lan­cée par Sta­line contre la pay­san­ne­rie, Žižek montre com­ment la dis­tinc­tion entre les kou­laks (les pay­sans riches) et les autres est de­ve­nue « floue et in­uti­li­sable : dans une si­tua­tion de mi­sère gé­né­ra­li­sée, on ne pou­vait plus ap­pli­quer de cri­tères bien dé­fi­nis, et les deux autres classes de pay­sans re­joi­gnirent sou­vent les kou­laks dans leur ré­sis­tance contre la col­lec­ti­vi­sa­tion for­cée ». Les au­to­ri­tés so­vié­tiques ré­agirent en créant une nou­velle ca­té­go­rie, le « sous-kou­lak ». Elle dé­si­gnait un pay­san trop pauvre pour être consi­dé­ré comme kou­lak, mais qui en par­ta­geait les va­leurs : « Ain­si, l’art de re­con­naître un kou­lak n’était plus une af­faire d’ana­lyse so­cio­lo­gique ob­jec­tive ; il s’agis­sait dé­sor­mais d’une sorte d’“her­mé­neu­tique de la sus­pi­cion” com­plexe, consis­tant à iden­ti­fier l’“at­ti­tude po­li­tique réelle” d’un in­di­vi­du, ca­chée der­rière ses trom­peuses pro­fes­sions de foi pu­bliques. »

Dé­crire de la sorte un mas­sacre de grande am­pleur, comme un exer­cice re­le­vant de l’her­mé­neu­tique, est à la fois ré­pu­gnant et gro­tesque ; ce pro­cé­dé est éga­le­ment ty­pique de l’oeuvre de Žižek. S’il cri­tique la po­li­tique de col­lec­ti­vi­sa­tion or­don­née par Sta­line, ce n’est pas en rai­son des mil­lions de vies hu­maines qu’elle a bru­ta­le­ment fau­chées ou rui­nées. Ce qu’il cri­tique, c’est la fi­dé­li­té per­sis­tante (fût-elle in­co­hé­rente ou hy­po­crite) du di­ri­geant so­vié­tique à la « ter­mi­no­lo­gie “scien­ti­fique” du mar­xisme ». S’ap­puyer sur l’« ana­lyse so­cio­lo­gique ob­jec­tive » pour se re­pé­rer dans les si­tua­tions ré­vo­lu­tion­naires est une erreur : « Vient un mo­ment où il est né­ces­saire de mettre un terme au pro­ces­sus par une in­ter­ven­tion mas­sive et bru­tale de la sub­jec­ti­vi­té : l’ap­par­te­nance à une classe n’est ja­mais un fait so­cial pu­re­ment ob­jec­tif, mais tou­jours aus­si le pro­duit d’une lutte et d’un en­ga­ge­ment so­cial. » Žižek ne condamne donc pas Sta­line pour son re­cours mas­sif à la tor­ture et aux as­sas­si­nats, mais pour avoir ten­té de jus­ti­fier l’usage sys­té­ma­tique de la vio­lence en s’en ré­fé­rant à la théo­rie mar­xiste.

Le re­jet par le phi­lo­sophe de tout ce qui res­semble à un fait so­cial va de pair avec son ad­mi­ra­tion pour la vio­lence, comme on le voit dans son in­ter­pré­ta­tion du na­zisme. À propos du cé­lèbre en­ga­ge­ment de Mar­tin Hei­deg­ger au cô­té du ré­gime hit­lé­rien, Žižek écrit : « Cet en­ga­ge­ment n’était pas une simple erreur, mais plu­tôt un “bon pas fait dans la mau­vaise di­rec­tion”. » Contrai­re­ment à ce que laissent en­tendre de nom­breuses ana­lyses, Hei­deg­ger n’était pas un ré­ac­tion­naire ra­di­cal. « En li­sant Hei­deg­ger d’un oeil neuf, on dé­couvre un pen­seur qui était, par en­droits, étran­ge­ment proche du com­mu­nisme » – de fait, au mi­lieu des an­nées 1930, le phi­lo­sophe peut être dé­crit comme un « com­mu­niste en de­ve­nir ».

S’il a mal­en­con­treu­se­ment sou­te­nu Hit­ler, son erreur ne fut pas de sou­ses­ti­mer la vio­lence que le Füh­rer était sur le point de dé­chaî­ner : « Le pro­blème d’Hit­ler est qu’il n’était “pas as­sez violent”, sa vio­lence n’était pas as­sez “es­sen­tielle”. Hit­ler n’a ja­mais vrai­ment agi, tous ses actes étaient au fond des ré­ac­tions, car il agis­sait de ma­nière à ce que rien ne change vrai­ment, met­tant en scène le spec­tacle gi­gan­tesque d’une pseu­do-ré­vo­lu­tion per­met­tant à l’ordre ca­pi­ta­liste de sur­vivre. […] Le vrai pro­blème du na­zisme n’est pas qu’il se­rait “al­lé trop loin” dans son hu­bris sub­jec­ti­viste-ni­hi­liste d’exer­cice d’un pou­voir to­tal : au contraire, il n’est pas al­lé as­sez loin, sa vio­lence ne fut au bout du compte qu’une pan­to­mime im­puis­sante et res­ta sou­mise à l’ordre qu’elle mé­pri­sait. »

L’échec du na­zisme, comme ce fut le cas plus tard avec l’ex­pé­rience de ré­vo­lu­tion to­tale des Khmers rouges, ré­side semble-t-il dans son in­ca­pa­ci­té à créer une nou­velle forme de vie col­lec­tive. Žižek ne nous dit pas grand-chose de la forme de vie col­lec­tive qu’au­rait pu connaître l’Al­le­magne si elle avait été gou­ver­née par un ré­gime moins dé­fen­sif et moins im­puis­sant que ne l’a été se­lon lui ce­lui d’Hit­ler. Il est en re­vanche très clair sur le fait qu’il n’y au­rait pas de place, dans cette nou­velle ma­nière de vivre, pour un type par­ti­cu­lier d’in­di­vi­dus : « La na­ture fan­tas­ma-

tique de l’an­ti­sé­mi­tisme ap­pa­raît clai­re­ment dans ce propos at­tri­bué à Hit­ler : “Nous de­vons tuer le Juif qui est en nous.” […] Cette phrase a plus de sens qu’Hit­ler ne veut lui en don­ner : contre son in­ten­tion, elle af­firme que les Gen­tils ont be­soin de la fi­gure an­ti­sémite du “Juif” pour conser­ver leur iden­ti­té. Ain­si, dire que “le Juif est en nous” n’est pas suf­fi­sant – ce que Hit­ler a ou­blié d’ajou­ter (ou­bli lourd de consé­quences), c’est que lui, l’an­ti­sémite, est aus­si dans le Juif. Que si­gni­fie cet em­boî­te­ment pa­ra­doxal pour le des­tin de l’an­ti­sé­mi­tisme ? »

Žižek cri­tique ex­pli­ci­te­ment « cer­tains élé­ments de la gauche ra­di­cale » pour « leur ma­laise quand il s’agit de condam­ner sans am­bi­guï­té l’an­ti­sé­mi­tisme ». Mais com­ment com­prendre l’idée se­lon la­quelle l’iden­ti­té des an­ti­sé­mites et celle du peuple juif se ren­forcent l’une l’autre d’une cer­taine ma­nière (idée re­prise, mot pour mot, dans Less Than No­thing), si­non comme une ma­nière de dire que le seul monde où l’an­ti­sé­mi­tisme puisse ces­ser d’exis­ter est un monde dont les Juifs au­raient dis­pa­ru ?

Une forme d’au­to­pa­ro­die

Sur ce su­jet comme sur n’im­porte quel autre, in­ter­pré­ter Žižek n’est pas chose fa­cile. Ce­la tient à son in­croyable pro­lixi­té, à ce flot de textes que nul ne peut es­pé­rer lire en to­ta­li­té, pour la simple rai­son que le flot ne se ta­rit ja­mais. Ce­la tient aus­si à son jar­gon, ponc­tué d’al­lu­sions à d’autres pen­seurs, qui lui per­met d’user du lan­gage de ma­nière adroite et her­mé­tique. Comme il l’ad­met, Žižek em­prunte l’ex­pres­sion de « vio­lence di­vine » à un texte de Wal­ter Ben­ja­min in­ti­tu­lé « Pour une cri­tique de la vio­lence5 » (1921). Il est peu pro­bable que Ben­ja­min, qui avait des af­fi­ni­tés pro­fondes avec le mar­xisme hu­ma­niste de l’école de Franc­fort, au­rait qua­li­fié de « di­vine » la fo­lie des­truc­trice de la Ré­vo­lu­tion cultu­relle maoïste ou des Khmers rouges.

Mais ce­ci est hors de propos car, en usant du concept for­gé par Ben­ja­min, Žižek peut à la fois faire l’éloge de la vio­lence et pré­tendre par­ler de vio­lence en un sens par­ti­cu­lier, éso­té­rique – un sens qui lui per­met par exemple de dire que Gand­hi était plus violent que Hit­ler6. Il lui ar­rive aus­si sou­vent de jouer sur les mots, la­bo­rieu­se­ment, à des fins co­miques : « La […] vir­tua­li­sa­tion du ca­pi­ta­lisme est au fond la même chose que l’élec­tron en phy­sique des par­ti­cules. La masse de chaque par­ti­cule élé­men­taire se com­pose de sa masse au re­pos, à quoi s’ajoute un sur­plus four­ni par l’ac­cé­lé­ra­tion de son mou­ve­ment ; tou­te­fois, la masse d’un élec­tron au re­pos est égale à zé­ro, elle équi­vaut stric­te­ment au sur­plus gé­né­ré par l’ac­cé­lé­ra­tion, comme s’il s’agis­sait d’un néant qui ga­gne­rait un sem­blant de sub­stance en se fai­sant par ma­gie plus grand qu’il n’est. »

Ce pas­sage fait im­mé­dia­te­ment son­ger à l’af­faire So­kal. Alan So­kal, pro­fes­seur de phy­sique, en­voya un jour à une re­vue de sciences so­ciales post­mo­derne un faux ar­ticle in­ti­tu­lé « Trans­gres­ser les fron­tières : vers une her­mé­neu­tique trans­for­ma­tive de la gra­vi­ta­tion quan­tique7 ». De même, il est dif­fi­cile de lire ce pas­sage (et bien d’autres sem­blables) sans soup­çon­ner Žižek de se li­vrer, vo­lon­tai­re­ment ou non, à une forme d’au­to­pa­ro­die.

Cer­tains se­ront peut-être ten­tés de dé­non­cer en Žižek un phi­lo­sophe ir­ra­tio­na­liste dont la glo­ri­fi­ca­tion de la vio­lence évoque da­van­tage l’ex­trême droite que la gauche ra­di­cale. Sou­vent cho­quants, ses textes sont par­fois obs­cènes, comme lors­qu’il écrit qu’Hit­ler est pré­sent « dans le Juif ». Ses plai­doyers pour la ter­reur sont em­preints d’une lé­gè­re­té ir­ré­vé­ren­cieuse qui rap­pelle da­van­tage l’ul­tra­na­tio­na­liste ita­lien Ga­briele D’An­nun­zio, ou le com­pa­gnon de route du fas­cisme Cur­zio Ma­la­parte, que n’im­porte quel pen­seur de la tra­di­tion mar­xiste. Mais une autre lec­ture de Žižek est pos­sible, peut-être plus convain­cante, où il n’ap­pa­raît pas da­van­tage en épi­gone de la droite qu’en dis­ciple de Marx ou de Lé­nine.

Que la vi­sion mar­xienne du com­mu­nisme soit ou non un « fan­tasme in­hé­rent au ca­pi­ta­lisme », la pen­sée de Žižek, exempte de tout conte­nu bien dé­fi­ni si ce n’est son re­jet des concep­tions an­té­rieures, est par­fai­te­ment adap­tée à une éco­no­mie fon­dée sur la pro­duc­tion conti­nue de mar­chan­dises et d’ex­pé­riences nou­velles, cha­cune étant ré­pu­tée dif­fé­rente de toutes celles qui ont pré­cé­dé. Avec pour toile de fond un sys­tème ca­pi­ta­liste do­mi­nant conscient d’être en crise mais in­ca­pable d’ima­gi­ner des so­lu­tions concrètes, le ra­di­ca­lisme trouble de Žižek convient idéa­le­ment à une ci­vi­li­sa­tion té­ta­ni­sée par le spec­tacle de sa propre fra­gi­li­té. Qu’une telle af­fi­ni­té existe entre la pen­sée de Žižek et le ca­pi­ta­lisme contem­po­rain n’a rien de sur­pre­nant. Après tout, seule une éco­no­mie comme celle que nous connais­sons pou­vait pro­duire un pen­seur tel que lui. Son rôle d’in­tel­lec­tuel pu­blic pla­né­taire sup­pose l’exis­tence d’un ap­pa­reil mé­dia­tique et d’une culture de la cé­lé­bri­té qui font par­tie in­té­grante de l’ac­tuel mo­dèle de développement du ca­pi­ta­lisme.

Au gré d’une sur­pro­duc­tion in­tel­lec­tuelle d’am­pleur stu­pé­fiante, Žižek a dé­ve­lop­pé une cri­tique fan­tas­ma­tique de l’ordre éta­bli, une cri­tique qui pré­tend re­je­ter pra­ti­que­ment tout ce qui existe ac­tuel­le­ment (et qui, d’une cer­taine fa­çon, y par­vient) tout en s’ap­pro­priant la dy­na­mique com­pul­sive et aveugle qu’il dé­nonce dans la marche du ca­pi­ta­lisme. Par l’éter­nelle ré­pé­ti­tion d’une pen­sée fon­da­men­ta­le­ment vide, l’oeuvre de Žižek se donne un sem­blant de sub­stance. Ce fai­sant, elle illustre par­fai­te­ment les prin­cipes de la lo­gique pa­ra­con­sis­tante, et équi­vaut au bout du compte à moins que rien.

© JEAN-LUC BER­TIN/PAS­CO

Dia­lec­ti­cien hors pair et ex­pert en pop culture, Žižek écrit à une ca­dence ef­frayante sur à peu près tous les su­jets, pour le plus grand bon­heur de ses fans.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.