Les coups de coeur de la pla­nète.

Cet homme par­mi les pires meur­triers de l’his­toire n’était ni un cy­nique in­culte, ni un fou, ni un en­fant trau­ma­ti­sé, comme le veulent des lé­gendes te­naces. Dès l’ado­les­cence, il est ce qu’il res­te­ra toute sa vie : un être d’une in­tel­li­gence su­pé­rieure et

Books - - NO 61 | JANVIER 2015 -

Com­ment « Sta­line est-il de­ve­nu Sta­line ? Ou, plus pré­ci­sé­ment : com­ment Ios­sif Vis­sa­rio­no­vitch Djou­ga­ch­vi­li – pe­tit-fils de serfs, fils d’une blan­chis­seuse et d’un cor­don­nier qua­si anal­pha­bète – est-il de­ve­nu le gé­né­ra­lis­sime Sta­line, l’un des pires meur­triers de masse qu’ait connus le monde ? Com­ment un gar­çon né dans une pe­tite ville de Géor­gie est-il de­ve­nu le dic­ta­teur qui te­nait sous sa coupe la moi­tié de l’Eu­rope ? Qu’est-ce qui a fait du jeune homme pieux, élève de sé­mi­naire et as­pi­rant à la prê­trise, un athée ra­di­cal et un idéo­logue mar­xiste ? » À ces ques­tions, ré­cur­rentes sur le su­jet, nul n’a semble-t-il mieux ré­pon­du que l’his­to­rien Ste­phen Kot­kin, si l’on en croit sa consoeur Anne Ap­ple­baum qui com­mente son livre dans The At­lan­tic. Forte de près de 1 000 pages, cette somme se veut, comme l’in­dique le titre (« Sta­line, vo­lume 1 »), le pre­mier vo­let d’une bio­gra­phie en trois par­ties. Une oeuvre mo­nu­men­tale, qui en­tend faire la syn­thèse de toutes les re­cherches me­nées sur le su­jet de­puis l’ou­ver­ture des ar­chives so­vié­tiques. Le livre de Kot­kin ne contient pas de ré­vé­la­tions à pro­pre­ment par­ler. Mais, comme l’écrit Do­nald Rayfield dans la Li­te­ra­ry Re­view, « au­cun autre ou­vrage n’in­tègre aus­si bien les élé­ments d’in­for­ma­tion né­ces­saires au lec­teur pro­fane tout en in­ter­ro­geant de fa­çon aus­si ap­pro­fon­die les idées pré­con­çues des spé­cia­listes ». Pour ex­pli­quer la per­son­na­li­té du dic­ta­teur san­gui­naire, on a sou­vent in­vo­qué son en­fance et les trau­ma­tismes qu’il en au­rait gar­dés. Or, sou­ligne Ap­ple­baum, « rien dans ses jeunes an­nées n’était par­ti­cu­liè­re­ment in­ha­bi­tuel pour quel­qu’un de l’âge et de la condi­tion de Sta­line ». D’après ses propres dires, son père, al­coo­lique, le bat­tait comme plâtre. Mais sa mère, « en dé­pit de son mi­lieu, était une femme am­bi­tieuse et éner­gique, qui mo­bi­li­sait sa fa­mille élar­gie au pro­fit de son fils ta­len­tueux ». D’au­cuns ont aus­si in­vo­qué une forme de fo­lie. Ce que ré­cuse Kot­kin. Émi­nem­ment ra­tion­nel, Sta­line était se­lon lui à mille lieues de la brute épaisse que l’on dit. Bien sûr, la ma­ni­pu­la­tion et la vio­lence furent dé­ter­mi­nantes dans sa conquête du Par­ti. Mais Kot­kin donne la clé qui lui pa­raît seule utile pour per­cer le mys­tère du « Pe­tit père des peuples » : Sta­line était d’abord et avant tout, dès l’ado­les­cence, un idéo­logue im­pla­cable et, plus tard, l’un des gar­diens les plus fi­dèles du dogme mar­xiste-lé­ni­niste. « Contrai­re­ment au cy­nique in­culte is­su de l’ima­gi­na­tion de Trots­ki, le vrai Sta­line jus­ti­fiait ab­so­lu­ment cha­cune de ses dé­ci­sions en re­cou­rant à un lan­gage idéo­lo­gique, tant en pu­blic qu’en privé », pour­suit Ap­ple­baum. Toute dif­fi­cul­té pou­vait être ré­so­lue par la vio­lence, tout échec pou­vait s’ex­pli­quer par la théo­rie. C’était un homme fa­çon­né par l’« adhé­sion ri­gide à une doc­trine pu­ri­taine ». Quant à la sup­po­sée bê­tise de Sta­line, elle est for­te­ment dé­men­tie dans ces pages. En­fant, ce­lui que l’on sur­nom­mait Sos­so était un élève brillant, pro­met­teur. Lors­qu’il en­tra à 16 ans au sé­mi­naire or­tho­doxe de Ti­flis, il avait at­teint le « som­met de la hié­rar­chie sco­laire dans le Cau­case », écrit Kot­kin. Chose éton­nante pour le néo­phyte, Kot­kin met aus­si en évi­dence le per­fec­tion­nisme du Pe­tit père des peuples : ain­si que l’ex­plique Rayfield, « les livres an­no­tés par Sta­line ré­vèlent que nous sommes en pré­sence du cor­rec­teur ul­time – un homme qui ne man­quait ja­mais une erreur d’un au­teur ou d’un édi­teur ». « On sup­pose sou­vent, dans l’Oc­ci­dent contem­po­rain, que les au­teurs de vio­lences à grande échelle doivent être ou fous ou ir­ra­tion­nels, mais […] Sta­line n’était ni l’un ni l’autre », ré­sume Ap­ple­baum. Quant à sa­voir si un tel por­trait équi­vaut à une ré­ha­bi­li­ta­tion du dic­ta­teur, le constat est sans ap­pel : « L’idée d’un Sta­line in­tel­li­gent et ex­trê­me­ment ra­tion­nel, ani­mé par une idéo­lo­gie suf­fi­sam­ment puis­sante pour jus­ti­fier la mort de mil­lions de per­sonnes est en­core plus ef­frayante. »

Ste­phen Kot­kin, Sta­lin: Vo­lume I: Pa­ra­doxes of Po­wer, 1878-1928 (« Sta­line, vo­lume 1 : Les pa­ra­doxes du pou­voir, 1878-1928 »), Pen­guin Press, 2014.

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