La cir­con­vo­lu­tion des tré­pas­sés

Les femmes de Ku­lu­ma­ni connaissen­t des se­crets. Elles savent, par exemple, qu’à l’in­té­rieur du ventre ma­ter­nel les bé­bés changent de po­si­tion à un cer­tain mo­ment. Par­tout dans le monde, ils tournent sur eux-mêmes, obéis­sant à une voix unique et tel­lu­rique

Books - - NO 61 | JANVIER 2015 - Mia Cou­to

Les morts se re­tournent-ils vrai­ment dans leurs tombes ? Oui, une fois par an. Le grand ro­man­cier mo­zam­bi­cain Mia Cou­to re­vient avec un ro­man qui fait la part belle aux lé­gendes et tra­di­tions afri­caines.

Dieu a dé­jà été femme. Avant de s’exi­ler loin de sa créa­tion et quand il ne s’ap­pe­lait pas en­core Nun­gu, l’ac­tuel Sei­gneur de l’Uni­vers res­sem­blait à toutes les mères de ce monde. En ce temps-là, nous par­lions la même langue des mers, de la terre et des cieux. Mon grand-père dit que ce royaume est mort de­puis long­temps. Mais il sub­siste, quelque part en nous, le sou­ve­nir de cette époque loin­taine. Sur­vivent les illu­sions et les cer­ti­tudes qui, dans notre vil­lage de Ku­lu­ma­ni, sont trans­mises de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion. On sait tous, par exemple, que le ciel n’est pas en­core ache­vé. Ce sont les femmes qui, de­puis des mil­lé­naires, tissent pas à pas ce voile in­fi­ni. Quand leurs ventres s’ar­ron­dissent, une part de ciel se sur­ajoute. À l’in­verse, quand elles perdent un en­fant, ce mor­ceau de fir­ma­ment dé­pé­rit à nou­veau. Sans doute pour cette rai­son ma mère, Ha­ni­fa As­su­lua, n’a-t-elle pas ces­sé de contem­pler les nuages pen­dant l’en­ter­re­ment de sa fille aî­née. Ma soeur, Si­lên­cia, a été la der­nière vic­time des lions qui, de­puis quelques se­maines, tour­mentent notre com­mu­nau­té. Parce qu’elle est morte dé­fi­gu­rée, on a pla­cé ce qui res­tait de son corps sur le cô­té gauche, la tête tour­née vers le le­vant et les pieds vers le sud. Pen­dant la cé­ré­mo­nie, ma­man avait l’air de dan­ser : d’in­nom­brables fois, elle s’est in­cli­née sur une cruche faite de ses propres mains. Elle a as­per­gé d’eau la terre alen­tour qu’elle a en­suite tas­sée de ses pieds, avec le même ba­lan­ce­ment que ce­lui qui sème. Au re­tour de l’en­ter­re­ment, il y avait trop de ciel dans les yeux de ma pauvre mère. Le che­min jus­qu’à la mai­son n’était que de quelques pas : le ci­me­tière fa­mi­lial se trou­vait aux en­vi­rons du vil­lage. Ha­ni­fa a fait un bref pas­sage par le fleuve Li­deia pour les bains pu­ri­fi­ca­teurs tan­dis que, lé­gè­re­ment en re­trait, j’ef­fa­çais les traces qui me­naient à la tombe. – Se­couez les pieds, les pous­sières aiment voya­ger. Sur le sol sa­cré de notre ci­me­tière fi­gu­rait une croix en plus pour mon­trer que nous étions dis­tincts, par­mi les mu­sul­mans et les païens. Au­jourd’hui je sais : on place une stèle sur les morts non par res­pect, mais par peur. Nous avons peur qu’ils re­viennent. Avec le temps, cette peur de­vient plus grande que la sau­dade. Tous les pa­rents res­pec­tèrent le com­man­de­ment : le sen­tier du re­tour fut bien dif­fé­rent de ce­lui uti­li­sé à l’al­ler. Ce­pen­dant l’image pois­seuse ne me sor­tait pas de la tête : le corps de Si­lên­cia his­sé sur les épaules, en­ve­lop­pé de tis­sus blancs qui on­doyaient comme des ailes bri­sées. Sur le seuil de notre porte, ma­man a re­gar­dé la mai­son comme si elle l’ac­cu­sait : tel­le­ment vi­vante, tel­le­ment an­cienne, tel­le­ment éter­nelle. Notre mai­son dif­fé­rait des autres paillotes. Elle était en ci­ment, avec des toits en zinc,

équi­pée de chambres, d’un sa­lon et d’une cui­sine in­té­rieure. Des ta­pis jon­chaient le sol et des ri­deaux pous­sié­reux pen­daient aux fe­nêtres. Nous aus­si, nous étions dif­fé­rents des autres ha­bi­tants de Ku­lu­ma­ni. Ma mère sur­tout, Ha­ni­fa As­su­lua, était dif­fé­rente, as­si­mi­lée et fille d’as­si­mi­lée. Au re­tour de l’en­ter­re­ment, je re­mar­quai comme elle était belle : même avec les che­veux ra­sés, en obé­dience au deuil, son vi­sage sur­mon­tait la tris­tesse. L’es­pace d’un ins­tant, elle me fixa comme si elle me­su­rait com­bien je lui étais pré­cieuse. Je crus qu’il y avait une ten­dresse ma­ter­nelle dans ce re­gard. Il n’en était rien. Un autre sen­ti­ment des­si­na ses mots. – Tu n’au­ras ja­mais à pas­ser par des tris­tesses de mère. – S’il vous plaît, ma­man, je viens juste de perdre ma soeur, dis-je. – Tu ne per­dras ja­mais une fille. C’est Dieu qui l’a vou­lu ain­si. Et elle tour­na les ta­lons. Une fois pieds nus, elle fran­chit la porte et se plon­gea dans son lit. On peut en­ter­rer une fille, oui. Elle l’avait dé­jà fait au­pa­ra­vant. Mais on ne re­vient ja­mais de cet adieu. Nul ne re­quiert da­van­tage l’at­ten­tion d’une mère qu’un en­fant mort. Mon père pria alors les pleu­reuses de se re­ti­rer de notre cour. Il pé­né­tra dans la pé­nombre de la mai­son et se pen­cha sur sa femme pour lui de­man­der : – Pour­quoi est-ce que tu t’es ra­sé les che­veux ? On n’est pas chré­tiens ? Ha­ni­fa haus­sa les épaules. Là pré­ci­sé­ment, elle n’était rien du tout. La la­men­ta­tion des pleu­reuses avait pris fin et elle ne sa­vait pas faire avec un aus­si vaste si­lence. – Et qu’est-ce qu’on fait main­te­nant, nt­wan­gu ? Comme toutes les femmes de Ku­lu­ma­ni, elle ap­pe­lait son ma­ri nt­wan­gu. Son ma­ri s’ap­pe­lait Ge­ni­to Se­ra­fim Mpepe. Mais, par res­pect, sa femme ne s’adres­sait ja­mais à lui par son nom. Nous étions as­si­mi­lés certes, mais nous ap­par­te­nions trop à Ku­lu­ma­ni. Tout notre pré­sent était consti­tué de pas­sé. À ce mo­ment-là, se blot­tis­sant contre elle, son ma­ri lui par­la avec une dou­ceur dont elle n’avait pas l’ha­bi­tude, chaque mot un nuage ré­pa­rant les cieux. – Qu’est-ce qu’on fait main­te­nant ? Bon, main­te­nant… main­te­nant, on vit. – Je ne sais plus vivre, nt­wan­gu. – Per­sonne ne sait. Mais c’est ça que notre fille nous de­mande : qu’on vive. – Ne me parle pas de ce que notre fille a de­man­dé. Tu ne m’as ja­mais écou­tée. – Pas main­te­nant ! Pas main­te­nant, ma femme. – Tu n’as pas com­pris ma ques­tion : qu’est-ce qu’on fait avec la par­tie de notre fille qu’on n’a pas en­ter­rée ? – Je ne veux pas par­ler de ça. Dor­mons. Elle se re­dres­sa, en ap­pui sur un coude. Ses yeux étaient dé­chi­rés comme ceux d’un noyé. – Mais notre Si­lên­cia… – Chut, tais-toi ! Tu as ou­blié qu’on ne peut plus ja­mais pro­non­cer le nom de notre fille ? – Il faut que je sache : quelles par­ties du corps a-t-on en­ter­rées ? – Je t’ai dé­jà dit de te taire, ma femme. Un bruis­se­ment de feuille dans sa voix : mon père lut­tait avec des dé­mons in­té­rieurs. Le sac en­san­glan­té conte­nant les restes de sa fille dé­gou­li­nait en­core dans sa mé­moire. Et, à nou­veau, le sou­ve­nir in­en­se­ve­lis­sable l’as­saillit : le tu­multe des voix et des cris d’émoi qui l’avaient ré­veillé à l’aube pré­cé­dente. Ge­ni­to Mpepe avait tra­ver­sé la cour, de­vi­nant la tra­gé­die. Quelques ins­tants au­pa­ra­vant, il avait en­ten­du les lions rô­der au­tour de la mai­son. Brus­que­ment, des ru­gis­se­ments, des cris et des la­men­ta­tions s’étaient fon­dus dans le vide, le monde s’écrou­lant en lam­beaux : plus rien ne res­tait en son sein. Il faut n’avoir ja­mais vé­cu pour ou­blier au­tant. – Le coeur ? s’en­quit à nou­veau Ha­ni­fa. – Tu re­com­mences ? Je ne t’ai pas dit de te taire ? – On a en­ter­ré le coeur ? Tu sais bien ce qu’on fait avec le coeur… Mon père res­pi­ra pro­fon­dé­ment, il contem­pla les vieux vê­te­ments ac­cro­chés à l’in­té­rieur du toit. Il ne se sen­tit pas dif­fé­rent de ces ha­bits, tom­bant in­formes et sans âme dans le vide. Il re­prit d’une voix douce à pré­sent : – Pense ain­si : il n’y a pas de tombe pour un en­fant. – Je ne veux pas écou­ter, je vais sor­tir. – Sor­tir ? – Je pars cher­cher ce qui reste de notre fille par là dans la brousse. – Tu n’iras pas. Tu ne sor­ti­ras pas de cette mai­son. – Per­sonne ne m’en em­pê­che­ra. Elle al­lait sor­tir de chez elle, oui, em­prun­ter les che­mins où les hu­mains ne s’aven­turent plus, ses pieds sai­gne­raient, ses yeux brû­le­raient à la rencontre du So­leil, mais elle irait cher­cher ce qui res­tait de Si­lên­cia, son en­fant éter­nelle. Lui bar­rant le pas­sage, son ma­ri me­na­ça : – Je vais t’at­ta­cher avec une corde, comme on fait aux bêtes. – Oui, at­tache-moi. Ça fait long­temps que je suis une bête. Ça fait long­temps que tu dors avec une bête dans ton lit… Le su­jet était clos : en si­lence, Ha­ni­fa pas­sa ses bras au­tour de ses jambes comme si elle vou­lait s’aban­don­ner au som­meil. – Tu vas dor­mir par terre ? ques­tion­na Ge­ni­to. Elle al­lon­gea son corps sur le sol, la tête po­sée sur la pierre. Son in­ten­tion était d’écou­ter les en­trailles du monde. Les femmes de Ku­lu­ma­ni connaissen­t des se­crets. Elles savent, par exemple, qu’à l’in­té­rieur du ventre ma­ter­nel les bé­bés changent de po­si­tion à un cer­tain mo­ment. Par­tout dans le monde, ils tournent sur eux-mêmes, obéis­sant à une voix unique et tel­lu­rique. Il se pro­duit la même chose avec les morts : au cours d’une même nuit – et ce­la ne peut se pro­duire que cette nuit-là – ils re­çoivent l’ordre de se re­tour­ner dans le ventre de la terre. Des lu­mières, un tour­billon de pous­sières ar­gen­tées se dé­gagent alors à la sur­face des tombes. Ce­lui qui dort l’oreille contre le sol en­tend cette cir­con­vo­lu­tion des tré­pas­sés. Pour cette rai­son que Ge­ni­to igno­rait, Ha­ni­fa re­fu­sa lit et oreiller. Al­lon­gée sur le sol, elle res­ta à écou­ter la terre. Sa fille ne tar­de­rait pas à se faire sen­tir. Peut-être même les ju­melles, Umin­ha et Igua­li­ta, les an­ciennes dé­funtes, lui re­met­traient des mes­sages de l’autre cô­té du monde, qui sait ?

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