Eich­mann

Pour­quoi Arendt s'est trom­pée

Books - - LA UNE - MAX RODENBECK. The New York Re­view of Books.

La bru­ta­li­té in­ouïe des dji­ha­distes de Daesh a créé en Oc­ci­dent un nou­vel abîme d’in­com­pré­hen­sion à l’égard de la vio­lence ira­kienne. Mais le phé­no­mène s’en­ra­cine dans 35 siècles de convoi­tise pour cette par­celle de terre fer­tile qu’est la Mé­so­po­ta­mie. La tra­gé­die ac­tuelle est l’ex­pres­sion des pa­tho­lo­gies du pou­voir ain­si trans­mises au pays. Un dé­sastre que nul ne sai­sit mieux qu’une nou­velle gé­né­ra­tion d’écri­vains à l’iro­nie sombre.

« Le choc des épées IV » : le titre évoque un film de sé­rie Z en cos­tumes d’époque. Mais les hor­reurs que ra­conte ce do­cu­men­taire d’une heure, éma­na­tion ré­cente de la branche com­mu­ni­ca­tion d’un groupe dji­ha­diste sun­nite qui s’est bap­ti­sé l’État is­la­mique, ne re­lèvent pas de l’he­roic fan­ta­sy. Les meurtres n’y sont que trop réels.

Les yeux ri­vés sur le ca­non d’une mi­trailleuse poin­tant à l’ar­rière d’un 4 x 4, ce sont de vrais im­pacts que nous voyons ar­ro­ser le flanc de la BMW blanche qui roule sur la file d’à cô­té, pul­vé­ri­sant les vitres, cri­blant vrai­sem­bla­ble­ment de balles les pas­sa­gers, ex­pé­diant à coup sûr le vé­hi­cule dans le fos­sé qui borde cette morne sec­tion d’au­to­route ira­kienne. Et c’est un vé­ri­table com­man­do de tueurs ef­fec­tuant un raid de nuit au do­mi­cile d’un « col­la­bo­ra­teur » que nous sui­vons. Nous sommes té­moins quand les dji­ha­distes cap­turent l’homme, cor­pulent, la cin­quan­taine, avant de lui ban­der les yeux et de l’hu­mi­lier ; puis quand ils le dé­ca­pitent, acte qui exige du tueur mu­ni du cou­teau qu’il saute sur la vic­time pour la che­vau­cher. Car le ca­me­ra­man cha­pe­ronne tou­jours ce couple in­con­gru qui chan­celle à tra­vers la chambre. Le film nous épargne les der­niers mo­ments san­gui­no­lents ; en zoo­mant tout droit sur la tête mous­ta­chue dû­ment cou­pée, ex­po­sée sur le lit.

Le do­cu­men­taire égrène aus­si les scènes d’exé­cu­tion de masse : c’est une ran­gée d’hommes at­ta­chés, à genoux, tués d’une balle dans la nuque ; ce sont d’autres Ira­kiens, mi­traillés alors qu’ils sont dé­jà éten­dus dans leurs tombes. Une par­tie de tout ce­ci est fil­mée au ra­len­ti. Dans l’une des sé­quences les plus gla­çantes, nous ob­ser­vons une autre équipe de tueurs en charge d’un faux check­point. Vê­tus d’une te­nue de com­bat de style amé­ri­cain, ils se font pas­ser pour une uni­té d’élite de l’ar­mée ira­kienne et ar­rêtent les voi­tures, pour com­pa­rer le nom de leurs oc­cu­pants à la base de don­nées fi­gu­rant sur leur or­di­na­teur por­table. Cer­tains sont alors in­vi­tés à cir­cu­ler d’un signe de la main ; d’autres, moins chan­ceux, po­li­ment en­ga­gés à sor­tir du vé­hi­cule pour une vé­ri­fi­ca­tion plus pous­sée. La ca­mé­ra sur leurs ta­lons, ils sont conduits dans un champ at­te­nant et abat­tus.

L’État is­la­mique – qui était connu jus­qu’en juin 2014 sous le nom d’État is­la­mique en Irak et au Le­vant (EIIL ou Daesh, se­lon l’acro­nyme arabe) – n’est pas cé­lèbre seule­ment parce que c’est l’un des élé­ments les plus im­pi­toyables

et les plus ef­fi­caces du ra­mas­sis hé­té­ro­clite des mi­lices ira­kiennes, ré­pu­ta­tion qu’il a ex­por­tée de­puis 2012 dans le pays voi­sin, en s’im­mis­çant dans la guerre ci­vile sy­rienne. Daesh est aus­si, sur cha­cun de ces théâtres, le groupe le plus rom­pu aux tech­niques de pro­pa­gande. Des films comme la sé­rie du « Choc des épées » lui ont per­mis de re­cru­ter à tra­vers le monde un nombre in­édit de can­di­dats au dji­had. En outre, à la dif­fé­rence des autres ac­teurs, la mi­lice n’a pas seule­ment pour am­bi­tion de dé­fendre une cause, mais aus­si de s’em­pa­rer de ter­ri­toires, de les te­nir, et d’y éta­blir un État à part en­tière 1.

De­puis quelque temps, Daesh est dans une bonne passe. En juin 2014, le groupe a pris la se­conde ville d’Irak, Mos­soul, em­po­chant à l’oc­ca­sion un stock d’armes et un énorme bu­tin. Après quoi il a lan­cé, re­joint par d’autres in­sur­gés sun­nites, une vaste of­fen­sive sur Bag­dad. L’État is­la­mique a, de­puis, éten­du sa pré­sence à la fois dans le nord de l’Irak et dans l’est de la Sy­rie, an­nexant au pas­sage des fac­tions concur­rentes et des mi­lices lo­cales, ou les obli­geant à se sou­mettre. Daesh a mis au défi et, par­fois, en dé­route les pesh­mer­gas du Kur­dis­tan ira­kien, des troupes très aguer­ries mais au rayon d’ac­tion li­mi­té. Les 10 000 à 20 000 membres ar­més que comp­te­rait l’État is­la­mique contrôlent ac­tuel­le­ment une ré­gion grande comme le Royaume-Uni avec la po­pu­la­tion du Da­ne­mark. Le lea­der de l’or­ga­ni­sa­tion, Abou Ba­kr al-Bagh­da­di, un an­cien étu­diant en théo­lo­gie, se donne dé­sor­mais le titre de ca­life, qui si­gni­fie lit­té­ra­le­ment « suc­ces­seur » du pro­phète Ma­ho­met.

« Ado­ra­teurs du diable »

Voi­là qui té­moigne en fi­li­grane d’une pré­ten­tion à com­man­der l’en­semble de la com­mu­nau­té mu­sul­mane, et son 1,6 mil­liard de fi­dèles. C’est pour­tant une forme d’is­lam sun­nite très par­ti­cu­lière et in­tran­si­geante que cultive Bagh­da­di. L’EI a « net­toyé » les ter­ri­toires sous son contrôle de tous les mu­sul­mans chiites et autres in­fi­dèles sup­po­sés, chas­sant no­tam­ment les der­niers re­pré­sen­tants de la com­mu­nau­té ch­ré­tienne de Mos­soul, ja­dis nom­breuse et flo­ris­sante. Il a pour­sui­vi avec plus de cruau­té en­core les yé­zi­dis, adeptes d’une re­li­gion an­cienne et syn­cré­tique. La prise par l’EI de leur bas­tion re­cu­lé des monts Sin­jar, le 3 août 2014, a pous­sé des mil­liers d’entre eux, ter­ro­ri­sés, à se ré­fu­gier dans les mon­tagnes dé­ser­tiques des en­vi­rons. Des rap­ports fai­sant état de l’exé­cu­tion en masse des hommes et de l’asservisse­ment de ces « ado­ra­teurs du diable », ain­si que la fa­mine par­mi les dé­pla­cés, ont sou­le­vé l’in­di­gna­tion de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale. Les États-Unis ont alors dé­ci­dé de s’en­ga­ger plus avant dans la crise ira­kienne, no­tam­ment par des frappes aé­riennes ré­gu­lières contre les troupes de l’EI.

Le groupe a aus­si dé­truit mé­tho­di­que­ment les tombes, les temples, les mau­so­lées, les sta­tues et les mo­nu­ments sus­cep­tibles d’en­cou­ra­ger le culte d’une autre fi­gure que le Dieu unique et vé­ri­table. Cer­tains des sites ar­chéo­lo­giques les plus im­por­tants de la pla­nète, dont la grande ci­té pré­is­la­mique de Ha­tra, avec ses ma­gni­fiques temples païens, sont me­na­cés de des­truc­tion ou de pillage : outre le com­merce de la pro­tec­tion et le business des en­lè­ve­ments, l’EI a dé­ve­lop­pé une

très lu­cra­tive ac­ti­vi­té se­con­daire dans le tra­fic d’an­ti­qui­tés.

C’est triste à dire, mais la fu­sion en Bagh­da­di de l’as­sas­sin et du mes­sie n’est pas sans pré­cé­dent en Irak. L’usage de la cruau­té ap­pa­rem­ment gra­tuite comme forme d’éta­lage, ta­lis­man d’un pou­voir d’es­sence qua­si di­vine et preuve de réus­site ici-bas, pos­sède de vieilles ra­cines dans la ré­gion. On en re­trouve par exemple la trace à proxi­mi­té de Mos­soul, dans les champs de ruines pous­sié­reuses qui in­diquent les sites de Ni­nive et de Nem­rod, grandes villes de l’Em­pire as­sy­rien.

Pen­dant des siècles, avant sa chute en 612 av. J.-C., l’As­sy­rie a contrô­lé les hautes plaines si­tuées entre le Tigre et l’Eu­phrate, une éten­due de terre plate, se­mi-aride et dif­fi­cile à dé­fendre qui est pro­ba­ble­ment le ter­rain le plus sou­vent dis­pu­té de la pla­nète ; et qui re­couvre étran­ge­ment le fief ac­tuel de l’EI. Le royaume de Ba­by­lone, éter­nel ri­val de l’As­sy­rie, avait pour coeur les terres si­tuées en aval des deux fleuves, qui cor­res­pondent à l’Irak crou­pion ac­tuel­le­ment te­nu par le pou­voir sous do­mi­na­tion chiite en place à Bag­dad. Exac­te­ment comme au­jourd’hui, la ré­gion de la ca­pi­tale (la ci­té n’a été fon­dée qu’au viiie siècle de notre ère) consti­tuait une fron­tière pré­caire entre les deux puis­sances ri­vales.

L’as­pect le plus saillant de l’ico­no­gra­phie as­sy­rienne est la fré­quence et la pré­ci­sion éton­nantes avec les­quelles l’ex­trême vio­lence y est dé­peinte. C’est une li­ta­nie de scènes où des hommes aux muscles hy­per­tro­phiés in­fligent d’atroces sup­plices à leurs cap­tifs : tran­chant des gorges, cou­pant des membres et des têtes, em­pa­lant, écor­chant vif, ex­po­sant ca­davres et mor­ceaux de corps au som­met des mu­railles. La des­truc­tion des idoles de l’en­ne­mi est un autre thème ré­cur­rent, là aus­si comme dans la pro­pa­gande de Daesh.

Le Bri­tish Mu­seum, qui abrite une ex­tra­or­di­naire col­lec­tion d’art as­sy­rien, compte une ga­le­rie en­tière dé­diée aux ves­tiges du pa­lais d’As­sour­ba­ni­pal [Sar­da­na­pale] à Ni­nive. L’image qui sus­cite le plus de com­men­taires est une pe­tite scène do­mes­tique. Le roi y est sai­si dans un mo­ment de dé­tente au jar­din, en com­pa­gnie de sa reine, pen­dant qu’un musicien joue de la harpe ; ils sont as­sis à l’ombre d’un arbre dont l’or­ne­ment ne passe pas in­aper­çu : la tête tran­chée d’un sou­ve­rain voi­sin bien en­com­brant.

Le pays que l’on ap­pelle à pré­sent l’Irak est de­puis long­temps fa­mi­lier du ma­cabre. Les Mon­gols sont cé­lèbres pour les py­ra­mides de crânes qu’ils ont éri­gées, en 1258 puis en 1401, lors­qu’ils ont pillé et ra­sé Bag­dad. Dans les an­nées 1920, c’est en Irak que la Grande-Bre­tagne a i nau­gu­ré des mé­thodes in­édites et à bas coût pour faire se te­nir tran­quilles les po­pu­la­tions lo­cales in­dis­ci­pli­nées – les armes chi­miques et les « bom­bar­de­ments de ter­reur », no­tam­ment. Et le sou­ve­nir

2 de la « ré­pu­blique de la peur » de Sad­dam Hus­sein, ré­gime ca­pable de ga­zer les vil­la­geois kurdes 3, d’ima­gi­ner des tor­tures ex­tra­va­gantes et de mas­sa­crer en masse les dis­si­dents, fait pas­ser les geô­liers amé­ri­cains d’Abou Gh­raïb pour de fief­fés ama­teurs.

L’État is­la­mique mo­no­po­lise les gros titres, mais le groupe n’est pas le seul à user d’une telle bru­ta­li­té. Les bandes chiites n’ont pas été moins cruelles au cours de ces der­nières an­nées. Comme l’ont mon­tré, par exemple, les mi­li­ciens pu­ri­tains qui ont ré­gu­liè­re­ment at­ta­qué et mas­sa­cré les tra­vailleuses sexuelles à Bag­dad. Le raid ef­fec­tué contre un bor­del du quar­tier de Zayu­na, le 12 juillet der­nier, a tour­né au car­nage, se sol­dant par la mort de vingt-huit pros­ti­tuées et de six clients. Le 30 juillet, dans un autre épi­sode de vio­lence, les mi­lices chiites de la ville de Ba­kou­ba, au nor­dest de la ca­pi­tale, ont kid­nap­pé et exé­cu­té quinze hommes sun­nites, avant d’at­ta­cher leurs ca­davres à des py­lônes élec­triques en em­pê­chant pen­dant plu­sieurs jours les équipes mé­di­cales d’al­ler les dé­cro­cher.

Ce genre d’atro­ci­tés re­pré­sente le bilan moyen de la vio­lence quo­ti­dienne en Irak, où le nombre to­tal de ci­vils morts de­puis l’in­va­sion amé­ri­caine de 2003 dé­passe presque cer­tai­ne­ment les 100 000 – nul ne sait vrai­ment. Le bain de sang in­ter­com­mu­nau­taire de l’après­guerre a pris des pro­por­tions tor­ren­tielles en 2006-2007, quand les es­ca­drons de la mort chiites ont crié ven­geance pour l’at­ten­tat contre le mau­so­lée de Sa­mar­ra, un im­por­tant lieu saint, per­pé­tré par l’un des groupes sun­nites an­cêtres de Daesh. Sous l’ef­fet des at­taques in­ces­santes et de la ven­det­ta gé­né­ra­li­sée, Bag­dad, cette fine mar­que­te­rie de re­li­gions, s’est trans­for­mée ma­nu mi­li­ta­ri en une jux­ta­po­si­tion de blocs com­mu­nau­taires mo­no­chromes sé­pa­rés par des murs de bé­ton lu­gubres. Après une baisse bien­ve­nue du rythme de la vio­lence jus­qu’en 2013, l’atroce pul­sa­tion quo­ti­dienne s’est de nou­veau em­bal­lée. Au lieu d’avan­cer ca­hin-ca­ha vers la gué­ri­son, l’Irak bles­sé che­mine en chan­ce­lant vers de nou­veaux dan­gers, pro­ba­ble­ment plus ter­ribles en­core.

Com­ment s’éton­ner, dans un tel contexte, que les au­teurs ira­kiens contem­po­rains ré­agissent, avec un mé­lange d’hu­mour noir et d’ima­gi­naire fan­tas­tique aux ac­cents lu­gubres, comme le font sou­vent les écri­vains des pays long­temps plon­gés dans une si­tua- tion d’ex­trême ten­sion. Le lau­réat 2014 du Boo­ker Prize arabe, l’écri­vain ira­kien Ah­med Saa­daoui en offre un exemple par­fait. Son ro­man « Fran­ken­stein à Bag­dad » ra­conte l’his­toire d’un bro­can­teur exas­pé­ré par le manque de res­pect en­vers les ca­davres qui s’ac­cu­mulent sous le coup des at­ten­tats-sui­cides et des mas­sacres à ré­pé­ti­tion, et qui com­mence à ra­mas­ser des lam­beaux de corps aban­don­nés pour les coudre en­semble. Il fa­brique ain­si une créa­ture sans nom, qui prend vie et se trans­forme en une sorte de su­per-hé­ros, exer­çant sa ven­geance au nom des vic­times qui le com­posent. Mais, bien­tôt, ce « Shis­ma » (ou « quel est son nom ? ») dé­couvre qu’il a be­soin de chair fraîche pour sa propre sur­vie.

Une in­fime par­tie de ces oeuvres ont été pu­bliées en an­glais [et en fran­çais], mais ce n’est le cas d’au­cun ro­man de Saa­daoui. « Le la­veur de ca­davres » de Si­nan An­toon, poète ira­kien ins­tal­lé à New York, est donc une belle ex­cep­tion. Son ro­man re­pose da­van­tage sur l’al­lu­sion poé­tique que sur le réa­lisme ma­gique. An­toon s’ef­force de sai­sir la tra­gé­die ira­kienne à tra­vers la per­sonne de son hé­ros, un jeune ar­tiste ta­len­tueux qui aban­donne sa vo­ca­tion pour re­prendre le mé­tier de son père : s’oc­cu­per de la toi­lette des ca­davres chiites avant les fu­né­railles. Les proches qui partent les uns après les autres, qu’ils aient quit­té la vie ou le pays, l’aban­donnent de plus en plus à une so­li­tude déses­pé­rée. Et le gre­na­dier qui s’élève dans la cour du la­voir, ar­ro­sé par le ruis­sel­le­ment des eaux qui servent à la­ver les corps, de­vient une mé­ta­phore de l’Irak.

L’exé­cu­tion et le po­teau de but

Une sombre iro­nie im­prègne éga­le­ment les nou­velles de Has­san Bla­sim, un autre exi­lé qui vit en Fin­lande de­puis 2004, mais sa touche est plus lé­gère. Même si les textes choi­sis pour « L’ex­po­si­tion des corps », une sé­lec­tion de deux re­cueils an­té­rieurs, sont de qua­li­té in­égale, Bla­sim est ca­pable, à son meilleur, d’être sub­ti­le­ment et puis­sam­ment évo­ca­teur. Ré­vé­lés sous dif­fé­rents angles, ses per­son­nages sont tous sans ex­cep­tion im­par­faits, et sou­vent pro­fon­dé­ment trau­ma­ti­sés. Dans l’un des ré­cits, Bla­sim re­marque in­di­rec­te­ment l’im­pa­tience avec la­quelle un groupe d’en­fants des rues at­tend une nou­velle exé­cu­tion pu­blique : ils veulent deux buts dignes de ce nom pour leur ter­rain de foot mais n’ont que trois po­teaux ; il faut donc que le pe­lo­ton d’exé­cu­tion leur laisse un der­nier pieu de bois en­san­glan­té à sub­ti­li­ser.

« Le chant des chèvres » a pour cadre le concours qu’or­ga­nise une ra­dio de Bag­dad pour dis­tin­guer les vies à l’his­toire la plus poi­gnante. Une foule à l’es­prit de com­pé­ti­tion fé­roce se bous­cule pour par­ti­ci­per, cha­cun tour­nant en dé­ri­sion le récit du voi­sin, ju­gé in­suf­fi­sam­ment ex­tra­va­gant ou dé­chi- rant. Le ré­sul­tat, tout en noir­ceur sug­gé­rée, est une pa­ro­die du récit en abyme ca­rac­té­ris­tique des Mille et une nuits, où les his­toires s’en­châssent les unes dans les autres.

L’une de ces courtes en­trées po­ten­tielles, à peine es­quis­sées, donne une idée de l’hu­mour lu­gubre de Bla­sim :

« L’homme à la barbe était un pro­fes­seur. Un jour, il se ren­dit au com­mis­sa­riat pour dé­non­cer un voi­sin qui se li­vrait au tra­fic des an­ti­qui­tés vo­lées au Mu­sée na­tio­nal. On le re­mer­cia pour sa co­opé­ra­tion et, la conscience sou­la­gée, il re­ga­gna son école. Les po­li­ciers en­voyèrent un rap­port au mi­nis­tère de la Dé­fense, af­fir­mant que la mai­son du pro­fes­seur était un re­paire d’Al-Qaï­da : ils étaient de mèche avec le tra­fi­quant d’an­ti­qui­tés. Le mi­nis­tère de la Dé­fense trans­mit le rap­port à l’ar­mée amé­ri­caine, qui en­voya un hé­li­co­ptère bom­bar­der la mai­son du pro­fes­seur. Sa femme, ses quatre en­fants et sa vieille mère furent tués. Lui en sor­tit vi­vant, mais avec des sé­quelles neu­ro­lo­giques et sans bras. »

Dans un autre pays, une his­toire pa­reille re­lè­ve­rait de l’ima­gi­na­tion pure. En Irak, elle pour­rait être vraie ; la fic­tion, ici, pa­raît sim­ple­ment plus concise que la réa­li­té.

C’est en tout cas ce que l’on peut conclure en li­sant l’ou­vrage d’un tout autre genre pu­blié par Zaid al-Ali, ana­lyse fouillée de la ma­nière dont l’Irak

s’est mis dans ce bour­bier. « La ba­taille pour l’ave­nir de l’Irak » ne ra­conte pas une belle his­toire. À vrai dire, l’in­trigue semble en­tiè­re­ment peu­plée de scé­lé­rats, de­puis Sad­dam Hus­sein jus­qu’au groupe d’hommes po­li­tiques ira­kiens ra­paces, bu­tés et sou­vent meur­triers, qui se sont in­si­nués dans les al­lées du pou­voir dans le sillage des GIs ; en pas­sant par les oc­cu­pants amé­ri­cains, d’une né­gli­gence et d’une stu­pi­di­té cri­mi­nelles.

Né en 1977, fils d’un di­plo­mate ira­kien en exil et ju­riste de for­ma­tion, Ali est ar­ri­vé à Bag­dad avec l’am­bi­tion de faire quelque chose pour son pays, comme bien d’autres Ira­kiens em­plis d’es­poir après l’in­va­sion de 2003. Au terme de six an­nées pas­sées à tra­vailler à la fois au sein de l’ad­mi­nis­tra­tion et avec les bailleurs de fonds étran­gers, il en a ti­ré cette le­çon : « Es­sayer d’ai­der un État di­ri­gé par les pires élé­ments de la so­cié­té » re­lève de la pure perte de temps.

L’au­teur étaye son dos­sier avec l’in­flexi­bi­li­té du ju­riste. C’est en­ten­du, l’his­toire a été fé­roce avec le pays et lui a peut-être sub­ti­le­ment trans­mis des pa­tho­lo­gies du pou­voir des­truc­trices et une in­cli­na­tion pour la vio­lence. Mais Ali dé­montre que le ter­rible échec de l’Irak de­puis l’in­va­sion est prin­ci­pa­le­ment le fruit de choix po­li­tiques pré­cis ef­fec­tués par des in­di­vi­dus pré­cis. Les pre­miers cha­pitres offrent un ré­su­mé de la triste tra­jec­toire du pays mo­derne. Même à l’aune de l’his­toire agi­tée de l’Irak, les der­nières dé­cen­nies ont été par­ti­cu­liè­re­ment im­pi­toyables. De­puis 1980, la po­pu­la­tion a connu : trois guerres ma­jeures qui ont dé­truit l’in­fra­struc­ture et fait sans doute 500 000 morts ; une ten­ta­tive de gé­no­cide qui a alié­né à ja­mais les cinq mil­lions de Kurdes du pays ; un em­bar­go de dix ans au titre du pro­gramme « pé­trole contre nour­ri­ture » de l’Onu, qui a ra­va­gé l’éco­no­mie, rui­né la classe moyenne et contraint les plus ta­len­tueux à l’exil ; une in­va­sion amé­ri­caine qui a bri­sé la fier­té nationale et ali­men­té d’âpres di­vi­sions ; une guerre ci­vile, en­fin, qui a dé­pla­cé quelque 4,7 mil­lions d’Ira­kiens et creu­sé un abîme de dé­fiance, peu­têtre im­pos­sible à com­bler, entre la ma­jo­ri­té arabe à 60 % chiite et la mi­no­ri­té arabe à 20 % sun­nite, hier au pou­voir. À l’ex­cep­tion peut-être des Russes entre 1914 et 1953, peu de pays mo­dernes ont été à ce point et pen­dant si long­temps pour­sui­vis par le sort.

Ali passe vite sur l’aveuglante bê­tise des ad­mi­nis­tra­teurs amé­ri­cains en charge de l’Irak après l’in­va­sion, ques- tion dé­jà ana­ly­sée de ma­nière im­pla­cable par des au­teurs comme Ra­jiv Chan­dra­se­ka­ran dans ce livre ex­cep­tion­nel qu’est « La vie im­pé­riale dans la

4 ci­té éme­raude ». Les prin­ci­pales er­reurs de l’oc­cu­pa­tion sont bien connues. Par­mi elles, le dé­man­tè­le­ment de l’ar­mée ira­kienne (qui a créé un im­mense vide de sé­cu­ri­té et gon­flé les rangs des chô­meurs en y pré­ci­pi­tant des cen­taines de mil­liers de sol­dats for­més et d’of­fi­ciers mé­con­tents), la « dé­baa­si­fi­ca­tion » ra­di­cale (qui a sai­gné à blanc l’ap­pa­reil ad­mi­nis­tra­tif et est de­ve­nu l’ins­tru­ment de toutes les ven­geances mes­quines), sans ou­blier la créa­tion de quo­tas com­mu­nau­taires et par­ti­sans dans la fonc­tion pu­blique (qui a ag­gra­vé les ten­sions et trans­for­mé les ser­vices ad­mi­nis­tra­tifs en fiefs po­li­tiques).

Mais Ali ap­porte du nou­veau lors­qu’il dis­sèque cette classe po­li­tique ira­kienne qui porte à ses yeux une part au moins égale de la res­pon­sa­bi­li­té. Le pé­ché ori­gi­nel, si on l’en croit, fut la com­plai­sance des Amé­ri­cains pour un pe­tit groupe d’exi­lés choi­sis non pour leur com­pé­tence ou leur po­pu­la­ri­té, mais en fonc­tion de cri­tères par­fai­te­ment sub­jec­tifs. Les quelques ap­pe­lés étaient soit « les plus dé­si­reux de conclure un com­pro­mis mo­ral » avec des « res­pon­sables amé­ri­cains im­pé­ni­tents et mus par l’idéo­lo­gie », soit des hommes bé­né­fi­ciant du sou­tien d’autres puis­sances étran­gères, dont l’Iran. Bon nombre de ces nou­veaux élus ne pé­chaient pas seule­ment par leur com­pré­hen­sion li­mi­tée de leur propre pays mu­ti­lé mais aus­si par leur manque to­tal d’ex­pé­rience de ges­tion­naire, pour ne rien dire de l’art de gou­ver­ner. Dans une in­ter­view qu’il m’a ac­cor­dée en 2013, un homme po­li­tique ira­kien s’in­ter­ro­geait : « Qu’a-t-il fait pen­dant toutes les an­nées qu’il a pas­sées à Da­mas ? » « Il », c’était Nou­ri al-Ma­li­ki, le Pre­mier mi­nistre de longue date qui a fi­ni par re­non­cer au pou­voir le 14 août 2014, au pro­fit de son ca­ma­rade de par­ti Haï­der al-Aba­di, is­la­miste chiite comme lui. Cet homme po­li­tique ri­val fai­sait alors ré­fé­rence aux dé­cen­nies qu’a pas­sées Ma­li­ki dans la ca­pi­tale sy­rienne. Et de per­si­fler : ce « n’était rien d’autre qu’un plu­mi­tif de par­ti ins­tal­lé à Saye­da Zei­nab [un quar­tier pauvre qui abrite un im­por­tant mau­so­lée chiite] pour gri­bouiller des rap­ports à l’at­ten­tion des ser­vices de ren­sei­gne­ment sy­riens ».

Ces exi­lés pos­sé­daient un art consom­mé de la sur­vie per­son­nelle et de l’in­trigue po­li­ti­cienne, dont les ef­fets se firent ra­pi­de­ment sen­tir. Le par­tage des res­pon­sa­bi­li­tés entre les for­ma­tions po­li­tiques, me­sure prise à l’ori­gine par les Amé­ri­cains, s’an­cra de plus en plus dans la pra­tique. Chaque acteur ten­ta de s’ad­ju­ger une part du gâ­teau éta­tique, mais ce­la ne s’ar­rê­ta pas là. Au nom de l’« uni­té nationale », la moindre ad­mi­nis­tra­tion de­vait res­pec­ter des quo­tas im­pli­cites : il fal­lait à un mi­nistre chiite, par exemple, avoir des ad­joints à la fois sun­nites et kurdes, tous trois ayant la pos­si­bi­li­té d’op­po­ser leur ve­to à une dé­ci­sion, en ap­pa­rence du moins. Le dis­po­si­tif a conduit à l’im­passe lé­gis­la­tive et ad­mi­nis­tra­tive, à cette « ré­pu­blique ge­lée » où les lois es­sen­tielles ne sont ja­mais dé­bat­tues ni adop­tées, où les po­li­tiques ne sont ni for­mu­lées de ma­nière co­hé­rente, ni mises en oeuvre.

Pe­tits ar­ran­ge­ments entre po­li­ti­ciens

Ali consacre un cha­pitre très éclai­rant à l’en­tre­prise bâ­clée de ré­dac­tion et de ra­ti­fi­ca­tion de la nou­velle Cons­ti­tu­tion, pro­mul­guée en 2005. Se­lon lui, un mal­heu­reux mé­lange d’in­fluences ga­ran­tis­sait un ré­sul­tat ban­cal : des Amé­ri­cains im­pa­tients d’avoir en­fin un pro­grès à ex­hi­ber ; le zèle avec le­quel l’ad­mi­nis­tra­tion Bush a vou­lu ré­duire le rôle de l’État ; les pe­tits ar­ran­ge­ments entre des hommes po­li­tiques qui voyaient l’exer­cice d’abord comme une ma­nière de se par­ta­ger les dé­pouilles ; le vif dé­sir des Kurdes d’af­fai­blir le gou­ver­ne­ment cen­tral au pro­fit des ré­gions ; et le mé­con­ten­te­ment opi­niâtre de la mi­no­ri­té arabe sun­nite fraî­che­ment évin­cée du pou­voir, qui boy­cot­ta dans une large me­sure le pro­ces­sus.

Par­mi ses nom­breux dé­fauts, la Cons­ti­tu­tion contient une clause qui

ins­ti­tue va­gue­ment le Pre­mier mi­nistre com­man­dant en chef des ar­mées : « Les ré­dac­teurs ne l’ont même pas com­pris, mais le manque de clar­té re­met­tait les clés du royaume à qui­conque oc­cu­pait ce poste par­ti­cu­lier », écrit Ali. Sans sur­prise, Ma­li­ki, consi­dé­ré presque una­ni­me­ment comme un faible can­di­dat de com­pro­mis quand il fut por­té au pou­voir en 2005, ex­ploi­ta cette faille. Par crainte des com­plots, il s’at­tri­bua tout sim­ple­ment les postes es­sen­tiels de mi­nistre de l’In­té­rieur et de la Dé­fense, les trans­for­mant en fiefs pour sa fa­mille, ses co­pains et autres com­parses de la Coa­li­tion pour l’État de droit, son par­ti ma­gis­tra­le­ment mal nom­mé.

Sur le pa­pier, la plu­part des pou­voirs étaient cen­sés échoir aux pro­vinces plu­tôt qu’au gou­ver­ne­ment cen­tral. Mais c’est vers Bag­dad qu’af­fluaient les re­cettes pé­tro­lières re­pré­sen­tant 97 % des re­ve­nus de l’État, et c’est de­puis Bag­dad qu’elles étaient dé­pen­sées. Ce­la don­na à Ma­li­ki et ses al­liés le pou­voir im­mense de dis­tri­buer ou de re­fu­ser des fa­veurs. Le pro­gramme de développem­ent ira­kien fut ain­si presque to­ta­le­ment in­féo­dé aux in­té­rêts po­li­tiques, avec des consé­quences ca­tas­tro­phiques pour les in­fra­struc­tures en ruine. Plus d’une dé­cen­nie après l’in­va­sion, mal­gré les mil­liards dé­pen­sés pour ré­pa­rer le ré­seau élec­trique meur­tri, la seule par­tie de l’Irak ayant quoi que ce fût qui res­sem­blât à une ali­men­ta­tion élec­trique ré­gu­lière était la ré­gion au­to­nome du Kur­dis­tan. Les Ira­kiens ont d’ailleurs à plus d’une re­prise ex­pri­mé leur sens de l’ab­surde, en dé­fi­lant der­rière le « cer­cueil » de l’élec­tri­ci­té dans de faux cor­tèges fu­nèbres.

Dans ces condi­tions, la cor­rup­tion a na­tu­rel­le­ment fleu­ri, comme bien d’autres maux. Pen­dant que Ma­li­ki, non sans rap­pe­ler Sad­dam Hus­sein, ré­com­pen­sait les chefs de tri­bus chiites loya­listes avec des re­vol­vers pla­qués or, les par­ti­sans des en­ne­mis du Pre­mier mi­nistre étaient ex­clus des postes et des contrats pu­blics dans un pays où l’État em­ploie 60 % de la main-d’oeuvre for­melle. Ma­li­ki en­voyait ré­gu­liè­re­ment des hommes de main loya­listes har­ce­ler les op­po­sants po­li­tiques sun­nites, ou les fai­sait pour­suivre comme « ter­ro­ristes » par une jus­tice aux ordres. Le sen­ti­ment d’être non seule­ment pri­vés de leur juste part mais aus­si pu­nis pour leurs do­léances a nour­ri chez les sun­nites un déses­poir crois­sant. Quand une ré­bel­lion de­puis long­temps lar­vée a dé­gé­né­ré en guerre ou­verte en juin 2014, de nom­breux sun­nites étaient prêts à faire taire leur dé­goût pour l’État is­la­mique dès lors que le groupe dé­fen­dait leur cause.

L’in­com­pé­tence de Ma­li­ki

Comme le sou­ligne Ali, les dé­fauts de l’ar­ran­ge­ment consti­tu­tion­nel et l’usage abu­sif qu’en ont fait les hommes au pou­voir ont contri­bué à l’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion des cli­vages sec­taires. L’au­teur évite ju­di­cieu­se­ment de te­nir pour res­pon­sable le seul Ma­li­ki. L’homme fort de l’Irak ne s’est pas main­te­nu seule­ment grâce à sa ca­pa­ci­té sin­gu­lière de convaincre les États-Unis et l’Iran, deux puis­sances étran­gères ma­jeures et en ap­pa­rence an­ta­go­nistes, qu’il leur était in­dis­pen­sable. Mais aus­si parce que les autres hommes po­li­tiques ira­kiens, mal­gré leur op­po­si­tion to­ni­truante et leur dé­goût sou­vent sin­cère, se sont mon­trés trop pa­res­seux, trop fac­tion­nels et trop dé­si­reux d’ac­ca­pa­rer une par­tie des dé­pouilles pour contes­ter ef­fi­ca­ce­ment son hé­gé­mo­nie. Mal­gré l’in­com­pé­tence de Ma­li­ki comme ad­mi­nis­tra­teur et comme chef mi­li­taire – l’ef­fon­dre­ment ini­tial d’une ar­mée ira­kienne coû­teuse et en sur­ef­fec­tif face à l’EI en té­moigne à lui seul –, il s’est ré­vé­lé un maître dans l’art du di­vi­ser pour ré­gner.

La vio­lence constante et ef­froyable a évi­dem­ment beau­coup ajou­té aux mal­heurs du pays. La plu­part des cadres ira­kiens ont à pré­sent, comme Ali lui­même, sim­ple­ment aban­don­né le navire. Il n’en reste pas moins scan­da­leux de consta­ter avec quelle fai­blesse Bag­dad a fait face au défi lan­cé par les ter­ro­ristes. Après le re­trait amé­ri­cain de 2011, par exemple, Ma­li­ki est ra­pi­de­ment re­ve­nu sur sa pro­messe de main­te­nir le fi­nan­ce­ment des mi­lices sun­nites lo­cales, celles-là mêmes qui avaient dans une large me­sure réus­si, en 2008, à maî­tri­ser la vio­lence dji­ha­diste. Ce dé­dit n’a pas seule­ment pro­vo­qué des pro­tes­ta­tions dans les zones à ma­jo­ri­té sun­nite où les sa­laires des mi­li­ciens étaient de­ve­nus es­sen­tiels à l’éco­no­mie lo­cale. Il a aus­si ou­vert la voie au re­tour de la ter­reur sun­nite. Autre exemple : mal­gré des fonds et une main-d’oeuvre consi­dé­rables, mal- gré la pro­li­fé­ra­tion pa­ra­ly­sante des check­points, les mul­tiples agences de sé­cu­ri­té ira­kiennes n’ont pas su af­fron­ter la me­nace des voi­tures pié­gées à Bag­dad en pla­çant tout sim­ple­ment sous sur­veillance les ate­liers au­to­mo­biles de la pé­ri­phé­rie de la ville.

Ali consacre ses pre­mières pages à un cé­lèbre exemple de cette in­com­pé­tence, le gas­pillage par le gou­ver­ne­ment ira­kien de quelque 85 mil­lions de dol­lars, dé­pen­sés pour importer et dé­ployer un mi­ra­cu­leux dis­po­si­tif « dé­tec­teur de bombe ». Même après qu’une en­quête de la BBC a dé­mon­tré dé­fi­ni­ti­ve­ment que ces ap­pa­reils de fa­bri­ca­tion bri­tan­nique étaient fan­toches ; même après que les tri­bu­naux bri­tan­niques et ira­kiens ont condam­né à la fois l’ac­tion­naire du fa­bri­cant et le res­pon­sable ira­kien de la com­mande à de lourdes peines de pri­son, Ma­li­ki a conti­nué de sou­te­nir pu­bli­que­ment que ces gad­gets à 50 000 dol­lars pièce étaient ef­fi­caces. Il va­lait mieux sau­ver la face, en­tre­te­nir une illu­sion de maî­trise, qu’ad­mettre la réa­li­té.

Le dé­part de Ma­li­ki pour­rait ou­vrir une fe­nêtre d’op­por­tu­ni­té fa­vo­rable à la ré­con­ci­lia­tion. Les di­ri­geants sun­nites et kurdes nor­maux, tout comme cer­tains chiites, de­man­daient de­puis long­temps sa sor­tie. Mais la li­ta­nie d’échecs qu’Ali dé­crit est trop longue et de trop grande en­ver­gure pour lais­ser beau­coup de place à l’op­ti­misme.

M’est re­ve­nue à l’es­prit, en re­fer­mant le livre, la re­marque ac­ca­blante d’un brillant exi­lé ira­kien ren­con­tré au Ko­weït peu avant l’in­va­sion de 2003. Son père avait été Pre­mier mi­nistre sous la mo­nar­chie, ré­gime dont le ren­ver­se­ment par le coup d’État san­glant de 1958 avait conduit à la longue pé­riode de tur­bu­lence de l’Irak. Mal­gré ce­la, il voyait d’un oeil in­quiet la des­ti­tu­tion im­mi­nente de Sad­dam Hus­sein, et ne nour­ris­sait pas de rêve de re­tour. « Bien sûr que les Amé­ri­cains vont se dé­bar­ras­ser de Sad­dam, m’a-t-il confié. Mais qu’au­rons-nous alors ? Un mil­lier de pe­tits Sad­dam. »

Cet ar­ticle est pa­ru dans la New York Re­view of Books le 25 sep­tembre 2014. Il a été tra­duit par San­drine To­lot­ti.

© AH­MAD AL-RUBAYE/AFP

Après un at­ten­tat à la voi­ture pié­gée ayant coû­té la vie à sept per­sonnes, dans un quar­tier chiite de Bag­dad, le 18 juin 2014. L’État ira­kien est in­ca­pable de faire face à la me­nace ter­ro­riste sim­ple­ment en sur­veillant les ate­liers au­to­mo­biles.

© REU­TERS

Deux com­bat­tants de Daesh à Ra­q­qa, dans le nord de la Sy­rie, en juin 2014. Le groupe ter­ro­riste contrôle un ter­ri­toire grand comme le Royau­meU­ni, à che­val sur l’Irak et la Sy­rie.

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