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JE RÊVE QUE JE COUCHE AVEC MA MÈRE…

Dans son en­cy­clo­pé­die des rêves, Ar­té­mi­dore de Dal­dis al­lait plus loin que Freud. Plus har­di dans la re­cen­sion des fan­tasmes, il était aus­si plus pé­remp­toire dans leur in­ter­pré­ta­tion.

- — J.­L. M. Sex · Relationships & Sex · Syria · Greece · Italy · Sigmund Freud · Michel Foucault

Ar­té­mi­dore de Dal­dis, Sy­rien du iie siècle, al­lait plus loin que Freud dans l’in­ter­pré­ta­tion de nos songes.

Rê­ver que l’on est mort et en­ter­ré : voi­là une pré­mo­ni­tion, a prio­ri, peu sé­dui­sante. Eh bien non, ex­plique un Sy­rien du iie siècle, Ar­té­mi­dore de Dal­dis. Il écri­vait en grec, tra­duit ici dans le fran­çais du xviie : « Son­ger être mort si­gni­fie noces, à ce­lui qui est à ma­rier car mort et ma­riage se re­pré­sentent. Et pour­tant aus­si aux ma­lades son­ger de se ma­rier et cé­lé­brer noces, est signe de mort. À ce­lui qui a femme, le fait de mou­rir lui si­gni­fie sé­pa­ra­tion, ou de com­pa­gnons, pa­rents et amis : car les morts ne sont pas avec les vi­vants, ni le contraire. À ce­lui qui est chez soi, ce­la si­gni­fie al­ler de­hors ; c’est un bon songe pour les pères, les poètes, ora­teurs et phi­lo­sophes, car les pre­miers au­ront en­fants qui vi­vront, les autres com­po­se­ront oeuvres de mé­moire. » Au­tre­ment dit, en ma­tière d’in­ter­pré­ta­tion des rêves, tout est ques­tion de cir­cons­tances – qui est le rê­veur, quelle est sa po­si­tion so­ciale, dans quelle si­tua­tion se trou­vet­il cette nuit­là? Chaque rêve est spé­ci­fique, car chaque dor­meur puise dans son ré­ser­voir propre et unique de mé­ta­phores (lire « Les rêves ont­ils un sens ? », Books, juin 2015).

Il ne faut pas moins de cinq vo­lumes à un es­prit mé­tho­dique comme ce­lui d’Ar­té­mi­dore pour ten­ter de mettre un peu d’ordre dans ce ca­phar­naüm. S’ap­puyant sur l’abon­dante lit­té­ra­ture « oni­ro­cri­tique » de l’An­ti­qui­té et met­tant à pro­fit ses in­nom­brables ren­contres ou ex­pé­riences vé­cues, en Grèce, en Ita­lie et en Asie Mi­neure, il classe l’ac­ti­vi­té men­tale noc­turne en deux ca­té­go­ries : les rêves (enup­tia), « qui ac­com­pagnent l’âme en sa course » et se contentent

de ré­vé­ler les états d’âme du su­jet; et les songes (oneï­roi), qui dé­crivent les évé­ne­ments à ve­nir, soit di­rec­te­ment (songes théo­ré­ma­tiques), soit de fa­çon al­lé­go­rique. Puis il éta­blit la liste des dif­fé­rents in­gré­dients sym­bo­liques qui entrent dans la cui­sine oni­rique : les par­ties du corps, les di­verses ac­ti­vi­tés de ce­lui­ci, les ou­tils dont on se sert (« Tous les ou­tils qui coupent et sec­tionnent si­gni­fient désa­gré­ments, dis­putes et bles­sures… Les ou­tils qui po­lissent les sur­faces pré­disent la fin des ini­mi­tiés »), les ani­maux (« Il existe un pa­ral­lèle entre ani­maux sau­vages et en­ne­mis. Le loup cor­res­pond à un en­ne­mi violent. Le re­nard in­dique que l’en­ne­mi n’at­ta­que­ra pas à dé­cou­vert mais dis­si­mu­lé lors d’un com­plot »), les évé­ne­ments du monde naturel… En­fin, Ar­té­mi­dore se penche sur les pa­ra­mètres propres au rê­veur : son sexe (mais l’ou­vrage ne concerne pra­ti­que­ment que les hommes), son âge, son mé­tier, sa condi­tion so­ciale, etc. À titre de dé­mons­tra­tion, et pour le bé­né­fice de son fils qui en­vi­sage de lui suc­cé­der dans la lu­cra­tive pro­fes­sion d’oni­ro­man­cien, il

conclut en­fin son long ou­vrage sur 95 rêves par­ti­cu­liè­re­ment si­gni­fi­ca­tifs. Ar­té­mi­dore uti­lise une ap­proche es­sen­tiel­le­ment em­pi­rique : « Je ne m’ap­puie pas sur une quel­conque théo­rie sim­pliste des pro­ba­bi­li­tés mais bien plu­tôt sur l’ex­pé­rience et les té­moi­gnages de rêves ef­fec­ti­ve­ment réa­li­sés. » Dans la plu­part des cas, le rê­veur se donne en ef­fet des avis à lui­même, dé­brouillant nui­tam­ment ses pro­blèmes diurnes et dé­cryp­tant sous le cou­vert de la nuit des in­for­ma­tions cru­ciales qu’il a lais­sées de cô­té pen­dant la jour­née. Il ar­rive que les dieux s’en mêlent et ré­vèlent l’ave­nir, mais uni­que­ment aux « âmes pures » ; et pas pour que le cours des évé­ne­ments soit mo­di­fié (c’est im­pos­sible) – juste pour que le rê­veur dû­ment in­for­mé puisse mieux se pré­pa­rer à l’in­évi­table.

Bien avant Freud, Ar­té­mi­dore a par ailleurs com­pris l’im­por­tance du sexe et de sa sym­bo­lique dans la vie psy­chique (et dans la vie tout court). Mais, à la dif­fé­rence de Freud, il s’in­té­resse non seule­ment à la na­ture de l’acte sexuel rê­vé, mais aus­si,

et en très grand dé­tail, aux cir­cons­tances qui l’en­tourent : la qua­li­té du ou de la par­te­naire, sa re­la­tion so­ciale avec le rê­veur, et sur­tout les mo­da­li­tés pra­tiques de l’acte. Mi­chel Fou­cault a étu­dié de très près les textes d’Ar­té­mi­dore, vé­ri­table mine d’in­for­ma­tions sur la sexua­li­té dans l’An­ti­qui­té. « Ar­té­mi­dore, ex­plique­t­il, consacre trois

cha­pitres aux rêves sexuels – à quoi il faut ajou­ter beau­coup de no­ta­tions dis­per­sées. Il or­ga­nise son ana­lyse au­tour de la dis­tinc­tion entre trois types d’actes : ceux qui sont conformes à la loi (ka­ta no­mon), ceux qui lui sont contraires (para no­mon) et ceux qui sont contraires à la na­ture » 1.

Mais Ar­té­mi­dore ne se pré­oc­cupe ab­so­lu­ment pas de hié­rar­chie mo­rale (Fou­cault non plus). Ce qui l’in­té­resse, c’est juste la va­leur pré­dic­tive de l’acte sexuel com­mis en rêve, la­quelle dé­pend du contexte : « Il in­ter­roge l'acte sexuel pour faire ap­pa­raître la re­la­tion so­ciale qui s'y trouve en­ga­gée, et pour le ju­ger en fonc­tion de celle­ci. » Soit un cas pra­tique : un homme rêve qu’il couche avec sa propre mère. « Il n’y a pas de doute, pour­suit Mi­chel Fou­cault, que ce­lui­ci consi­dère l’in­ceste mère­fils comme mo­ra­le­ment condam­nable. Mais il est re­mar­quable qu’il lui prête des va­leurs pro­nos­tiques gé­né­ra­le­ment fa­vo­rables… La mère, c’est le mé­tier ; s’unir à elle si­gni­fie donc suc­cès et pros­pé­ri­té dans sa pro­fes­sion. La mère, c’est la pa­trie : qui rêve d’un rap­port avec elle peut pré­voir qu’il re­vien­dra chez lui s’il est exi­lé, ou qu’il ren­con­tre­ra la réus­site dans la vie po­li­tique. La mère, c’est la terre fé­conde d’où on est sor­ti : si on est en pro­cès quand on a un songe d’in­ceste, c’est qu’on ob­tien­dra la pos­ses­sion li­ti­gieuse ; si on est culti­va­teur, c’est qu’on au­ra une riche ré­colte. Dan­ger, ce­pen­dant, pour les ma­lades : s’en­fon­cer dans cette mè­re­terre veut dire qu’on mour­ra. » Et ain­si de suite pour les autres formes d’in­ceste, dont Ar­té­mi­dore ana­lyse toutes les confi­gu­ra­tions en­vi­sa­geables. Même chose pour le sexe oral, sym­bole d’une « dé­pense in­utile » (mau­vais pro­nos­tic). Même chose en­fin pour la mas­tur­ba­tion, « plai­sir des pauvres et des dé­mu­nis », se­lon Mi­chel Fou­cault, et à la­quelle Ar­té­mi­dore as­signe un pro­nos­tic en­core plus dé­fa­vo­rable : n’es­telle pas, par es­sence, une ac­ti­vi­té d’es­clave ? Et si, par­des­sus le mar­ché, on rêve qu’on la pra­tique en bi­nôme avec un(e) es­clave, en se lais­sant che­vau­cher par ce­lui­ci ou celle­ci, la pré­dic­tion est car­ré­ment ca­tas­tro­phique : « Se mettre en des­sous de son ser­vi­teur, ren­ver­ser dans le rêve la hié­rar­chie so­ciale est de mau­vais au­gure; c’est le signe qu’on su­bi­ra, de la part de cet être in­fé­rieur, un dom­mage ou un mé­pris. » Il confirme ain­si qu’il consi­dère cet acte non pas tant contre na­ture que comme une at­teinte au juste rap­port de force éta­bli. Par ce fan­tasme ca­la­mi­teux, on ne tra­hit rien de moins qu’un dé­sir la­tent de bou­le­ver­ser l’ordre so­cial, avec toutes les consé­quences qui peuvent s’en­suivre. Que fait la police ?

Dans son propre ou­vrage consa­cré à l’in­ter­pré­ta­tion des rêves, Sig­mund Freud va bien

2 moins avant dans ce genre de dé­tails, sans doute parce qu’il prête moins d’im­por­tance à la sym­bo­lique de la for­ni­ca­tion, no­tam­ment sa sym­bo­lique so­ciale. « Quand on nous dit que la cra­vate re­pré­sente l’or­gane mas­cu­lin, le bois l’or­gane fé­mi­nin, et que le mou­ve­ment as­cen­dant de l’es­ca­lier re­pré­sente l’acte sexuel, nous de­man­dons à ré­flé­chir, tant que la preuve de l’au­then­ti­ci­té de ces sym­boles n’a pas été ap­por­tée », écrit pru­dem­ment le père de la psy­cha­na­lyse. Ar­té­mi­dore est beau­coup plus har­di dans la re­cen­sion des fan­tasmes et plus pé­remp­toire dans leur in­ter­pré­ta­tion. Peu­têtre Freud souffre­t­il de ce que, dans l’in­ter­valle de dix­sept siècles le sé­pa­rant d’Ar­té­mi­dore, le chris­tia­nisme a ra­bo­té l’éven­tail des pra­tiques sexuelles et écor­né la ri­chesse de leur po­ten­tiel oni­rique.

 ??  ?? Les Ju­ge­mens As­tro­no­miques des Songes, d'Ar­te­mi­do­rus, aut­heur an­cien & re­nom­mé. À Pa­ris, chez Jean Prome, près les Au­gus­tins au Che­val de Bronze, 1664.
Les Ju­ge­mens As­tro­no­miques des Songes, d'Ar­te­mi­do­rus, aut­heur an­cien & re­nom­mé. À Pa­ris, chez Jean Prome, près les Au­gus­tins au Che­val de Bronze, 1664.
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