Le pre­mier ma­ni­feste contre la pol­lu­tion at­mo­sphé­rique date de 1661.

Books - - 19 FAITS & IDÉES À GLANER DANS CE NUMÉRO - — Fiona MacCarthy est une his­to­rienne et cri­tique bri­tan­nique. Elle est l’au­teure de plu­sieurs bio­gra­phies d’ar­tistes et contri­bue ré­gu­liè­re­ment au quo­ti­dien The Guar­dian, au Times Li­te­ra­ry Sup­ple­ment et à The New York Re­view of Books (NYRB). — Cet ar­ti­cl

Dans sa pas­sion­nante étude très do­cu­men­tée, Ch­ris­tine Cor­ton sou­ligne tout ce que l’his­toire du brouillard londonien a de co­casse et de sym­pa­thique, mais en même temps d’in­quié­tant et d’apo­ca­lyp­tique. Elle rap­pelle que Londres était ex­po­sé au brouillard parce qu’il était si­tué dans une cu­vette en­tou­rée de col­lines em­pri­son­nant l’hu­mi­di­té et la brume. Avec la lente ex­pan­sion de la ville au Moyen Âge et sous les Tu­dors, au xvie siècle, le pro­blème est ag­gra­vé par les fu­mées pol­luantes des feux de bois et les éma­na­tions désa­gréables pro­ve­nant de la com­bus­tion du « char­bon de mer » – un char­bon is­su de gi­se­ments sous­ma­rins, ré­col­té sur les plages et ache­mi­né à Londres pour des usages do­mes­tiques et com­mer­ciaux. La reine Éli­sa­beth Ire s’était dite « fort pei­née et contra­riée par le goût et la fu­mée du char­bon de mer » – une dé­cla­ra­tion royale en fa­veur de l’en­vi­ron­ne­ment en avance de quelques siècles sur les dia­tribes du prince Charles.

Lorsque le dia­riste John Eve­lyn pu­blie en 1661 sa ful­mi­nante dé­non­cia­tion de la pol­lu­tion lon­do­nienne, Fu­mi­fu­gium: or The In­con­ve­nience of the Aer and Smoake of Lon­don Dis­si­pa­ted (« Fu­mi­fu­gium, ou le désa­gré­ment ré­sul­tant de la dis­si­pa­tion de l’air et de la fu­mée de Londres »), le mal est dé­jà fait. Londres com­mence à être en­ve­lop­pé dans ce qu’Eve­lyn dé­crit comme « des nuages de fu­mée et de soufre, pleins de puan­teur et d’obs­cu­ri­té » – un phé­no­mène dont cer­tains d’entre nous gardent en­core à ce jour le sou­ve­nir.

Il y a tou­jours eu des gens pour sa­vou­rer l’étran­ge­té des brouillards lon­do­niens, les­quels s’étaient den­si­fiés tout au long des xviiie et xixe siècles. C’est avec dé­lec­ta­tion que lord By­ron évoque ain­si dans Don Juan « la jungle des clo­chers, se his­sant pour/ Pas­ser à tra­vers leur bal­da­quin de char­bon ;/ Une cou­pole énorme et brune, qui cou­ronne/ La tête d’un dé­ment : c’est la ville de Londres. »

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Les brouillards de Londres n’étaient dé­jà plus jau­nâtres en rai­son du soufre qu’ils conte­naient, mais brun-gris, voire noirs, as­som­bris par les par­ti­cules de suie qui flot­taient dans l’at­mo­sphère. Ce phé­no­mène était dû pour par­tie à la pol­lu­tion in­dus­trielle, mais sur­tout à la pro­li­fé­ra­tion des che­mi­nées et des four­neaux à char­bon dans une ville où la po­pu­la­tion ne ces­sait d’aug­men­ter. Quand l’écri­vain Tho­mas Car­lyle ar­rive à Londres en 1824, il écrit à son frère res­té au pays : « Oh, si notre père pou­vait voir Hol­born dans le brouillard ! Cou­vé par cette va­peur noire, exac­te­ment comme de l’encre li­quide. » On avait com­men­cé à pa­rer la brume lon­do­nienne d’af­fec­tueux qua­li­fi­ca­tifs ro­man­tiques, comme si elle re­pré­sen­tait une sorte de pro­dige. Une obs­cu­ri­té d’encre en­ve­lop­pait la ville tout en­tière. Comme l’ob­serve Car­lyle, « l’épaisse fu­mée obs­cur­cit un es­pace de 30 miles car­rés ».

Ceux qui ont connu les brouillards lon­do­niens n’ou­blie­ront ja­mais

leur goût à la fois âcre et lé­gè­re­ment dou­ceâtre, écoeu­rant. Les toux hi­ver­nales pro­dui­saient sou­vent des cra­chats noirs, avec de pe­tits grains de suie dans les glaires. Le fait est qu’on in­gur­gi­tait du brouillard ; il était de­ve­nu une sorte d’ali­ment, comme Jo­seph Haydn le consta­ta à son ar­ri­vée à Londres en 1791, lors­qu’il se trou­va face à un brouillard « si épais qu’on au­rait pu l’éta­ler sur une tar­tine ». Dans un cha­pitre par­ti­cu­liè­re­ment pas­sion­nant, Ch­ris­tine Cor­ton re­monte à l’ori­gine de l’ex­pres­sion « purée de pois », une fa­çon gen­tille et af­fec­tueuse de dé­si­gner le brouillard londonien pour en ap­pri­voi­ser l’épou­vante. « Purée de pois » fait son en­trée dans l’Ox­ford En­glish Dic­tio­na­ry en 1849, citation d’Her­man Mel­ville à l’ap­pui. La purée de pois en ques­tion n’était pas confec­tion­née avec des pe­tits pois frais du jar­din mais avec des pois cas­sés qui don­naient au po­tage sa teinte brun jau­nâtre. La soupe de pois cas­sés et sa cou­sine, la bouillie de pois, consti­tuaient l’ali­men­ta­tion de base du pro­lé­ta­riat ur­bain de Londres. L’idée sous-ja­cente était que le brouillard-purée de pois rem­plis­sait l’es­to­mac.

Il exis­tait d’autres fa­çons fa­mi­lières de nom­mer ce phé­no­mène qui re­ve­nait sans sur­prise tous les hi­vers. Par exemple le « lierre de Londres », ex­pres­sion po­pu­la­ri­sée par Di­ckens dans Bleak House, où il parle du brouillard comme d’une plante grim­pante, fu­li­gi­neuse, pa­ra­site, toxique, me­na­çant d’étouf­fer la struc­ture de la ville.

On em­ployait aus­si une ex­pres­sion au sens plus dou­teux, la « par­ti­cu­lière de Londres », qui fi­gure dans le pre­mier dic­tion­naire sys­té­ma­tique d’ar­got, pu­blié entre 1890 et 1904 par S. Far­mer et W. E. Hen­ley. Ils y com­mentent l’usage de « par­ti­cu­lière » dans le sens de « maî­tresse », « lais­sant peut-être en­tendre, ob­serve Ch­ris­tine Cor­ton, que le brouillard ins­pi­rait aux Lon­do­niens des sen­ti­ments aus­si contra­dic­toires que ceux qu’éprouvent les hommes ma­riés vis-à-vis de leurs aven­tures ex­tracon­ju­gales ». Il est vrai que le « brouillard com­plice », comme le qua­li­fie Hen­ry James dans un ar­ticle consa­cré à Londres, pou­vait « pro­té­ger et fa­vo­ri­ser » les amours illi­cites.

La sym­pa­thique liste de ro­mans d’amour dans le brouillard que dresse Ch­ris­tine Cor­ton culmine avec L’Amour et M. Le­wi­sham, de H. G. Wells. Dans ce ro­man, écrit en 1899 mais si­tué dans les an­nées 1880, le hé­ros, of­fi­ciel­le­ment en­ga­gé dans une re­la­tion, tombe sur son pre­mier amour à une séance de spi­ri­tisme. Alors qu’ils se pro­mènent dans les rues, leurs re­trou­vailles sont pro­té­gées par « d’épais brouillards […] fai­sant de chaque mètre de trot­toir une chambre in­vio­lable. Su­blimes brouillards, sources de joie ex­trême ! Grâce à eux, il ces­sait d’être pu­bli­que­ment ré­pré­hen­sible pour deux jeunes gens de se hâ­ter bras des­sus bras des­sous, et l’on pou­vait oser, avec une au­dace va­riable, mille choses im­pru­dentes et si­gni­fi­ca­tives, et ca­res­ser une pe­tite main […]. »

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Le brouillard londonien comme ca­ta­ly­seur et sti­mu­lant, comme ai­guillon de l’éro­tisme. Mais, Ch­ris­tine Cor­ton le rap­pelle à juste titre, l’homme dans ces cir­cons­tances de­vait avoir un rôle pro­tec­teur. Il ne fai­sait pas bon pour une femme de mar­cher seule dans le brouillard, car elle ris­quait de se faire agres­ser, vio­ler ou as­sas­si­ner.

On constate que les écri­vains bri­tan­niques s’es­saient de­puis peu à un nou­veau genre, la « lit­té­ra­ture de dé­am­bu­la­tion », dont les prin­ci­paux re­pré­sen­tants sont Iain Sin­clair et Ro­bert Mac­far­lane. Il s’agit de livres dans les­quels l’au­teur se pro­mène en ville et à la cam­pagne en ru­mi­nant ses pen­sées. Le livre sen­sible de Ch­ris­tine Cor­ton re­lève presque de cette ca­té­go­rie, par l’at­ten­tion qu’il porte aux ef­fets psy­cho­lo­giques de la mé­téo et de l’en­vi­ron­ne­ment. Il pos­sède d’évi­dents points com­muns avec

Night­wal­king (« Er­rances noc­turnes »), de Mat­thew Beau­mont, une étude lit­té­raire des flâ­ne­ries noc­turnes dans Londres et un lien en­core plus étroit avec Wea­ther­land: Wri­ters and Ar­tists Un­der En­glish Skies (« Le pays du temps : écri­vains et ar­tistes sous les cieux an­glais »), d’Alexan­dra Har­ris. Ch­ris­tine Cor­ton et Alexan­dra Har­ris montrent toutes deux que Di­ckens file la mé­ta­phore du brouillard londonien pour par­ler de l’en­gor­ge­ment du sys­tème ju­di­ciaire bri­tan­nique, de l’iner­tie de la Cour de la Chan­cel­le­rie et, plus gé­né­ra­le­ment, de la pi­toyable pa­ra­ly­sie du ju­ge­ment hu­main. Pour Di­ckens, le brouillard est sy­no­nyme de confu­sion men­tale et de cor­rup­tion, d’abo­li­tion du sens mo­ral. Le cri­tique John Rus­kin voyait lui aus­si un rap­port entre brouillard et aveu­gle­ment spi­ri­tuel. Ces « par­ti­cu­lières lon­do­niennes », af­fir­ma-t-il en 1884 lors d’une confé­rence in­ti­tu­lée « Le nuage d’orage du xixe siècle », consti­tuaient une pu­ni­tion di­vine puisque « dans le brouillard, l’air lui-même est pur, mais on choi­sit d’y mê­ler de la sa­le­té et de s’étouf­fer dans sa propre crasse ».

Que pou­vait-on faire contre ces brouillards meur­triers ? Les plaintes s’ac­cu­mu­laient. On pro­po­sait sans cesse des so­lu­tions, mais tou­jours en vain. Dès le xviie siècle, John Eve­lyn avait pro­po­sé d’interdire à Londres les ac­ti­vi­tés qui pro­dui­saient des éma­na­tions et de créer une zone sans fu­mée en­tou­rée de plantes aro­ma­tiques et de haies. Il ra­conte dans son jour­nal que le roi Charles II ap­prou­vait cette idée et qu’un pro­jet de loi vi­sant à li­mi­ter ces nui­sances avait été ré­di­gé. Puis on n’en en­ten­dit plus par­ler.

Les ré­cri­mi­na­tions contre la pol­lu­tion at­mo­sphé­rique de Londres se mul­ti­plient au fil du xixe siècle. Alors que les brouillards lon­do­niens de­viennent de plus en plus denses et fré­quents, on in­voque les graves me­naces qu’ils font pe­ser sur la san­té pu­blique et la désor­ga­ni­sa­tion de la vie ur­baine qu’ils en­gendrent. On constate une sur­mor­ta­li­té de 200 % lors de l’épi­sode de brouillard de 1879. Mais toutes les ten­ta­tives pour lé­gi­fé­rer contre les émis­sions de fu­mée sont sys­té­ma­ti­que­ment blo­quées par le lob­by pro-in­dus­triel du Par­le­ment. Et comme les ban­lieues de Londres s’étendent et que chaque mai­son y est équi­pée d’une che­mi­née à char­bon cra­chant de la fu­mée, per­sonne ne veut don­ner l’im­pres­sion de s’en prendre au foyer, centre né­vral­gique de la fa­mille an­glaise.

Dans son ana­lyse du brouillard londonien comme symp­tôme de l’iner­tie

L’ex­pres­sion « purée de pois » fait son en­trée dans l’Ox­ford En­glish Dic­tio­na­ry en 1849.

in­té­res­sée qui do­mine la vie pu­blique an­glaise, Ch­ris­tine Cor­ton tombe sur une mer­veilleuse sé­rie de ro­mans consa­crés à la « ma­lé­dic­tion de Londres », dont le plus sé­dui­sant est The Doom of the Great Ci­ty: Being the Nar­ra­tive of a Sur­vi­vor, Writ­ten A.D. 1942. (« La mort de la grande ville. Ré­cit d’un sur­vi­vant, écrit en 1942 après J.-C. »). Ce ro­man d’an­ti­ci­pa­tion de William De­lisle Hay, pu­blié en 1880, ra­conte l’his­toire d’un brouillard noir ca­ta­clys­mique qui s’abat sur Londres en 1882 et dé­truit toute vie dans la ca­pi­tale.

Mais, à cô­té des pro­phètes de mal­heur, on trouve aus­si des afi­cio­na­dos du brouillard, en par­ti­cu­lier ces ar­tistes qui viennent à Londres pré­ci­sé­ment pour les sin­gu­lières fluc­tua­tions de sa mé­téo. Eu­gène De­la­croix, tout d’abord, qui, à son ar­ri­vée à Londres en 1827, est ra­vi de dé­cou­vrir que « le so­leil est en­core d’une na­ture par­ti­cu­lière. C’est conti­nuel­le­ment un jour d’éclipse », comme il l’écrit à son ami d’en­fance Fé­lix Guille­mar­det. Whist­ler, qui vit à Londres de­puis 1859, dit des brouillards lon­do­niens : « Je suis leur peintre. » Son at­ti­tude qua­si pos­ses­sive à l’égard du brouillard est par­ti­cu­liè­re­ment ma­ni­feste dans Noc­turne gris or, Pic­ca­dilly (1881-1883), une toile met­tant en va­leur ce mé­lange de flou et de lu­mi­no­si­té qui ren­dait Londres dans la brume si poé­tique. Il écrit : « Les tau­dis dis­pa­raissent dans le ciel as­som­bri, les hautes che­mi­nées de­viennent des cam­pa­niles, les en­tre­pôts, des pa­lais dans la nuit ; la ville tout en­tière est sus­pen­due dans les cieux, et la fée­rie se dé­voile de­vant nous. » Londres de­vient presque Ve­nise dans cette scène de trans­for­ma­tion ma­gique de l’at­mo­sphère.

Quand Mo­net ar­rive à Londres une dé­cen­nie plus tard, à l’au­tomne 1899, il prend une chambre au cin­quième étage de l’hô­tel Sa­voy, qui donne sur la Ta­mise. Il sé­jour­ne­ra en­core deux fois au Sa­voy et y réa­li­se­ra 34 ta­bleaux du pont de Cha­ring Cross et 48 de ce­lui de Wa­ter­loo, qui montrent le plus sou­vent le fleuve dans un ha­lo de brume. « Dans Londres, par-des­sus tout ce que j’aime, c’est la brume, écrit Mo­net. Sans le brouillard, Londres ne se­rait pas une belle ville. C’est le brouillard qui lui donne son am­pleur ma­gni­fique. » Le smog est au coeur de son am­bi­tieux pro­jet, peindre les ponts de la Ta­mise. Il re­vien­dra plus tard à Londres juste pour re­voir le brouillard : « En me le­vant, j’étais ter­ri­fié de voir qu’il n’y avait au­cun brouillard, pas même l’ombre de brume ; j’étais anéan­ti, toutes mes toiles se­raient fi­chues. Mais pe­tit à pe­tit, les cui­sines se sont al­lu­mées, et la fu­mée et la brume sont re­ve­nues. »

En un sens, le brouillard londonien était de­ve­nu un cli­ché. C’est en tout cas ain­si que le consi­dé­rait Os­car Wilde. Il iro­ni­sait en 1891 sur la fa­çon dont l’art avait ré­in­ven­té le smog et ac­cu­sait les im­pres­sion­nistes d’avoir confé­ré un pres­tige nou­veau aux ex­cen­tri­ci­tés du cli­mat londonien, une chose ju­gée ba­nale pen­dant des siècles et à la­quelle per­sonne ne prê­tait d’at­ten­tion par­ti­cu­lière. « Main­te­nant, il faut l’avouer, nous en avons à l’ex­cès. Ils sont de­ve­nus le pur ma­nié­risme d’une clique, et le réa­lisme exa­gé­ré de leur mé­thode donne la bron­chite aux gens stu­pides. Là où l’homme culti­vé sai­sit un ef­fet, l’homme d’es­prit in­culte at­trape un rhume. »

4 En dé­pit d’Os­car Wilde, les ar­tistes conti­nuaient d’af­fluer. L’in­fa­ti­gable Ch­ris­tine Cor­ton ex­hume l’exemple mer­veilleux de l’ar­tiste ja­po­nais Yo­shio Mar­ki­no, qui avait pas­sé quatre ans à San Fran­cis­co à peindre la brume dé­fer­lant de l’océan à cer­taines époques de l’an­née. In­sa­tis­fait de son tra­vail en Amé­rique et sous l’in­fluence de Tur­ner, Mar­ki­no s’était ins­tal­lé en Angleterre en 1897. Comme Mo­net, il es­ti­mait que les brumes et les brouillards fai­saient par­tie in­té­grante de la ville : « Londres sans brume se­rait comme une ma­riée sans trous­seau. J’aime les brouillards épais au­tant que les brumes d’au­tomne. » Et il ai­mait tout par­ti­cu­liè­re­ment leurs ef­fets sur l’af­freuse brique noire et jaune des bâ­ti­ments, qui pro­dui­saient une har­mo­nie in­at­ten­due. La re­pro­duc­tion en cou­leurs de la toile dé­li­ca­te­ment sug­ges­tive de Mar­ki­no, Brouillard : dames tra­ver­sant Pic­ca­dilly, l’une des illus­tra­tions par­ti­cu­liè­re­ment bien choi­sies de Ch­ris­tine Cor­ton, fait re­gret­ter que l’on ne puisse voir ex­po­sée l’in­té­gra­li­té de ses des­sins sé­pia et de ses aqua­relles.

Les pro­tes­ta­tions de la po­pu­la­tion et les ten­ta­tives pour ju­gu­ler le smog al­laient crois­sant. La loi de 1891 sur la san­té pu­blique à Londres pré­voyait des me­sures de ré­duc­tion des émis­sions de fu­mée. Les usines et les ate­liers de­vaient ab­sor­ber leurs propres éma­na­tions, et « toute che­mi­née re­je­tant de la fu­mée noire se­ra con­si­dé­rée comme une nui­sance ». Le peintre William Blake Rich­mond, ma­ni­fes­te­ment moins sen­sible que Mo­net au charme des pay­sages flu­viaux dans la brume, fon­da la très dy­na­mique As­so­cia­tion pour la ré­duc­tion des fu­mées de char­bon en 1899, qui in­ci­tait les contri­buables à faire pres­sion sur les au­to­ri­tés afin qu’elles pour­suivent les contre­ve­nants – un pre­mier exemple de mo­bi­li­sa­tion lo­cale en fa­veur de l’en­vi­ron­ne­ment. Au cours des pre­mières an­nées du xxe siècle, les jours de smog avaient com­men­cé à di­mi­nuer. En 1905, 1906 et 1908, on en avait comp­té moins de vingt. Mais le smog fit un re­tour en force après la Pre­mière Guerre mon­diale. En no­vembre 1921, la ville connut le brouillard le plus dense de­puis des an­nées, une purée de pois à l’an­cienne qui du­ra cinq jours. Les anec­dotes concer­nant cet épi­sode sont lé­gion. La ca­thé­drale Saint-Paul avait choi­si comme lec­ture du jour « Je suis la lu­mière du monde » alors que l’église elle-même était plon­gée dans l’obs­cu­ri­té, sa chaire dis­pa­rais­sant dans la pé­nombre. Et deux femmes qui n’ar­ri­vaient pas à re­trou­ver le che­min de chez elles re­çurent l’aide d’un homme qui al­lait dans leur di­rec­tion et s’avé­ra être un aveugle de guerre.

En jan­vier sui­vant, un autre brouillard co­los­sal s’abat­tit sur Londres, le King Fog, comme il fut sur­nom­mé dans une lettre au Times, un smog si­nistre que l’on pou­vait voir « avan­cer comme un mur sombre qui oc­cul­tait la to­ta­li­té du ciel à l’est. Le pas­sage d’un brillant so­leil à une dense obs­cu­ri­té fut en beau­coup d’en­droits ins­tan­ta­né ». C’était le brouillard ver-

sion mo­der­niste ; les écri­vains met­taient à pro­fit l’im­pré­vi­si­bi­li­té des chan­ge­ments mé­téo­ro­lo­giques pour dé­crire le bou­le­ver­se­ment du monde ur­bain en gé­né­ral. Dans La Terre vaine, T. S. Eliot dé­crit Londres comme une « Ci­té fan­tôme/ Sous le fauve brouillard d’une au­rore hi­ver­nale » 5.

Ces échos du brouillard londonien dans la lit­té­ra­ture font le bon­heur de Ch­ris­tine Cor­ton, qui les évoque avec ta­lent. Tout comme Alexan­dra Har­ris dans Wea­ther­land, elle s’at­tarde sur le ro­man Par­ty Going (« Fê­tards »), de Hen­ry Green, nom de plume de Hen­ry Vincent Yorke, is­su d’une fa­mille d’in­dus­triels des Mid­lands, dont les ro­mans dé­crivent som­bre­ment le dé­la­bre­ment des struc­tures so­ciales de son époque. Par­ty Going, pu­blié en 1939, ra­conte l’his­toire d’un groupe de jeunes gens de bonne fa­mille doués et élé­gants qui doivent prendre le train pour al­ler à une fête sur le conti­nent mais se re­trouvent coin­cés par le brouillard dans une gare de Londres. Green pos­sède un style el­lip­tique : « BROUILLARD ter­ri­ble­ment dense ; dé­ran­gé, un oi­seau per­cute une ba­lus­trade et tombe len­te­ment à ses pieds, mort. » Cet in­ci­pit sur­réa­liste du ro­man ex­prime la perte de force mo­rale de l’in­tel­li­gent­sia lon­do­nienne. Dans ce contexte, le brouillard londonien de­vient sy­no­nyme d’in­sta­bi­li­té. On n’est pas sur­pris d’ap­prendre que l’an­nonce, en dé­cembre 1938, de l’ab­di­ca­tion d’Édouard VIII afin qu’il puisse épou­ser Wal­lis Simp­son, sa maî­tresse amé­ri­caine deux fois di­vor­cée, s’est pro­duite un jour de brouillard par­ti­cu­liè­re­ment si­nistre. Et la fa­meuse évo­ca­tion du smog dans le ro­man po­li­cier de Mar­ge­ry Al­lin­gham La Nuit du tigre consti­tue un cu­rieux ou­bli de la part de Ch­ris­tine Cor­ton :

« — Ce n’est peut-être que du chan­tage, dit l’homme dans le taxi, op­ti­miste.

Le brouillard avait l’as­pect d’une cou­ver­ture cou­leur sa­fran, im­bi­bée de glace. Il était res­té sus­pen­du sur Londres toute la jour­née et com­men­çait en­fin à des­cendre. Le ciel était jaune comme un chif­fon à pous­sière, et le reste était noir, gra­nu­leux, avec du gris en re­lief où lui­sait de temps à autre un éclat vif, mouillé et ver­dâtre, quand un po­li­ce­man se re­tour­nait. »

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Et de fait, 1952, an­née de pu­bli­ca­tion du ro­man d’Al­lin­gham, marque un tour­nant im­por­tant. Après un brouillard d’après-guerre par­ti­cu­liè­re­ment dé­vas­ta­teur en 1948, sui­vi par un épi­sode en­core plus long en 1952 qui pro­voque un chaos dans les trans­ports et au­rait fait plu­sieurs mil­liers de morts, les Bri­tan­niques perdent pa­tience. En 1956, après des ma­ni­fes­ta­tions vé­hé­mentes, la loi sur la qua­li­té de l’air entre en vi­gueur et des zones sans fu­mée sont fi­na­le­ment im­po­sées dans tout Londres. La der­nière purée de pois d’im­por­tance a lieu en 1962.

La gé­né­ra­tion sui­vante « ne connaî­tra ja­mais les voiles de brouillard char­gés de car­bone, les briques cou­vertes de suie, les troncs d’arbres noir­cis sur fond de prin­temps », pro­phé­ti­sait H. G. Wells il y a un siècle. Les brouillards lon­do­niens marquent bel et bien une cé­sure gé­né­ra­tion­nelle entre ceux qui n’ont ja­mais connu ces jours d’une inef­fable sin­gu­la­ri­té et ceux qui en gardent un loin­tain sou­ve­nir.

« Le long des quais de la Ta­mise, la brume était par­fois si dense qu’on avait même du mal à dis­tin­guer nos me­nottes em­mi­tou­flées. »

Le brouillard créait un monde sens des­sus des­sous, où les contrô­leurs de bus mar­chaient de­vant leurs vé­hi­cules pour les gui­der à tra­vers l’opa­ci­té (ici lors du grand smog de 1952).

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